Les enquêtes récentes convergent : les jeunes adultes s’intéressent à la politique, mais votent par intermittence, se répartissent aux deux pôles de l’échiquier et, fait nouveau, les jeunes femmes et les jeunes hommes divergent idéologiquement. Je rassemble ici les travaux qui documentent ces mutations, et je propose d’y lire une demande de justice et de dignité, à laquelle la démocratie peut répondre si elle accepte de se remettre en question.
Une génération réputée dépolitisée
Le raisonnement semble aller de soi : les jeunes votent peu, donc elles et ils ne s’intéressent plus à la politique. La première partie de la phrase est à peu près exacte, la seconde est fausse. Anne Muxel, directrice de recherche au CNRS et au CEVIPOF, qui étudie depuis des décennies l’expérience politique des jeunes, a publié fin 2025 une synthèse de dix années de l’enquête « Fractures françaises ». Sa conclusion est nette : les jeunes ne sont « ni en voie de dépolitisation, ni désintéressés de la politique ». Elles et ils expriment des choix, adoptent des comportements, mais dans un rapport à la citoyenneté qui s’est profondément renouvelé, et que nous lisons mal tant que nous le mesurons au seul taux de participation électorale.
Une précision de méthode avant d’aller plus loin. Les études que je mobilise découpent la jeunesse de façons variées : 18-24 ans pour les enquêtes électorales, 16-26 ans pour les comparaisons européennes, moins de 35 ans pour les séries longues. Je m’intéresse ici, comme dans l’ensemble de cette rubrique, aux 15-25 ans, cette tranche d’âge où l’on sort des publics captifs de l’école, où l’on devient autonome dans ses choix, et où se construisent les pratiques de l’adulte qu’on sera, pratiques culturelles comme pratiques politiques.
Voter est devenu un droit, non plus un devoir
Le sociologue Vincent Tiberj a proposé, dans Les citoyens qui viennent (PUF, 2017), une clé de lecture qui me paraît décisive. Le renouvellement générationnel produit des citoyen·nes autrement politisé·es. Les générations nées après le baby-boom ont grandi dans une culture de l’autonomie individuelle et de la distance critique ; elles ne vivent plus le vote comme un devoir qu’on accomplit à chaque scrutin, mais comme un droit dont on use quand l’enjeu le justifie. Tiberj parle de « citoyenneté distante » : une majorité des électeur·rices né·es à partir des années 1960 vote de manière intermittente, et cette intermittence s’accentue à chaque génération.
L’engagement ne disparaît pas pour autant, il se déplace. Les travaux réunis par Laurent Lardeux et Vincent Tiberj dans Générations désenchantées ? Jeunes et démocratie (INJEP / La Documentation française, 2021) montrent que les jeunes rejettent moins la politique que l’offre politique qui leur est proposée à travers la démocratie représentative, et qu’elles et ils s’expriment par d’autres canaux, la pétition, la manifestation, le boycott, l’engagement associatif, la prise de parole en ligne. Les institutions qui mesurent la citoyenneté au seul taux de participation lisent donc une désaffection là où il y a un déplacement.
Le téléphone, premier terrain de cette politisation
Ce déplacement a un lieu. Le sociologue Aurélien Djakouane, dans un entretien donné à l’Observatoire des politiques culturelles et dans son article « Un portable sinon rien ? » (L’Observatoire, n° 60, avril 2023), montre que pour les jeunes générations, pratiques culturelles et pratiques numériques fusionnent. Le téléphone est devenu leur principal terminal culturel, celui où l’on écoute, regarde, lit, crée et échange. Djakouane aborde ces usages en chercheur compréhensif plutôt qu’en alarmiste, et je partage cette position : il observe que les sorties culturelles des jeunes ne reculent pas, et que leurs usages numériques nourrissent des pratiques à forte valeur collaborative, marquées par le désir d’interaction et d’expression. Ce numéro 60 de la revue, consacré à « Jeunesse, politique et culture », est aussi celui où j’avais publié ma propre contribution, dont je rends compte dans Média de l’OPC : « Et si on changeait de posture ? ».
Ce que Djakouane décrit pour la culture vaut pour la politique. C’est par les mêmes gestes, sur le même appareil, que l’on découvre une cause, que l’on signe une pétition, que l’on partage une vidéo militante ou une séquence d’audition parlementaire. La politisation des 15-25 ans passe par leur terminal culturel, et elle en prend les formes, expressives et collaboratives, bien éloignées du geste solitaire du bulletin dans l’urne. Comprendre l’une demande de comprendre l’autre, et c’est une raison de plus pour que les professionnel·les de la culture s’estiment concerné·es par ce qui suit.
