Les écrans d’un enfant confié

Assistant·es familiaux·ales, équipes éducatives, institutions : qui tient le rôle du parent devant les écrans d’un enfant confié ?

11 février 2026 Benoît Labourdette  4 min

Tout ce qui s’écrit sur la parentalité numérique suppose un foyer, des parents, une table familiale. Pour un enfant confié, le foyer est multiple : la famille, l’assistant·e familial·e, l’équipe du lieu de vie, l’école, parfois le juge. Les questions que se posent les familles (le danger, la régulation, l’exemple donné) s’y posent aussi, compliquées par la pluralité des adultes. La cohérence entre ces adultes devient alors le premier outil éducatif, avant toute règle sur les écrans eux-mêmes.

Les trois questions que posent les familles

En 2023, j’ai co-animé dans l’Ain une rencontre publique sur la parentalité numérique dont le programme avait été construit à partir des questions des familles elles-mêmes, recueillies en amont. Trois thèmes en étaient sortis. La dangerosité : y a-t-il un lien de causalité entre les pratiques numériques et l’isolement, la violence, l’« addiction » ? La régulation : interdire, limiter, partager, jusqu’où, comment ? Et une troisième question, plus rarement formulée à voix haute : le rôle modélisant des parents est-il fragilisé ? Autrement dit, sommes-nous encore des exemples ? Ces trois questions sont exactement celles des professionnel·les qui exercent une parentalité partagée, et la troisième y est encore plus sensible qu’ailleurs.

Une parentalité à plusieurs mains

Un·e adolescent·e confié·e circule entre des systèmes de règles qui s’ignorent. Chez l’assistante familiale, le téléphone se pose dans l’entrée à vingt et une heures ; au foyer, il se garde ; chez la mère, le week-end, tout est permis, précisément parce que le temps ensemble est rare et que personne ne veut le passer en conflit ; à l’école, l’appareil est interdit. L’adolescent·e n’est pas dupe de ces incohérences, iel en joue, et on aurait tort de le lui reprocher : iel fait ce que tout enfant fait avec des adultes divisés. La réponse ne consiste pas à unifier les règles de force, ce qui est impossible et pas toujours souhaitable, mais à faire des écrans un objet ordinaire du travail de coéducation : un point traité dans les rencontres entre l’équipe, la famille et l’assistant·e familial·e, au même titre que la scolarité ou la santé, avec des positions explicitées et un minimum d’accords sur l’essentiel (la nuit, les contacts protégés). Une divergence expliquée à l’adolescent·e (« chez ta mère c’est autrement, et voici pourquoi ici c’est ainsi ») fait moins de dégâts qu’une contradiction silencieuse.

Le rôle modélisant ne se délègue pas

Lors de la rencontre de 2023, un médecin de PMI avait fait part de son inquiétude : des enfants trop exposés aux écrans arrivant en consultation avec des retards de langage et de graphisme. L’inquiétude est fondée, et la réponse qui s’était dégagée des échanges ne passait pas par la culpabilisation : les enfants reproduisent ce que font les adultes qui comptent pour eux. C’est le rôle modélisant, et il ne se délègue pas à un règlement. Dans un établissement, les adultes qui comptent sont aussi les professionnel·les : l’équipe qui exige des jeunes une déconnexion qu’elle ne s’applique pas perd la partie avant de l’avoir jouée. Je propose souvent aux équipes de commencer le travail sur « les écrans des jeunes » par un temps sur leurs propres pratiques, à partir de la liste de questions que j’avais publiée dans l’article « Culture, jeunesse et numérique » : concevoir des nouvelles modalités de projets culturels et éducatifs : combien de fois je consulte mon téléphone chaque jour, est-ce que je me considère porteur·se d’une « bonne culture », est-ce que j’ai déjà co-construit un projet avec des jeunes. Ce détour par soi n’est pas un préalable moral, c’est la condition d’une parole crédible.

L’image des enfants confiés

Une dimension de la parentalité numérique reste presque absente des guides : les images que les adultes font des enfants. Une professionnelle de l’éducation aux images me confiait son malaise devant des parents qui publient les images de leurs enfants sans leur demander, c’est-à-dire sans respecter l’image de leurs enfants, et proposait d’en faire un objet de formation des parents. En protection de l’enfance, la question se durcit dans les deux sens. D’un côté, la diffusion d’images d’un enfant confié peut le mettre en danger, et les interdits de publication sont stricts, à juste titre. De l’autre, l’enfant a droit à ses propres images : celles de son enfance, celles qu’il fabrique, celles des ateliers auxquels il participe. J’ai vu des projets où une commission d’adultes décidait quelles photos faites par des jeunes méritaient de figurer dans un livre ; les jeunes l’ont senti comme une dépossession, et iels avaient raison. La règle que je m’applique dans les ateliers vaut pour l’institution entière : ce que les enfants fabriquent leur appartient, la protection encadre la diffusion, elle ne confisque pas le patrimoine.

La cohérence comme soin

On attend parfois de moi, en formation, une doctrine sur les écrans en établissement. Je n’en ai pas, et je me méfie de celles et ceux qui en ont. Ce que j’observe, en revanche, tient en peu de mots : les adolescent·es vont mieux là où les adultes se parlent. Une équipe qui a mis ses pratiques et ses désaccords sur la table, qui a des positions expliquées plutôt que des réflexes, et qui traite le téléphone comme un objet de la vie commune plutôt que comme un corps étranger, fait déjà l’essentiel du travail de parentalité numérique partagée. Le reste, les chartes, les casiers, les horaires, n’est que la traduction matérielle de cette cohérence, et n’a jamais tenu sans elle.

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