Chris Marker programme un chatbot

Entre 1985 et 1988, le cinéaste de « La Jetée » écrit lui-même, en BASIC sur ses Apple II, un programme pour converser avec sa machine. Dialector, remis en marche par trois personnes à partir d’une disquette, se trouve toujours en ligne. Il pose, à mon sens, une question très actuelle : qui parle, quand une machine nous répond ?

9 octobre 2026 Benoît Labourdette  9 min

Quand j’introduis l’intelligence artificielle devant un groupe, je termine presque toujours par une démonstration : je tape quelques phrases dans un programme que Chris Marker a écrit il y a quarante ans, et le programme me répond. Vous pouvez y jouer ci-dessous. Je raconte ici ce qu’est Dialector, comment il est parvenu jusqu’à nous, ce que j’ai vu de Marker au festival Pocket Films en 2005, et ce que ce programme m’apprend sur les machines qui nous parlent aujourd’hui.

Dialector 6, programme de Chris Marker (1988), réactivé en 2014-2015 par Agnès de Cayeux, André Lozano et Annick Rivoire, et publié par Poptronics.

Un cinéaste de soixante-quatre ans apprend le BASIC

Chris Marker est connu pour La Jetée (1962), ce récit de science-fiction composé presque uniquement de photographies fixes, et pour Sans soleil (1983). En 1985, après Sans soleil, il commence à écrire un programme de conversation en Applesoft BASIC (le langage livré avec les Apple II), qu’il appelle Dialector. Moi aussi, j’ai écrit du BASIC à cette époque. J’avais onze ans et un Sinclair ZX81, branché sur le téléviseur familial, à qui je faisais dessiner des fractales (je l’ai raconté dans l’article Né dans la machine). Marker travaille à Dialector de 1985 à 1988, sur ses Apple IIe, IIc et IIGS. Son ami Paul Lafonta, ingénieur et pionnier d’Apple en France, le conseille sur la gestion de la mémoire. La version qu’il conservera est la sixième. Elle compte quelque dix mille lignes de code.

Comment cela marche-t-il ? Vous tapez une phrase en anglais. COMPUTER (c’est le nom du personnage) regarde comment elle commence ; si elle commence par un « y », il suppose que vous avez dit oui, et il choisit une réplique parmi les centaines que Marker a écrites : des phrases de lui, des citations de Blake, de Kafka, de Marx, parfois une image de chat ou de chouette en gros pixels, parfois un son. Au lancement, on entend quelques notes de la « Promenade » des Tableaux d’une exposition de Moussorgski. COMPUTER peut vous surprendre, vous piéger ou vous congédier sans ménagement. La deuxième ligne du programme est une ligne REM (pour « remark »), c’est-à-dire un commentaire que l’ordinateur ignore. Marker y a écrit « the second self », le second soi. En 2015, Annick Rivoire l’a lue comme un message laissé aux générations futures.

Un an avant qu’il ne commence, en 1984, Sherry Turkle, psychologue et sociologue au MIT, avait publié The Second Self : Computers and the Human Spirit. Elle y soutient que l’ordinateur personnel n’est pas seulement un outil, car les gens s’en servent pour penser leur propre esprit ; il est un second soi. Je ne sais pas si Marker l’avait lu. En tout cas, c’est bien ainsi que je comprends son programme : il voulait un interlocuteur, et il l’a écrit avec ses propres mots.

Il a arrêté vers 1988. Quand l’équipe de Poptronics l’a retrouvé en 2010, il leur a dit ceci : « DIALECTOR était une ébauche de programme, interrompu lorsqu’Apple a décidé que programmer était réservé aux professionnels. » Et : « L’original est quelque part sur des disquettes 5.25 illisibles aujourd’hui. » Les Apple II étaient vendus avec un langage de programmation, et n’importe qui pouvait écrire ses programmes ; les machines suivantes ne l’étaient plus. Marker a donc pu écrire sa machine à parler parce que l’ordinateur était ouvert, et il s’est arrêté quand l’ordinateur s’est fermé. La question se pose de nouveau avec les modèles de langage. Ceux de Mistral, par exemple, peuvent s’installer sur un ordinateur personnel, alors qu’OpenAI a retiré GPT-4 de ChatGPT en avril 2025. J’ai expliqué dans l’article L’arte povera de l’intelligence artificielle pourquoi je tiens à garder les vieux instruments accessibles.

