La jeunesse n’a pas perdu la tête

Huit années de suivi scientifique d’adolescent·e·s en Finlande, la philosophie de Michel Serres et le procès toujours recommencé d’une jeunesse qu’on dit rendue bête par le numérique.

26 août 2026 Benoît Labourdette  9 min

On répète que le numérique rendrait la jeunesse plus bête. En 2026, des chercheur·se·s finlandais·es ont publié les résultats de huit années de mesures qui vont à l’encontre de ce jugement, et les travaux récents, lus de près, sont bien plus nuancés que ne le laisse croire la panique ambiante. Je relis ces résultats avec Michel Serres, et j’en tire une proposition : accorder aux jeunes une présomption de compétence, y compris face à l’intelligence artificielle.

« Les jeunes ne savent plus se concentrer »

Dans les formations que j’anime, dans les réunions d’équipes éducatives ou culturelles, une phrase revient sous des formes variées : les jeunes ne savent plus se concentrer, les réseaux sociaux les rendent bêtes, l’intelligence artificielle achèvera le travail. On la prononce comme une évidence partagée, qui n’appelle ni preuve ni discussion. J’ai développé dans La jeunesse comme rapport de pouvoir l’idée que ce type de jugement renseigne moins sur les jeunes que sur la position de la personne qui le prononce, car déclarer une génération incapable dispense de l’écouter et laisse le dernier mot à l’adulte. Et j’ai rappelé dans Repenser la culture pour la jeunesse que la plainte sur la décadence de la jeunesse est aussi vieille que l’écriture : on la trouve déjà chez Hésiode, au huitième siècle avant notre ère.

Je veux examiner ici un point plus précis. Quand on affirme que les écrans et les réseaux sociaux dégradent les capacités cognitives des jeunes, on se réclame volontiers de la science. Or il existe désormais de vastes études qui ont suivi les mêmes enfants pendant des années, avec des instruments de mesure sérieux, et leurs résultats ne vont pas dans le sens qu’on leur prête.

Huit ans de mesures en Finlande

En 2026, Petri Jalanko, doctorant à l’université de Jyväskylä, a publié avec cinq collègues, dans la revue Pediatric Exercise Science, les résultats d’un suivi de huit ans mené dans le cadre de la cohorte PANIC (Physical Activity and Nutrition in Children), portée par les universités de Jyväskylä et de Finlande orientale (Petri Jalanko, Marja Leppänen, Bert Bond, Jari Laukkanen, Timo Lakka et Eero Haapala, « Associations of Physical Activity and Sedentary Time From Childhood to Adolescence With Cognition in Adolescence : The PANIC Study », Pediatric Exercise Science, vol. 38, n° 3, 2026). 260 adolescent·e·s, 124 filles et 136 garçons, âgé·e·s en moyenne de 15,8 ans au moment des derniers tests, ont été suivi·e·s depuis l’enfance. Le temps d’écran et l’activité physique ont été mesurés à la fois par questionnaires et par un capteur combinant fréquence cardiaque et mouvement, porté plusieurs jours d’affilée. La mémoire de travail, l’attention et l’apprentissage ont été évalués par une batterie de tests standardisés.

Les chercheur·se·s écrivent avoir été surpris·es par leur premier résultat : plus le temps d’écran cumulé depuis l’enfance était élevé, meilleur était le score cognitif global à l’adolescence. Le tableau n’est pas uniforme, puisque ce même temps d’écran s’accompagnait d’un temps de réaction plus lent sur certains tests de mémoire de travail, et que le temps passé assis en dehors des écrans allait, lui, de pair avec de moins bonnes performances. L’équipe souligne aussi que le lien entre activité physique et cognition dépend du sexe et du type d’activité. Rien, dans ces données, ne permet donc de conclure que « les écrans rendent plus intelligent ». Mais rien non plus, et c’est le point qui m’importe, ne vient soutenir la thèse inverse, celle qu’on nous présente pourtant comme acquise.