Aux législatives de 2024, une jeunesse aux deux pôles
On dispose, avec les élections législatives anticipées de juin et juillet 2024, d’une photographie précise. Au premier tour, d’après l’institut Ipsos, 48 % des 18-24 ans qui se sont déplacé·es ont voté pour le Nouveau Front populaire, 33 % pour le Rassemblement national et ses alliés, et 9 % seulement pour le camp présidentiel. Au lendemain des européennes de la même année, la Fondation Jean-Jaurès dégageait dans une note trois tendances de fond chez les 18-24 ans : une abstention qui reste prégnante, un vote pour La France insoumise qui s’implante durablement, et un vote pour le Rassemblement national qui, sans atteindre le même niveau, progresse de scrutin en scrutin. La proximité déclarée envers le RN chez les moins de 35 ans est passée de 10 % en 2013 à 19 % en 2025, selon les données rassemblées par Anne Muxel.
Première leçon de ces chiffres : « les jeunes » n’existent pas au singulier, en politique pas davantage qu’ailleurs. Dans l’enquête du CEVIPOF menée pendant la séquence électorale de 2024, 63 % des 18-24 ans considéraient le Rassemblement national comme une menace pour la démocratie, au moment même où un tiers de leur classe d’âge votait pour lui. Camille Peugny a montré que des inégalités sociales fracturent la jeunesse au point de menacer la cohésion de la société tout entière ; ces fractures sont aussi politiques. J’ai développé dans l’article Repenser la culture pour la jeunesse ce que cette diversité signifie du côté des pratiques culturelles ; le constat vaut, terme à terme, pour les orientations politiques.
Jeunes femmes à gauche, jeunes hommes tentés par la droite
Un phénomène nouveau traverse ces fractures : les jeunes femmes et les jeunes hommes, dont les votes se ressemblaient encore il y a vingt ans, divergent désormais. Anne Muxel consacre un chapitre à cette question dans sa note publiée à l’automne 2025 dans la collection « Fractures françaises » de la Fondation Jean-Jaurès : les jeunes femmes, attachées aux valeurs d’égalité, se situent plus souvent à gauche, tandis que les jeunes hommes participent davantage au mouvement de droitisation observable dans les urnes.
Les économistes Yann Algan et Eugénie De Laubier, dans une note de l’Observatoire du bien-être du CEPREMAP publiée en mars 2025, proposent une explication de ce fossé. Les jeunes femmes adoptent des positions plus progressistes sur l’immigration, les minorités et l’égalité des sexes, et leur satisfaction de vie diminue, portée par une conscience accrue des discriminations depuis MeToo. Chez les jeunes hommes, c’est la méfiance interpersonnelle qui s’intensifie, et cette méfiance favorise leur basculement vers des valeurs plus conservatrices. Le phénomène déborde largement la France : des chercheur·ses et des analystes le repèrent, avec des ampleurs variables, aux États-Unis, en Corée du Sud, en Allemagne ou au Royaume-Uni.
C’est dans cette méfiance des jeunes hommes que les entrepreneurs du masculinisme ont trouvé leur marché. Ils offrent, par leurs contenus, une explication simple à un mal-être réel, une communauté à des garçons isolés, et un coupable, les femmes et l’égalité elle-même. J’y reviendrai, car la manière dont les institutions répondent à cette offre idéologique fait partie du problème.
Une droitisation qui vient d’en haut
De ces évolutions, beaucoup tirent un diagnostic devenu courant, celui d’une jeunesse, et d’une société, gagnées par les idées réactionnaires. Vincent Tiberj, dans La droitisation française. Mythe et réalités (PUF, 2024), a soumis ce diagnostic à un examen empirique minutieux. Sur le long et le moyen terme, montre-t-il à partir des données d’opinion, les citoyen·nes français·es ne se sont pas droitisé·es ; elles et ils sont même devenu·es plus ouvert·es et plus tolérant·es, sur l’immigration, sur les mœurs, sur la diversité, et les jeunes générations portent largement cette évolution. La droitisation est d’abord une affaire d’agenda : les élites politiques et médiatiques imposent les thématiques identitaires et sécuritaires dans le débat public, et donnent ainsi l’illusion qu’elles sont les préoccupations premières des Français·es.