Une disquette qui s’arrête sur une chouette

Marker meurt en juillet 2012. Dès 2010, l’artiste Agnès de Cayeux, qui échangeait avec lui en ligne sur l’intelligence des machines, le programmeur André Lozano, dit Loz, et Annick Rivoire, fondatrice de Poptronics, avaient commencé une enquête sur ce programme dont il leur avait parlé. En 2011, il leur envoie des pages annotées, un spécimen de dialogue et la disquette de la version 6. En 2012, ils font tourner un Apple II : la disquette se lit, mais le programme s’arrête à la troisième commande, sur une image de chouette. En extrayant le contenu du disque, ils retrouvent tous les fichiers intacts et les renvoient à Marker sous forme de texte. En 2015, ils transcodent le BASIC dans un langage d’aujourd’hui, et le programme tourne de nouveau, sur des Apple II d’époque comme sur des machines actuelles. Le projet est produit par Poptronics avec Les Films du Jeudi, avec le soutien du DICRéAM, le dispositif du ministère de la Culture pour la création multimédia, et d’ARTE Creative.

Ils le montrent au festival de documentaire de Yamagata en octobre 2013, à la Gaîté lyrique en novembre, au Centre Pompidou en janvier 2014, au KansasFest, le rassemblement annuel des passionnés d’Apple II à Kansas City, en juillet 2014, puis de nouveau au Centre Pompidou le 7 décembre 2014, face à l’Ouvroir, le musée que Max Moswitzer avait construit pour Marker dans Second Life. Ils filment aussi, pour ARTE Creative, une série intitulée « Dialector, en conversation(s) ». Des proches de Marker y parlent à la machine : Agnès Varda, Marina Vlady, Catherine Belkhodja, Arielle Dombasle, Thoma Vuille (le peintre de M. Chat) et Louise Traon. Ces films sont sur le site de Dialector. Le 5 août 2015, pendant le premier Apple II Festival France, à Castéra-Verduzan dans le Gers, ils mettent le programme en ligne. Il y est encore, en capitales, à la vitesse de 1988, et le code s’affiche à côté de la conversation.

Je trouve cette histoire d’autant plus remarquable que j’ai raconté, dans l’article À propos des « nouvelles » images, le sort du CD-ROM Immemory, que Marker a réalisé en 1997 avec des moyens autrement plus importants, et qui est devenu illisible quelques années après sa sortie, le Centre Pompidou ayant renoncé à investir dans sa mise à jour. Pourquoi le programme de 1988 tourne-t-il encore, et pas le CD-ROM de 1997 ? Parce que le BASIC de l’Apple II est un langage simple, que des amateurs entretiennent des émulateurs de cette machine depuis trente ans (le KansasFest existe depuis 1989), et que trois personnes ont passé cinq ans sur une disquette.

Marker fait toujours parler les images par une autre voix

Que mettait Marker dans Dialector ? Ses films le disent, car il y procède toujours de la même manière. Dans Lettre de Sibérie (1957), il montre trois fois la même séquence de rue à Iakoutsk (un autobus, un ouvrier, un passant) avec trois commentaires différents, l’un à la gloire du régime soviétique, l’autre hostile, le troisième faussement neutre. J’ai décrit cette séquence dans l’article La dramaturgie attestataire ; c’est un des plus anciens exercices d’éducation aux médias du cinéma, et les mêmes images y disent ce que la voix leur fait dire. Dans La Jetée, on regarde des photographies et on écoute une voix. Dans Sans soleil, une femme, Florence Delay, lit les lettres d’un opérateur imaginaire, Sandor Krasna. Marker lui-même refusait d’être photographié, et Chris Marker est déjà un pseudonyme (il s’appelait Christian Bouche-Villeneuve). La voix de La Jetée, elle, est celle de Jean Négroni.

