Le sport contre les écrans ?

Opposer l’activité physique au temps d’écran affaiblit les deux ; un projet éducatif gagne à les articuler.

5 août 2026 Benoît Labourdette  3 min

Des appels à projets financent aujourd’hui le sport comme « levier pour limiter le temps d’écran » des adolescent·es. L’intention est sérieuse, mais cette formulation recèle un vrai piège : on fait du corps une punition de l’écran et de l’écran un rival du corps. Or, on se construit en parlant, en bougeant et en faisant des images ; un projet qui articule ces trois registres obtient davantage que la soustraction de l’un par l’autre.

Du simplisme de la commande

La prévention des conduites addictives chez les adolescent·es mobilise des financements, et l’activité physique y apparaît comme un outil de soin et de régulation émotionnelle. Jusque-là, tout va bien : c’est exact, et c’est documenté. Le glissement se produit quand le projet se formule comme une balance : plus de sport pour moins d’écran, comme si les deux se disputaient un même réservoir d’heures et que la vertu de l’un se mesurait au recul de l’autre. Sur le terrain, cette logique produit des dispositifs de chantage (l’activité méritée quand on a lâché le téléphone) et des adolescent·es qui font du sport en pensant à leur téléphone, ce qui ne soigne rien. Elle produit surtout un message : « ton monde numérique est l’ennemi de ton corps ». Ce message est faux, et les adolescent·es le savent.

Trois registres d’une même construction

Serge Tisseron le formulait lors d’une formation que nous animions ensemble : on se construit en parlant, on se construit en bougeant, on se construit en fabriquant des images, et ces trois voies sont parallèles, pas concurrentes. Il donnait l’exemple de la danse, où la construction de soi passe d’abord par le corps, et rappelait que pour bien des jeunes, c’est du corps qu’il faut repartir pour bâtir une identité, parce que le langage leur est un terrain moins sûr. Les pratiques d’images elles-mêmes engagent le corps : filmer, c’est se déplacer, cadrer, tenir, s’approcher ; dans mes projections itinérantes, on marche la nuit dans une ville en portant les images avec soi ; et une part des pratiques numériques adolescentes les plus vivantes sont des pratiques corporelles, des chorégraphies qu’on apprend, qu’on filme et qu’on se transmet. La frontière entre l’écran et le corps est bien moins étanche que le débat public le suppose.

La nature vue depuis les jeux vidéo

Le sociologue Jocelyn Lachance, qui mène ses enquêtes par entretiens avec des adolescent·es, rapportait une observation qui m’avait frappé : des jeunes qui se promènent dans des espaces de nature à l’intérieur des jeux vidéo transforment leur façon de voir la nature réelle, au point d’y remarquer davantage la pollution, parce que la nature du jeu, elle, est parfaite. On peut y voir un paradoxe ; j’y vois la démonstration que le monde numérique et le monde physique ne sont pas clivés mais parallèles et en lien, chacun travaillant la perception de l’autre. Le jeu rend possibles des expériences que le physique interdit, et il y a du sens, y compris du sens de la construction de soi, dans des pratiques numériques qui semblent insignifiantes vues de loin. Un projet éducatif qui part en guerre contre ces pratiques se prive de tout ce qu’elles peuvent contenir.

Les apports propres de l’activité physique

Rien de ce que je viens de dire ne relativise l’apport du sport. L’activité physique régule les émotions, décharge les tensions, procure une sensation de compétence, inscrit dans un groupe et dans des règles, fait éprouver la fatigue saine qui prépare le sommeil. Pour des adolescent·es dont le corps a parfois été le lieu de la maltraitance, retrouver un corps qui joue, qui court et qui coopère est en soi un travail. Tout cela relève des compétences psychosociales, ces aptitudes cognitives, émotionnelles et sociales que Santé publique France a réorganisées en 2022 et dont j’ai montré dans l’article Développer les compétences psychosociales par les pratiques artistiques qu’elles se développent par l’expérience, non par le discours. Le sport en est un terrain d’exercice ; les pratiques artistiques et numériques en sont un autre ; aucun des deux n’est plus moral que l’autre.

Des dispositifs qui articulent

Concrètement, plutôt que d’opposer, on peut croiser. Filmer le geste sportif et le regarder ensemble : les sportif·ves de haut niveau travaillent sur l’image mentale de leur mouvement, et j’ai montré dans l’article Le selfie, le filtre et les deux corps ce que le corps imaginé fait au corps réel ; un·e adolescent·e qui revoit son propre geste, commenté avec bienveillance par le groupe, travaille son corps et son image de soi d’un même mouvement. Confier aux jeunes le reportage du tournoi : celles et ceux qui ne jouent pas filment, montent, diffusent, et personne n’est spectateur. Marcher pour photographier, photographier pour marcher. Dans tous ces dispositifs, l’écran devient l’instrument du regard sur le corps, et le corps la matière des images. C’est cela, à mon sens, qu’un projet « sport et écrans » peut viser : non pas faire reculer un continent au profit de l’autre, mais construire les passages.

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