La climatisation cognitive

L’intelligence artificielle est à la pensée ce que le climatiseur est au corps : un adjuvant qui remet en état d’agir. Reste à choisir sa technologie, sa construction et sa place dans le milieu, pour qu’elle ne refabrique pas d’inégalités.

6 septembre 2026 Benoît Labourdette  8 min

Je propose un concept, la climatisation cognitive : l’intelligence artificielle comme adjuvant de la pensée et de l’action, comme le frais remet un corps en état de fonctionner. Un adjuvant n’est ni un progrès à célébrer ni une démission à déplorer ; il se juge à sa technologie, à sa construction et à sa place dans le milieu. Je m’appuie sur Ivan Illich, Bruno Latour, Olivier Hamant et l’école TUMO, et j’en tire quatre questions que chacun·e peut se poser pour construire son climatiseur cognitif.

Trop chaud pour penser

Quand j’ai trop chaud, je ne peux rien faire. Mon corps souffre, il s’abîme, et toute mon attention se réduit à chercher de l’ombre. Le frais ne pense pas à ma place, il me rend mes moyens. Beaucoup d’entre nous connaissent, au travail, l’équivalent cognitif de cette chaleur : des équipes réduites qui croulent sous les courriels, des synthèses impossibles à produire, des obligations de rendre compte qui dévorent le temps de faire. Dans cet état, on ne pense plus, on tient. L’intelligence artificielle prend en charge une part de cette dépense mentale, les premiers jets, les synthèses, les reformulations, comme le climatiseur prend en charge la chaleur, et j’appelle climatisation cognitive cet usage de la machine comme adjuvant, qui remet des personnes en état de penser et d’agir. Je formule ce concept parce que le débat public reste coincé entre celles et ceux qui célèbrent l’outil sans en regarder les coûts, et celles et ceux qui le déplorent et tiennent tout adjuvant pour une démission de l’esprit. Or un adjuvant n’est ni bon ni mauvais en soi. La pénicilline est un adjuvant, les lunettes en sont un, le climatiseur aussi. Les questions utiles portent sur autre chose : de quelle technologie cet adjuvant est-il fait, comment est-il construit et par qui, et quelle place occupe-t-il dans le milieu, celui où tout le monde vit et pense.

L’école de Gando

La formule attribuée à Lavoisier, rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme, est vraie à l’échelle de l’univers, et elle ne dit rien d’une situation tant qu’on n’a pas étudié le système. Pour me déplacer d’un point à un autre, je peux prendre un vélo ou un semi-remorque ; le déplacement sera le même, la dépense sans commune mesure. Le climatiseur à compression, celui qu’on accroche aux façades, rejette bien dehors la chaleur qu’il prélève, augmentée de celle de son compresseur, mais c’est vrai de cette machine-là, pas de la fraîcheur en général. Il suffit de quitter une dalle de ciment au soleil pour la terre ombragée sous des arbres, vingt mètres plus loin, et l’on change de monde thermique, plus de vingt degrés d’écart au sol, plusieurs degrés dans l’air, sans rien consommer ni rien rejeter. L’architecte burkinabè Diébédo Francis Kéré a construit là-dessus son premier bâtiment, l’école primaire de Gando, achevée en 2001, que j’ai visitée en 2015. Des murs en briques de terre comprimée, fabriquées et montées par le village lui-même, amortissent la chaleur du jour ; une grande toiture de tôle, surélevée au-dessus du plafond, protège du soleil et laisse le vent emporter la chaleur ; on peut y faire classe quand il fait quarante degrés dehors, sans un appareil. Pour le lycée, l’air entrant passe par des conduits enterrés, parce que le sol garde en profondeur une température à peu près constante. Ce travail a valu à Kéré le prix Aga Khan en 2004, puis en 2022 le prix Pritzker, décerné pour la première fois à un architecte africain. L’école de Gando donne le modèle : un adjuvant conçu avec les matériaux du lieu, construit par les personnes qui s’en servent, articulé au vent et à la terre, et qui enrichit son milieu, en fraîcheur, en compétences et en fierté, au lieu de rejeter sa chaleur sur les voisins. La technologie de l’adjuvant n’est jamais donnée d’avance, elle se conçoit.

