Le téléphone confisqué

Le portable des adolescent·es dans les établissements de la protection de l’enfance : de l’objet à gérer au lien à accompagner.

9 février 2026 Benoît Labourdette  4 min

Dans les maisons d’enfants, les lieux de vie et les foyers, la question revient à chaque réunion d’équipe : que fait-on des téléphones ? Je propose de la retourner. Avant d’être un écran, le téléphone d’un·e adolescent·e placé·e est le fil qui le ou la relie à sa famille, à ses pairs et à sa propre histoire. Le cadre reste nécessaire, mais il change de nature selon ce qu’on pense encadrer : un objet à neutraliser, ou un lien à accompagner.

Une question posée à chaque réunion d’équipe

Quand j’interviens auprès d’équipes de la protection de l’enfance, la question du téléphone arrive vite, et elle arrive chargée. On confisque la nuit, on restitue le matin, on négocie aux repas, on sanctionne en retirant l’appareil, et chacune de ces opérations produit des conflits qui épuisent tout le monde. Les professionnel·les le disent avec honnêteté : le téléphone est devenu l’objet autour duquel se cristallise une bonne part de la relation éducative. Ce constat mérite d’être pris au sérieux, précisément parce qu’un objet qui cristallise autant n’est pas un objet ordinaire.

La famille dans la poche

Pour un·e adolescent·e confié·e, le téléphone contient d’abord sa famille. Les messages d’une mère, les appels d’un frère resté ailleurs, les photos d’avant le placement. Le maintien des liens familiaux est un droit de l’enfant protégé ; le téléphone en est aujourd’hui le principal support matériel. Il contient ensuite les pairs, c’est-à-dire le monde social où l’adolescent·e existe autrement que comme « jeune placé·e ». Il contient enfin des morceaux de soi : la musique, les images qu’on a faites, les conversations gardées. Confisquer l’appareil, c’est suspendre tout cela d’un même geste, et l’intensité des réactions devient compréhensible.

Serge Tisseron, psychiatre et psychanalyste avec qui je travaille depuis plus de quinze ans, décrivait lors d’une formation que nous animions ensemble le téléphone mobile comme un outil de prise de parole et de réappropriation de sa propre vie. Pour des jeunes dont personne n’a jamais vraiment écouté la parole, disait-il, la construction identitaire peut difficilement passer par le langage, faute d’en avoir acquis la maîtrise dans l’échange ; elle passe alors par la fabrication d’images, qui permet de réintroduire son propre point de vue sur le monde et de se constituer des petits bouts de vie qui vous appartiennent. Beaucoup d’adolescent·es de la protection de l’enfance sont exactement dans cette situation, avec en plus des événements de leur histoire restés hors langage. Leur téléphone n’est pas seulement un divertissement : il est parfois le seul endroit où iels se racontent.

Le temps d’écran comme affirmation de soi

L’anthropologue Jocelyn Lachance, dans L’adolescence hypermoderne. Le nouveau rapport au temps des jeunes (Presses de l’Université Laval, 2011), montre que les adolescent·es contemporain·es, sommé·es de devenir autonomes dans un monde incertain, font du rapport au temps un terrain d’affirmation de cette autonomie. Décider soi-même du moment où l’on se connecte et où l’on se déconnecte fait partie de cette conquête. Quand un adulte confisque le téléphone, il ne retire pas seulement un objet : il reprend la main sur un des rares territoires où l’adolescent·e exerçait sa souveraineté. Pour un·e jeune à qui l’institution décide déjà du lieu de vie, des horaires et des visites, ce territoire compte double. Cela n’invalide pas le cadre ; cela explique pourquoi le conflit y est si vif, et pourquoi la confiscation punitive coûte si cher à la relation.

Le cadre qui autorise plutôt que l’objet qu’on retire

J’ai développé dans l’article Le cadre qui autorise une inversion qui s’applique mot pour mot au règlement d’un établissement : penser le cadre comme ce qui autorise plutôt que comme ce qui interdit. Un cadre sur les téléphones peut être construit avec les jeunes, différencier des temps et des lieux (les repas, la nuit, les activités), et valoir pour tout le monde, adultes compris. Un repas sans téléphone où les éducateur·rices gardent le leur dans la poche n’est pas un cadre, c’est un rapport de force. Un repas sans téléphone pour tout le monde est un rituel collectif, et les adolescent·es savent très bien faire la différence.

Deux précisions pour éviter les malentendus. D’abord, un cadre co-construit n’est pas un cadre faible : il se tient, il se rappelle, il a des conséquences ; simplement, ses raisons ont été partagées et il ne se confond pas avec l’humeur des adultes. Ensuite, il existe des situations où la protection exige de limiter des usages précis : harcèlement en cours, contacts avec un adulte dangereux, exposition qui met le ou la jeune en risque. Ces limitations relèvent de décisions d’équipe, expliquées au jeune ou à la jeune, articulées avec les mesures en place, et non de réactions au coup par coup. Protéger n’est pas punir, et retirer le lien familial ne devrait jamais servir de sanction.

La cohérence entre adultes

Tenir cette position demande d’abord de renoncer au jugement sur les pratiques numériques des jeunes, ce que j’ai argumenté dans l’article Ne pas juger les pratiques numériques des personnes : on ne peut pas accompagner ce qu’on méprise. Elle demande ensuite de la cohérence entre adultes, entre les membres de l’équipe, avec les assistant·es familiaux·ales, avec les familles quand c’est possible, car l’adolescent·e repère immédiatement les failles entre les positions des un·es et des autres. Elle demande enfin d’accepter de parler des téléphones des adultes, ce qui est souvent le moment le plus inconfortable et le plus utile des formations que j’anime. Le colloque « L’usage des écrans au cœur de la protection de l’enfance », conçu avec Serge Tisseron pour des professionnel·les de ce champ, partait exactement de là : avant d’outiller le regard sur les pratiques des jeunes, interroger les nôtres.

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