Faire des images en maison des adolescents

La création audiovisuelle comme complément du travail de la parole dans les lieux d’écoute des jeunes.

6 août 2026 Benoît Labourdette  4 min

Les maisons des adolescents et les points accueil écoute jeunes reposent sur le face-à-face de la parole : un·e jeune, un·e professionnel·le, un bureau. Certain·es adolescent·es n’y entrent pas, parce que parler d’eux-mêmes et d’elles-mêmes est précisément ce qu’iels ne peuvent pas faire. La fabrication d’images ouvre un autre chemin, à condition d’être construite avec les équipes et dans le cadre du soin, et non posée sur l’institution comme une animation.

Là où la parole n’arrive pas

Le cœur de métier des lieux d’écoute pour adolescent·es est l’accompagnement par la parole, en face à face. C’est leur force : un espace confidentiel, gratuit, sans dossier, où l’on peut venir déposer ce qui déborde. C’est aussi leur limite, que les équipes connaissent bien : les jeunes qui poussent la porte sont celles et ceux pour qui la parole est déjà un outil praticable. Celles et ceux qui en sont le plus loin, les silencieux·ses, les agité·es, celles et ceux que l’entretien fige, restent dehors ou ne reviennent pas. Serge Tisseron l’expliquait lors d’une formation que nous animions ensemble : quand personne n’a jamais vraiment écouté un enfant, la maîtrise du langage comme outil pour se dire ne s’est pas construite, et la construction identitaire cherche d’autres voies, dont la fabrication d’images. Fernand Deligny en avait fait une méthode avec des enfants que le langage n’atteignait pas ; le film Ce gamin, là (Renaud Victor, 1975), tourné dans son réseau des Cévennes, montre des images plus constructives que bien des discours.

Le détour par l’objet

Concrètement, qu’est-ce que « faire des images » dans un tel lieu ? Une proposition simple : chacun·e, jeunes et professionnel·les, fait une photographie à partir d’une consigne ouverte, puis les images sont projetées en grand et regardées ensemble, l’auteur·rice de chaque image gardant le silence pendant que les autres disent ce qu’iels y voient. J’ai décrit dans l’article Ce que le regard des autres fait à nos images ce que ce protocole produit : la personne découvre que son image contient des choses qu’elle ne savait pas y avoir mises, et cette découverte, inscrite dans l’image, ne passe ni par l’aveu ni par l’interprétation d’un tiers. Personne n’assigne un sens ; le groupe partage des regards. C’est ce détour par l’objet qui rend le dispositif praticable pour des jeunes que le face-à-face brûle : on ne parle pas d’eux, on parle d’une image, et c’est exactement pour cela que quelque chose d’eux peut circuler. Le cadre de ce travail, ses conditions et ses limites, notamment la frontière avec le soin proprement dit, sont détaillés dans l’article Atelier audiovisuel en médiation thérapeutique : le ou la médiateur·rice n’est pas un·e thérapeute, et savoir passer la main fait partie du dispositif.

Un atelier ne se pose pas sur une institution

J’ai travaillé avec l’équipe d’une maison des adolescents qui avait connu, avant ma venue, l’échec d’un atelier autour des pratiques vidéo des jeunes. Le projet avait été décidé verticalement, confié à un intervenant dont la compétence, réelle, était celle de la consultation individuelle, et organisé en demandant aux antennes du territoire de « pourvoir » des groupes de jeunes vers le site central, sans que les enjeux éducatifs, la dynamique d’un groupe ni la place des équipes aient été travaillés. Il ne s’est à peu près rien passé, et je tiens cet échec pour rassurant : la communauté professionnelle n’a pas cédé à une proposition qui l’instrumentalisait. La leçon vaut méthode. Un atelier de médiation ne se plaque pas sur une institution ; il se construit avec elle, en partant des pratiques et des tensions réelles de l’équipe, en donnant une vraie place aux éducateur·rices et aux accueillant·es, dont j’ai décrit le rôle dans l’article Celui qui ne fabrique pas, en prévoyant la supervision, et en laissant le dispositif ouvert, pour que d’autres antennes ou d’autres professionnel·les puissent le rejoindre en cours de route. Ma place dans ces projets tient en peu de mots : j’assume l’accueil, la dimension diplomatique compte autant que la technique, et la plasticité est une compétence.

Du collectif dans des lieux d’individuel

Un lieu d’écoute qui s’ouvre à la création gagne d’abord du collectif là où tout était individuel : des jeunes qui ne se seraient jamais croisé·es partagent un regard sur des images, et des professionnel·les de métiers différents, psychologues, éducateur·rices, secrétaires d’accueil, se retrouvent participant·es au même titre. Il gagne ensuite un autre visage : un endroit où l’on fabrique quelque chose attire des jeunes que l’idée d’« aller parler » tenait à distance, et l’atelier devient une porte d’entrée vers l’écoute, jamais l’inverse. Il y gagne enfin à une condition : que ce qui est fabriqué ne devienne pas une vitrine. La tentation existe, montrer les productions aux financeurs, communiquer, exposer ; j’ai dit dans l’article Le processus contre le résultat pourquoi c’est le processus qu’il faut raconter. Les images des jeunes leur appartiennent, et un lieu d’écoute qui l’oublie perd, avec leur confiance, la seule chose qui le fait exister.

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