L’outil convivial

Ivan Illich, qu’on réduit trop souvent à sa part critique, a passé un livre entier à défendre cette idée. Dans La Convivialité (1973), il ne condamne pas l’outil, il trace une ligne de partage entre deux manières pour l’outil d’exister parmi les humains :

« J’appelle société conviviale une société où l’outil moderne est au service de la personne intégrée à la collectivité, et non au service d’un corps de spécialistes. »

Ivan Illich, « La Convivialité », 1973.

De l’autre côté de la ligne, Illich décrit le monopole radical, l’outil qui n’évince plus seulement ses concurrents mais les réponses non techniques au besoin qu’il couvre ; l’automobile n’a pas seulement remplacé le tramway, on a construit autour d’elle des villes où marcher est devenu impossible. Le besoin que couvre l’intelligence artificielle, savoir, formuler, décider, a ses réponses non techniques, demander à une collègue, chercher, laisser mûrir une question, et elles méritent d’être entretenues comme on entretient les arbres d’une ville qui a aussi des climatiseurs. La ligne d’Illich me sert de boussole : la climatisation cognitive reste conviviale tant que l’outil est au service des personnes intégrées à la collectivité, tant que chacun·e peut s’en servir ou s’en passer, et elle bascule dans le monopole radical quand il devient la seule réponse disponible. Tenir l’outil du bon côté de cette ligne est un travail, pas un destin.

La fin des moyens

Bruno Latour apporte au concept son deuxième appui. Dans « Morale et technique : la fin des moyens » (Réseaux, n° 100, 2000), il soutient que les techniques ne sont jamais de simples moyens au service de fins qui leur préexisteraient : elles sont des médiations, elles transforment nos fins en même temps que nos moyens, elles nous font vouloir des choses que nous ne voulions pas avant elles. C’est pour cela qu’on ne juge pas un adjuvant une fois pour toutes, on y revient sans cesse. L’effet rebond, que l’économiste William Stanley Jevons décrit dès 1865 et qu’Olivier Hamant raconte avec l’histoire des réfrigérateurs (Antidote au culte de la performance. La robustesse du vivant, Gallimard, « Tracts », 2023), en est l’illustration exacte : les gains d’efficience abaissent le coût de l’usage, l’usage s’étend, et le moyen a déplacé les fins. On peut lire cet effet comme une condamnation, et ce serait la pente du « c’était mieux avant », dont je me méfie, parce qu’elle ne dit jamais quand se situe cet avant ni pour qui il était mieux. Le canal de Suez donne la mesure de ce qu’on oublie dans cette nostalgie. À partir de 1859, il a été creusé à la main par la corvée, un travail forcé qui a mobilisé quatre cent mille fellahs égyptiens et en a tué plusieurs dizaines de milliers, le chiffre de cent vingt mille morts avancé plus tard par Nasser restant discuté faute d’archives ; après l’abolition de la corvée en 1864, des dragues à vapeur ont pris le relais, et personne ne regrette les pelles. La pénicilline, autre adjuvant, a changé le sort de millions de malades. L’avancée des connaissances et des techniques n’est pas un mal, et l’effet rebond n’est pas une fatalité morale : il faut seulement y lire que les gains d’un adjuvant ne trouvent pas d’eux-mêmes leur destination, et qu’elle est à décider, par nous. C’est la leçon de Latour : puisque le moyen déplace les fins, il faut reprendre le tri de ce à quoi l’on tient, régulièrement, ensemble.