Le paradoxe se résout par l’abstention. Les urnes penchent à droite parce que celles et ceux qui s’en détournent, jeunes et milieux populaires en tête, laissent le champ à des électorats plus âgés et plus conservateurs. Tiberj parle d’un « silence électoral » grandissant, qui rend les résultats de moins en moins représentatifs de la société réelle. La leçon me paraît importante pour qui travaille avec des jeunes : la jeunesse réelle est plus progressiste que l’image que les scrutins et les plateaux de télévision en renvoient, et la traiter en bloc réactionnaire serait une erreur de diagnostic, doublée d’une prophétie qui pourrait bien se réaliser à force d’être répétée.
Les signes d’une déconsolidation démocratique
Il y a pourtant un point sur lequel l’inquiétude est fondée. À l’été 2025, l’institut YouGov a interrogé pour la fondation TUI 6 700 Européen·nes de 16 à 26 ans, dans sept pays dont la France : 57 % tiennent la démocratie pour la meilleure forme de gouvernement, mais 21 % jugent qu’un régime autoritaire serait préférable « dans certaines circonstances », et 48 % estiment la démocratie en danger dans leur pays. Lardeux et Tiberj, reprenant le politologue Yascha Mounk, nomment « déconsolidation démocratique » cet affaiblissement de la croyance dans l’efficacité de la démocratie pour gouverner et répondre aux attentes des citoyen·nes.
Il faut lire ces chiffres avec précision. L’attachement aux principes démocratiques demeure majoritaire ; la confiance dans la capacité des institutions actuelles à les honorer, elle, s’érode. Quand on interroge les jeunes sur leurs griefs, elles et ils décrivent des décisions capturées par les lobbys et une parole publique dont l’accès reste très inégal selon les milieux. Autrement dit, elles et ils ne demandent pas moins de démocratie, mais une démocratie qui tienne ses promesses et qui leur fasse une place réelle dans ses décisions. À mon sens, cette déconsolidation ressemble bien davantage à une exigence déçue qu’à un renoncement.
L’audition d’Alex Hitchens, un archétype
Une scène de juin 2025 condense à mes yeux tout ce qui précède. La commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineur·es auditionne Alex Hitchens, de son vrai nom Isac Mayembo, « coach en séduction » autoproclamé, figure du masculinisme en ligne suivie par un très large public adolescent et jeune adulte, dont les contenus sont largement qualifiés de misogynes. L’audition tourne court : l’influenceur s’emporte contre les député·es et quitte brusquement la salle, sans y être autorisé. La séquence circule aussitôt en boucle sur les plateformes, TikTok en premier.
Cette scène peut se lire de deux manières, et les deux lectures sont vraies en même temps. La première : le masculinisme est une entreprise idéologique qui prospère sur la méfiance des jeunes hommes décrite plus haut, et il est légitime, il est nécessaire, que la représentation nationale enquête sur ses effets. La seconde demande un détour par la psychanalyste Alice Miller, qui a décrit dans C’est pour ton bien (1980) la « pédagogie noire », cet ensemble de méthodes éducatives où l’adulte impose sa domination à l’enfant en affirmant agir pour son bien. Une audition parlementaire n’est pas une salle de classe, et Hitchens n’est pas un enfant. Mais pour les publics jeunes qui regardent la séquence sur leur téléphone, la dramaturgie est familière, celle de l’institution qui convoque et qui sanctionne, sans qu’aucune écoute ne semble possible. Chaque camp sort conforté de la scène : les député·es y ont vu la preuve que l’influenceur fuit la contradiction, pendant que ses abonné·es y voyaient celle du mépris des institutions pour ce qu’elles et ils regardent.
C’est exactement dans cet écart que les courants réactionnaires prospèrent. Ils offrent une reconnaissance, frelatée mais immédiate, à celles et ceux à qui les institutions offrent une leçon. Les failles de notre démocratie, qui demande à être réinventée, sont des brèches dans lesquelles l’extrême droite et les mouvements masculinistes s’engouffrent, et ils s’en servent pour discréditer l’ensemble d’un système qui a pourtant bien des qualités. La réponse ne peut pas être de renoncer à la contradiction, ni de flatter. Elle est, à mon sens, dans un changement de posture : contester les contenus pied à pied, et en même temps traiter les personnes, y compris les adversaires, avec la dignité que la démocratie doit à chacun·e. Sans quoi c’est la démonstration inverse qui est faite, sous les yeux d’un très large public jeune.