Les auteur·rice·s de l’étude sont d’une grande prudence, et cette prudence est méthodologiquement juste. La cognition n’a été mesurée qu’une seule fois, à l’adolescence, ce qui interdit d’établir un lien de cause à effet, et la causalité peut très bien jouer en sens inverse : ce ne seraient pas les écrans qui amélioreraient la cognition, mais les adolescent·e·s au développement cognitif le plus solide qui organiseraient autrement leur temps, écrans compris. L’équipe formule elle-même cette hypothèse à propos de l’activité physique, et le raisonnement vaut pour l’ensemble de ses résultats. C’est pourquoi je me garde de faire dire à cette étude que les écrans rendent plus intelligent, ce qui reviendrait à fabriquer une causalité inverse. J’y trouve autre chose, et c’est déjà beaucoup : celles et ceux qui instruisent le procès en abêtissement ne disposent pas des preuves dont ils et elles se réclament, et pour comprendre un développement cognitif, il faut partir des personnes, de leurs conditions de vie et de leur milieu, plutôt que de l’objet écran. Petri Jalanko se limite d’ailleurs à recommander aux parents et aux enseignant·e·s d’orienter les usages vers la réflexion active, la résolution de problèmes, la création et l’apprentissage, plutôt que vers la consommation passive.

L’expérience dite du marshmallow, que m’a rappelée Serge Tisseron, est un exemple devenu classique de causalité fabriquée. Dans les années 1960 et 1970, Walter Mischel et son équipe, à Stanford, proposaient à de jeunes enfants une friandise immédiate, ou deux s’ils patientaient ; les enfants qui avaient su attendre présentaient, des années plus tard, de meilleurs parcours scolaires. Cela a posé les bases de toute une pédagogie de l’attente, qui nous semble tomber sous le sens. Pourtant, en 2018, Tyler Watts, Greg Duncan et Haonan Quan ont repris le protocole sur plus de 900 enfants d’une cohorte bien plus représentative : la corrélation était deux fois plus faible que dans les études d’origine, et elle était encore réduite des deux tiers une fois pris en compte le milieu familial, les capacités cognitives précoces et l’environnement du foyer (« Revisiting the Marshmallow Test », Psychological Science, vol. 29, 2018). L’essentiel de ce que le petit test semblait prédire tenait en fait au milieu social des enfants... Pendant un demi-siècle, on avait pris une corrélation pour une cause, parce qu’elle confirmait ce qu’on voulait démontrer.

Une fois cette précaution prise, l’asymétrie du traitement réservé à ces résultats me frappe. Quand des chercheur·se·s relèvent, sur des données bien plus fragiles, un lien négatif entre écrans et cognition, la presse en tire des titres à l’emporte-pièce et des décideur·se·s en tirent des politiques publiques. Quand huit années de suivi avec capteurs aboutissent à un lien positif, la conclusion ne franchit pas la porte du laboratoire, entourée de précautions. Je ne demande pas des gros titres dans l’autre sens, qui fabriqueraient une causalité tout aussi infondée ; je demande que la même retenue vaille dans les deux sens.

En France, le Haut Conseil de la santé publique défend une position voisine de celle des chercheur·se·s finlandais·es. Dans son avis du 12 décembre 2019 sur les effets de l’exposition des enfants et des jeunes aux écrans, complété le 8 mars 2021 par un second avis sur l’usage excessif, il relève que la littérature scientifique apporte des éléments contradictoires sur le développement cognitif des enfants, que ces incertitudes appellent davantage de recherche, et que l’enjeu réside surtout dans la formation, l’éducation et l’encadrement des usages. J’ai proposé dans Nuée d’écrans nuancés une grille pour sortir de la panique, en distinguant le support, le contenu et l’usage.

Le tri de Yann Leroux

Le psychologue et psychanalyste Yann Leroux a publié en août 2026 dans une revue de littérature, « L’attention est-elle vraiment détruite ? », dans laquelle il reprend dix travaux expérimentaux publiés entre 2023 et 2026 pour démêler ce qui est solidement établi de ce qui relève encore de l’intuition. Il n’en ressort pas un grand récit d’effondrement cognitif, mais une série de mécanismes distincts, chacun avec son propre niveau de preuve. Parmi les résultats qu’il tient pour solides :

  • une notification provoque un ralentissement cognitif transitoire d’environ sept secondes, et ce coût tient à la fragmentation répétée de l’activité plutôt qu’au cumul des heures d’écran (Fournier et al., Computers in Human Behavior, 2026) ;
  • la personnalisation algorithmique entretient l’usage et le rend plus difficile à interrompre : dans une expérience comparant un fil TikTok habituel et un fil dépersonnalisé, le passage au fil dépersonnalisé a réduit le temps d’usage d’environ quarante minutes par jour (Dekker, Baumgartner et Sumter, Telematics and Informatics, 2025) ;
  • le défilement infini a un coût pour la mémoire, et l’on retient mieux les contenus quand l’interface freine un peu le défilement (Ruiz, Molina León et Heuer, 2024).