Je pense que Dialector continue ce travail par d’autres moyens. Entre 1985 et 1988, Marker a écrit des centaines de répliques pour des phrases que des inconnu·es taperaient plus tard, en anglais, et qu’il ne lirait jamais. Puis, dans Level Five, sorti en salles en février 1997, il met en scène Laura (Catherine Belkhodja), qui termine seule, devant son ordinateur, le jeu vidéo sur la bataille d’Okinawa que son compagnon mort avait commencé. Elle parle à l’écran, et l’écran lui répond par un réseau que Marker appelle OWL (Optional World Link). En 2014, Catherine Belkhodja fait partie des proches qui viennent parler à Dialector devant la caméra de Poptronics.

Un adolescent de quatre-vingt-quatre ans

J’ai rencontré Chris Marker en 2005, quand nous avons créé avec le Forum des images le festival Pocket Films, au moment où la caméra apparaissait dans les téléphones portables. Nous avions confié cent téléphones équipés de caméras à un panel de créateurs et de créatrices, des figures consacrées du cinéma et des débutant·es, et Marker en faisait partie ; j’ai raconté cette première édition dans l’article La naissance du Festival Pocket Films (2005). Il avait quatre-vingt-quatre ans, et j’avais devant moi un adolescent, tellement il était excité par l’objet : il allait filmer son chat, il allait essayer ceci et cela. Il avait appris le BASIC à soixante-quatre ans ; il prenait une caméra de téléphone à quatre-vingt-quatre. Je ne l’ai pas entendu demander si cette machine était bonne ou mauvaise pour le cinéma.

En 1967, avec Mario Marret, il avait filmé la grève de l’usine Rhodiacéta, à Besançon, et en avait tiré À bientôt, j’espère. Il a montré le film aux ouvriers avant sa sortie ; ils lui ont reproché d’avoir laissé de côté une bonne partie de leur vie quotidienne. Des technicien·nes du cinéma leur ont alors appris à filmer, et les ouvriers ont fait leurs propres films, à Besançon puis à Sochaux : ce sont les groupes Medvedkine. J’ai discuté dans l’article L’intelligence artificielle invisible la position des artistes qui se tiennent aujourd’hui à l’écart des outils d’intelligence artificielle par principe. Marker a fait autrement. À soixante-quatre ans, il a appris le langage de la machine de son époque pour y écrire ce qu’il voulait, sans rien abandonner pour autant de sa critique des images.

Ce qui se passe quand je l’ouvre devant un groupe

Le 16 octobre 2026, j’animais la dernière après-midi du stage « Éducation du regard : images, médias, informations », qu’Images en bibliothèques organisait cette année avec la Bibliothèque publique d’information, à Paris. Quatorze bibliothécaires et professionnel·les du cinéma étaient venu·es de Montreuil, d’Ivry-sur-Seine, de Villiers-le-Bel, de Roanne, de Draguignan, etc. Dialector faisait partie de mon introduction historique à l’intelligence artificielle, avant que nous passions à la réalisation de films. J’ai ouvert le programme et j’ai commencé moi-même la conversation. Les réponses de COMPUTER les ont fait beaucoup rire. Puis j’ai demandé qui connaissait Chris Marker, et j’ai raconté qui il était. Deux personnes ne le connaissaient pas. En fait, elles avaient vu la veille, dans la séance de Florian Lecron sur le rapport des images au réel, la séquence de Iakoutsk de Lettre de Sibérie, sans retenir le nom de son auteur.

En 1966, Joseph Weizenbaum, informaticien au MIT, publie dans la revue Communications of the ACM la description d’ELIZA, un programme qui répond à ce qu’on lui tape à la manière d’un psychothérapeute de l’école de Carl Rogers, en relançant par des questions. Dix ans plus tard, dans Computer Power and Human Reason (1976), il raconte que sa propre secrétaire, qui l’avait vu écrire le programme, lui a demandé un jour de quitter la pièce pour parler à ELIZA tranquillement. Tout son livre plaide ensuite contre l’idée qu’on puisse confier à un ordinateur ce qui demande un jugement humain. Marker commence Dialector dix-neuf ans après ELIZA, et son programme fonctionne de la même façon, en repérant quelques motifs dans la phrase qu’on tape.