La découvrabilité, l’autre versant de la réponse
Le changement de posture ne suffit pourtant pas, car des scènes comme celle-ci se jouent dans des environnements dont aucun·e des protagonistes ne maîtrise les règles. Ce que les jeunes découvrent en ligne, contenus masculinistes compris, dépend de ce qu’Emmanuel Vergès appelle des « architectures invisibles », les algorithmes de recommandation par lesquels les plateformes captent l’attention et organisent la visibilité selon leurs propres intérêts. Vergès, ingénieur culturel et codirecteur de l’Observatoire des politiques culturelles, propose d’en faire un objet de politique culturelle à part entière, sous le nom de découvrabilité : garantir qu’un contenu soit disponible et repérable dans la profusion, et donc que la diversité des expressions culturelles, et démocratiques, ait une chance réelle d’être rencontrée (Vers une politique culturelle de la découvrabilité, L’Observatoire, n° 64, juillet 2025). Il va jusqu’à proposer de penser des plateformes comme des services publics numériques de la culture, ancrés dans les territoires.
Vergès déplace ainsi le débat à un endroit qui me paraît juste. Tant qu’on discute seulement des contenus, on laisse intactes les architectures qui décident de ce qui sera vu ; on peut condamner cent fois les entrepreneurs du masculinisme, leurs vidéos resteront plus découvrables que n’importe quelle parole institutionnelle si rien n’est entrepris sur ce terrain. Une démocratie qui veut rejoindre sa jeunesse a donc aussi à investir les infrastructures de l’attention, comme elle a su, en d’autres temps, investir les bibliothèques ou l’audiovisuel public.
Un progrès continu vers le respect de chaque personne
Il faut sortir de la posture de celle ou celui qui sait tout, et plus encore de celle qui consiste à imposer son point de vue par un pouvoir autorisé par la force, et revenir en démocratie. Les jeunes sont en demande de justice, de respect, de reconnaissance de leur dignité, et souvent on ne leur accorde pas ces droits parce qu’on considère qu’ils et elles ne nous respectent pas, et qu’il faut les en punir. Cette façon de voir est infantilisante, et j’ai analysé dans l’article La jeunesse comme rapport de pouvoir les mécanismes par lesquels elle fabrique l’incompétence qu’elle prétend constater.
Ces relations nouvelles nous obligent à nous remettre en question, et c’est plutôt une très bonne chose, car qui ne se remet pas en question devient, comme on dit, réactionnaire. Or ce n’est pas du tout l’idée de la démocratie d’être un système réactionnaire, c’est même exactement l’inverse. Le but de la démocratie est un progrès continu vers le respect de chaque être humain. C’est à cela qu’elle sert, et pas à autre chose ; d’autres régimes font d’autres choses. Ce système particulier est fondé sur le respect de la dignité de chaque personne dans sa diversité, et cette exigence rejoint celle des droits culturels, que j’ai développée dans Vers une médiation culturelle jeunesse renouvelée.
Ce respect a aussi une traduction matérielle. Camille Peugny constate, dans Pour une politique de la jeunesse (Seuil, 2022), que la France n’a pas de politique de la jeunesse mais un « millefeuille de dispositifs » illisible, empilés sans réflexion d’ensemble, et il plaide pour des droits universels, une allocation d’autonomie ou un salaire étudiant sur le modèle danois, qui diraient aux jeunes la confiance que la société leur accorde. Une démocratie qui laisse sa jeunesse dans la précarité tout en lui demandant d’adhérer à ses institutions ne peut pas s’étonner ensuite de la défiance que je viens de décrire.
Le socle d’une formation
Ce texte pose le socle d’une formation que je prépare à destination de personnes occupant des postes de responsabilité, dans les champs culturel, éducatif et social. Comprendre la manière dont la jeunesse d’aujourd’hui est politisée, ce n’est pas devenir démagogue ni s’adapter à un nivellement par le bas. C’est au contraire prendre au sérieux ce que ses postures politiques contiennent d’essentiel, et que les adultes reçoivent souvent comme des agressions alors qu’on peut y voir de vraies opportunités de refondation commune.
La méthode de travail découlera de ce qui précède : analyser ensemble des interactions concrètes, à commencer par l’audition évoquée plus haut, qui en est un archétype ; accueillir les exemples et les questionnements que chaque participant·e apportera ; et construire, par l’intelligence collective, des bases communes. Cela demande de la probité, et une vigilance constante face aux abus de pouvoir, à la condescendance, à la violence qui peut s’exercer contre celles et ceux qui ont d’autres modalités de relation que le respect de l’autorité établie. Les bases en sont posées ici.