Ces effets sont réels, mesurés, parfois en répartissant les participant·e·s par tirage au sort. Mais ils tiennent à la conception des interfaces, qui a été pensée par des personnes et que d’autres personnes peuvent modifier, discuter, réguler. La thèse d’une dégradation durable et généralisée de l’attention des jeunes est d’une toute autre nature, et elle reste fragile. Les études qui suivent les mêmes personnes dans la durée sont rares, les effets faibles, et la plupart des liens observés sont de simples corrélations. Une méta-analyse parue dans Psychological Bulletin, portant sur 71 études et 98 299 participant·e·s, relève des liens entre l’usage intensif des vidéos courtes et de moins bonnes performances d’attention, mais les études divergent fortement entre elles et la plupart photographient un moment unique, ce qui établit une corrélation et non une cause (Lan Nguyen et al., « Feeds, Feelings, and Focus », Psychological Bulletin, vol. 151, n° 9, 2025). Yann Leroux conclut que la bonne question n’est pas de savoir si les écrans détruisent l’attention, mais quel mécanisme agit, à quel moment, pendant combien de temps et avec quelles conséquences concrètes dans le quotidien. Il le résume d’une formule : « les interfaces sont nouvelles, les cerveaux sont inchangés ».

Ce tri rejoint des travaux plus anciens. En 2019, Amy Orben et Andrew Przybylski ont analysé dans Nature Human Behaviour les données de 355 358 adolescent·e·s britanniques et américain·e·s, en testant systématiquement des dizaines de milliers de manières d’analyser les mêmes données pour neutraliser les biais de chaque équipe de recherche. L’usage des technologies numériques expliquait au plus 0,4 % de la variation du bien-être des adolescent·e·s, un effet du même ordre que celui de manger régulièrement des pommes de terre. Et en 2024, la chercheuse en psychologie Candice Odgers a écrit dans Nature, à propos du best-seller de Jonathan Haidt The Anxious Generation, que la thèse d’un « recâblage » des cerveaux des enfants par les technologies numériques n’est pas étayée par la science, la quasi-totalité des données invoquées relevant de la simple corrélation. Ce débat entre chercheur·se·s est vif, et il n’est pas clos. Son existence même montre que le procès en abêtissement, présenté au grand public comme un fait établi, a le statut d’une hypothèse contestée au sein même de la recherche. J’ai analysé dans L’attention réinventée ce que le discours de la « crise de l’attention » occulte, à savoir l’émergence d’une exigence nouvelle chez des publics devenus créateurs.

Petite Poucette, la tête dans la main

Michel Serres avait pensé tout cela en philosophe, quinze ans avant ces mesures. Dans Petite Poucette (Le Pommier, 2012), il inscrit le numérique dans le prolongement de deux révolutions antérieures du couple support-message, le passage de l’oral à l’écrit, puis de l’écrit à l’imprimé. Chacune de ces révolutions a produit l’externalisation d’une part des facultés humaines sur un support matériel, et chacune a suscité les mêmes critiques virulentes. Socrate, dans le Phèdre de Platon, reprochait déjà à l’écriture de détruire la mémoire, puisqu’on ne retiendrait plus ce qu’on peut consulter. La même inquiétude s’est fait entendre à l’arrivée de l’imprimerie. Serres retourne l’argument : c’est parce que le livre imprimé a déchargé les esprits du fardeau de la mémorisation que Montaigne a pu préférer une tête bien faite à une tête bien pleine. L’externalisation ne vide pas la tête, elle la libère pour autre chose, que Serres appelle l’invention.

L’image que Serres donne de Petite Poucette, cette jeune fille qui écrit à toute vitesse avec ses pouces, est celle de saint Denis. Elle tient sa cognition devant elle, dans sa main, « comme saint Denis tient son chef hors du cou » : mémoire, imagination, une part de la raison sont désormais objectivées dans l’ordinateur et le téléphone. Ce vide effraie celles et ceux qui le regardent comme une perte ; Serres y voit la condition d’une intelligence rendue disponible pour ce qu’aucune machine ne fait à notre place, se poser des questions, inventer, relier. J’ai prolongé cette lecture dans Petite Poucette 2.0, où je propose de voir dans les réseaux sociaux la nouvelle imprimerie, c’est-à-dire une révolution de l’accès à l’expression que les pouvoirs en place ont toutes les raisons de diaboliser.

Reconnaître les compétences nouvelles de cette génération, sa capacité à naviguer, à trier, à doser ses usages, n’empêche en rien de travailler les mécanismes de captation décrits plus haut. C’est même ce qui le rend possible, parce qu’on cesse alors de traiter les jeunes en victimes passives pour les considérer comme des interlocuteur·rice·s capables de comprendre comment une interface a été conçue et d’agir sur leurs propres pratiques.