D’après l’artiste Paul Chan, qui a consacré en 2024 un article de la revue Frieze à Dialector, il suffit qu’une phrase commence par un « y » pour qu’il la prenne pour un oui ; si vous tapez « yesterday I was sad », il devrait donc comprendre que vous avez acquiescé. Les participant·es voient ainsi, en quelques minutes, que la conversation avec une machine a une longue histoire, et que ChatGPT, en novembre 2022, en est un palier, comme je l’ai écrit dans l’article L’intelligence artificielle au service de la rencontre humaine. Pourquoi rit-on ? Parce qu’on était en train de chercher un sens à la réponse, et qu’on s’en aperçoit. Marker faisait déjà éprouver cela à Iakoutsk, avec ses trois commentaires.

En mai 2026, j’ai proposé dans l’article Quand le réel n’existe pas, on ne peut pas en parler de distinguer la « parole habitée », qui dit ce qu’une personne a vécu, et la « parole fabriquée », qui dit ce qu’il est probable de dire dans un contexte donné. Un modèle de langage produit la seconde, puisqu’il n’a rien vécu, et comme ses réponses tombent juste, on oublie qu’on lui prête un sens. Dialector produit aussi des réponses à côté, mais chacune a été écrite par Chris Marker, entre 1985 et 1988, sur son Apple II. Quand on lui parle, on lit donc Marker dans le désordre.

Une machine faite des mots d’un seul homme

Entre 2013 et 2014, des ami·es de Marker sont venu·es parler à son programme devant la caméra de Poptronics. Agnès Varda le connaissait depuis 1954, quand Alain Resnais montait son premier film, La Pointe courte ; elle l’avait suivi, lui et son chat, dans Second Life. Catherine Belkhodja avait travaillé avec lui pendant une trentaine d’années. Arielle Dombasle a dit avoir trouvé dans ces conversations « une vérité proprement magique du dialogue ». Marker était mort en juillet 2012, et ses ami·es répondaient à des phrases qu’il avait tapées plus de vingt-cinq ans auparavant. En avril 2025, dans l’article Le cinéma et la mort, j’écrivais que le cinéma « peut “rendre vivants” des morts : on peut voir bouger, entendre parler des personnes qui ne sont plus avec nous physiquement ». Avec Dialector, on peut aussi poser une question à Marker, et lire une de ses phrases en retour.

Le 16 octobre, après cette introduction, les bibliothécaires ont réalisé de courts films avec des intelligences artificielles génératives, avec la méthode que j’ai mise au point pour les adolescent·es de TUMO au Forum des images : un scénario, des images fixes, une animation simple, un montage dans CapCut, avec des outils gratuits. J’avais raconté la séance de l’an dernier, pour le même stage, à la Bibliothèque nationale de France, dans l’article L’éducation aux médias et à l’IA par la créativité. Je me sers moi-même tous les jours des modèles de langage, et j’ai expliqué dans l’article La résonance déplacée ce qu’ils apportent.

Les documents du site de Dialector

Pour qui voudrait reprendre cette démonstration, le site de Dialector ne contient pas seulement le programme. On y trouve aussi les cinq conversations filmées pour ARTE Creative et un inventaire des documents de l’enquête : des fiches sur la disquette et son contenu, deux entretiens avec Paul Lafonta, et trois « spécimens » de dialogue, dont un entre Chris et COMPUTER. Il faut parler au programme en anglais, et accepter qu’il réponde lentement. On peut ensuite ouvrir ChatGPT devant le groupe et demander qui a écrit ce qu’il répond.

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Citer ce texte Benoît Labourdette, « Chris Marker programme un chatbot », Benoît Labourdette production, 9 octobre 2026.
https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/intelligence-artificielle-creation-et-esprit-critique/chris-marker-programme-un-chatbot?lang=fr

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