Les équipes éducatives demandent souvent comment repérer l’« addiction aux écrans » des jeunes qu’elles accompagnent. La clinique ne reconnaît pourtant qu’un trouble précis, le trouble du jeu vidéo, inscrit par l’Organisation mondiale de la santé dans sa classification en 2018. Pour tout le reste, parler d’addiction déplace le regard de la souffrance vers l’objet. Les repères utiles ne sont pas des heures d’écran : ce sont des ruptures, dans le sommeil, les liens, la scolarité, le plaisir.
Un mot qui soulage
Quand une équipe me demande des outils de repérage de l’addiction aux écrans, j’entends d’abord une inquiétude légitime : des adolescent·es qui passent des nuits sur leur téléphone, qui ne sortent plus de leur chambre, qui explosent quand on touche à l’appareil. Nommer cela « addiction » soulage, parce que le mot donne une cause, un coupable et une marche à suivre. C’est ce qui fait la force du courant prohibitif sur les écrans, dont j’ai analysé la logique dans les articles Nuée d’écrans nuancés et L’interdiction des réseaux sociaux avant 15 ans : une solution simple procure un apaisement immédiat. Le problème est qu’elle décrit mal ce qui se passe, et qu’un repérage fondé sur une description fausse oriente mal l’action.
Un seul trouble reconnu, celui du jeu vidéo
L’Organisation mondiale de la santé a inscrit en 2018 le trouble du jeu vidéo (gaming disorder) dans la onzième révision de la Classification internationale des maladies. Ses critères sont exigeants : une perte de contrôle sur le jeu, une priorité croissante donnée au jeu sur les autres activités et intérêts, la poursuite du comportement malgré des conséquences négatives, le tout avec un retentissement marqué et une durée d’au moins douze mois en règle générale. Il n’existe pas, dans cette classification, de « trouble de l’écran » ou d’« addiction aux réseaux sociaux » : la communauté scientifique en débat, précisément parce que les critères de l’addiction (tolérance, sevrage, perte de contrôle) se transposent mal à des pratiques aussi diverses que regarder des vidéos, converser avec ses ami·es ou faire des images. Dès 2013, l’avis de l’Académie des sciences L’enfant et les écrans, auquel Serge Tisseron a contribué, refusait la dangerosité intrinsèque et appelait à un accompagnement différencié selon les âges et les usages. Dire cela ne nie aucune souffrance : cela oblige à la chercher au bon endroit.
La carence plutôt que l’excès
Lors d’une rencontre publique sur la parentalité numérique que j’animais en 2023, la psychologue Vanessa Lalo citait les données de la cohorte ELFE, qui suit des milliers d’enfants français depuis leur naissance : autour de 56 minutes d’écran par jour en moyenne à deux ans, autour d’une heure et demie à cinq ans et demi. Sa lecture : ce qui fait problème dans ces chiffres n’est pas d’abord la durée, c’est la carence d’accompagnement, l’enfant laissé seul devant un flux, sans adulte pour regarder avec lui, nommer, relier. Elle insistait aussi sur une distinction que les débats publics ignorent : un usage passif et un usage interactif ou créatif n’ont pas les mêmes effets, et « les écrans » au singulier n’existent pas. Sa formule me semble un bon fil conducteur pour les équipes : nous ne sommes pas « face aux écrans », nous vivons « avec les écrans », et la question éducative est celle du avec.
Le symptôme et la cause
Le sociologue Jocelyn Lachance, qui travaille depuis L’adolescence hypermoderne (Presses de l’Université Laval, 2011) sur la quête d’autonomie des jeunes, le formule sans détour : les pathologies adolescentes existent, mais ce ne sont pas les réseaux sociaux qui les créent. La souffrance d’un·e adolescent·e tient le plus souvent à des problématiques identitaires, familiales, sociales ; le dispositif technique n’en est pas la cause, il peut l’amplifier, et il lui donne un lieu où se voir. Le retrait dans l’écran est alors un refuge, parfois une automédication de l’angoisse. La question clinique utile n’est pas « combien d’heures ? » mais « de quoi cet écran le ou la protège-t-il ? ». Pour les adolescent·es de la protection de l’enfance, porteur·ses d’histoires lourdes, cette question change tout : traiter l’« addiction » en retirant l’objet revient à retirer le pansement sans regarder la plaie.
Les repères qui servent
Que repérer, alors ? Des ruptures, et des ruptures transversales, qui ne se mesurent pas en heures d’écran : un sommeil durablement désorganisé, une alimentation qui se dérègle, des liens réels qui s’éteignent les uns après les autres, une scolarité qui décroche, la disparition du plaisir dans tout ce qui n’est pas l’écran, la clandestinité qui s’installe autour des usages. Aucun de ces signes ne dit « l’écran est la cause » ; ensemble, ils disent « ce ou cette jeune va mal », et c’est cela qui appelle une réponse, éducative et si nécessaire soignante. Le meilleur instrument de repérage reste la relation : un·e adolescent·e parle de ses pratiques à un adulte qui ne les juge pas, et se tait devant un adulte qui les méprise, ce que j’ai développé dans l’article Ne pas juger les pratiques numériques des personnes. S’intéresser sincèrement à ce qu’un·e jeune fait sur son téléphone, se faire montrer, se faire expliquer, est à la fois le geste qui renseigne le mieux et le premier geste d’accompagnement.