Le procès refait à l’intelligence artificielle

Le même schéma se rejoue aujourd’hui autour de l’intelligence artificielle. On nous annonce qu’elle nous rendra bêtes, qu’elle fera s’atrophier nos capacités à écrire, à raisonner, à chercher. La pièce maîtresse de ce dossier est pour l’instant une prépublication du MIT Media Lab, « Your Brain on ChatGPT » (Nataliya Kosmyna et al., arXiv, juin 2025) : 54 personnes ont rédigé des dissertations sous électroencéphalographie, et celles qui écrivaient avec un assistant d’intelligence artificielle présentaient une connectivité cérébrale moindre pendant la tâche. Cette étude, une mesure à court terme sur une tâche unique, n’a pas encore été évaluée par les pairs, et l’équipe elle-même demande qu’on traite ses conclusions comme préliminaires ; elle s’est publiquement inquiétée des gros titres qui lui faisaient dire que l’intelligence artificielle rend bête, vocabulaire qu’elle n’emploie nulle part. L’extrapolation est la même que pour les écrans : d’une mesure locale, on tire le diagnostic d’une dégradation générale de nos capacités, que rien n’établit à cette échelle. Nous disposons pourtant d’un précédent instructif. Avec l’imprimerie, le texte, et l’interprétation avec lui, est passé entre les mains de personnes qui en étaient exclues, et c’est ce déplacement de pouvoir qui a inquiété les institutions détentrices du monopole du savoir légitime, au point qu’elles ont censuré, contrôlé les traductions et dressé des index de livres interdits. Les autorités de l’époque n’ont pas combattu le livre parce qu’il abêtissait, mais parce qu’il émancipait.

Je fais l’hypothèse que l’intelligence artificielle relève de la même logique. Elle ne remplace pas notre intelligence, elle en déplace l’exercice et elle en étend la portée : davantage de personnes peuvent faire davantage de choses, écrire, coder, traduire, comprendre un document juridique, produire une image. J’ai développé dans L’intelligence comme ressource l’idée que lorsque l’intelligence devient une ressource accessible, à la manière de l’électricité, l’essentiel se déplace de la recherche de réponses vers la formulation de questions, activité qui engage ce que nous avons de plus singulier en tant qu’êtres humains. Dire que cet outil nous rend bêtes revient à confondre une redistribution du pouvoir d’agir avec une perte de capacité. Et ce sont souvent celles et ceux dont le pouvoir se trouve remis en question par l’innovation qui légitiment les plus fortes critiques contre les pratiques des nouvelles générations.

La présomption de compétence

Dans l’action culturelle et éducative, je propose d’en tirer une conséquence pratique et de renverser la charge de la preuve. Plutôt que de partir d’un déficit supposé, l’attention détruite ou la culture perdue, partons d’une présomption de compétence : les jeunes que nous rencontrons savent des choses que nous ne savons pas, ils et elles ont appris à naviguer, à trier, à moduler leur attention, autant de savoir-faire que j’ai décrits dans L’œil accéléré à propos du visionnage accéléré, et qui offrent des points d’appui pour la transmission. Les enquêtes récentes sur l’engagement des 15-25 ans, que j’ai reprises dans Les 15-25 ans n’ont pas déserté la politique, vont dans le même sens sur le terrain civique, où ce qu’on prend pour une désertion est un déplacement des formes d’engagement.

On m’objecte parfois que cette posture reviendrait à renoncer à l’exigence. Or on ne demande un travail réel qu’à une personne qu’on croit capable, et la présomption de compétence est la condition même de l’exigence. Elle n’exclut pas la vigilance sur les mécanismes de captation, elle la rend possible, puisque ces mécanismes tiennent à des choix de conception des interfaces, et que des choix de conception se discutent, s’enseignent et se régulent. Quant au jugement d’abêtissement, les chercheur·se·s de Jyväskylä, les auteur·rice·s de la grande méta-analyse sur les vidéos courtes, Yann Leroux et Michel Serres, chacun·e avec ses instruments, nous donnent aujourd’hui de bonnes raisons de le tenir pour ce qu’il est, un très vieux réflexe de pouvoir.

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Citer ce texte Benoît Labourdette, « La jeunesse n’a pas perdu la tête », Benoît Labourdette production, 26 août 2026.
https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/culture-jeunesse-et-numerique/la-jeunesse-n-a-pas-perdu-la-tete?lang=fr

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