Des protéines aux archives

La cognition devenue abondante permet de faire des choses que nous ne pouvions pas faire, et il faut le dire aussi nettement qu’on énonce les critiques. Le programme AlphaFold a prédit la structure de plus de deux cents millions de protéines, mises à la libre disposition des chercheur·euses du monde entier, un travail que des décennies de cristallographie n’auraient pas suffi à accomplir, et le prix Nobel de chimie 2024 a récompensé des travaux fondés sur ces machines, et celui de physique les découvertes qui les ont rendues possibles. Des conservateur·rices du patrimoine avec qui je travaille me disent que l’intelligence artificielle va changer la façon de faire l’histoire, parce qu’elle rend explorables d’immenses corpus d’archives qu’aucune vie de chercheur·euse ne suffirait à lire, et qu’une cognition différente de la nôtre y trouvera des liens que nous n’aurions pas faits ; j’ai développé dans l’article Sa bêtise, c’est sa force pourquoi cette différence de cognition est ce que ces machines ont de plus précieux à nous apporter. Et le même adjuvant sert aussi à produire des articles à la chaîne : les usines à articles scientifiques, désormais équipées de modèles génératifs, représentent de 1 à 3 % des publications selon les estimations basses discutées au CNRS fin 2025, et la production mondiale, en forte croissance, déborde les capacités de relecture par les pairs. La question du climatiseur se pose ici dans les mêmes termes : ce mieux enrichit-il le milieu, comme les structures de protéines offertes à tous·tes, ou enrichit-il certains en appauvrissant le milieu où les autres cherchent, comme les publications fabriquées pour compter ? Le même outil, selon sa place, fait l’un ou l’autre.

Le frais rendu au lien

J’ai éprouvé le concept avant de le formuler. En 2025 et 2026, j’ai mené avec ALCA Nouvelle-Aquitaine un état des lieux concerté de l’éducation aux images à l’échelle de la région, que j’ai raconté dans l’article État des lieux concerté de l’éducation aux images en Nouvelle-Aquitaine. L’intelligence artificielle y a pris en charge des tâches cognitives lourdes, les premiers jets des synthèses d’entretiens et d’ateliers, que nous reprenions et validions ensuite. Le gain ne s’est pas lu dans les documents, il s’est vu sur les personnes : moins de fatigue, plus de disponibilité, et toute l’énergie humaine reportée sur ce qui ne se délègue pas, la qualité du lien, l’écoute, la confiance qui rend les contributions possibles. Sans cet adjuvant, il aurait fallu payer ces synthèses en salaires, en déplacements, en soirées, et nous serions arrivés aux rencontres fatigués, occupés, moins ouverts ; les contributions auraient été moins nombreuses et moins riches. D’ordinaire, ce genre d’état des lieux produit des tableaux, combien d’actions, combien de séances, des chiffres utiles aux tutelles et qui ne changent rien au travail des acteur·rices, ce que j’ai analysé dans l’article Éducation aux images : compter ou accompagner ? ; là, nous nous sommes enrichis mutuellement, et nous avons prolongé la démarche par une journée d’intelligence collective. C’est la conclusion à laquelle arrivent aussi les auteur·rices de l’école TUMO, dont j’ai présenté le document stratégique dans l’article L’école de ce qui ne se délègue pas : quand la capacité intellectuelle devient abondante, ce qui devient rare, c’est l’autorat et la connexion, et l’adjuvant bien placé sert à les cultiver, pas à les remplacer.

« Quand la capacité devient une marchandise, l’école ne devient pas moins nécessaire. Elle gagne en importance, mais devient autre chose. »

TUMO Center for Creative Technologies, « Making, thinking and learning when capability is no longer scarce », 2026.

Le corps, premier utilisateur d’adjuvants

Le vivant use d’adjuvants depuis toujours, et il en règle l’usage mieux que nous. Olivier Hamant décrit la fièvre comme une performance sur dérogation : notre température de croisière, trente-sept degrés, ménage une marge, et l’organisme la mobilise quand un pathogène l’exige, pour un temps, car une fièvre permanente détruirait les protéines qu’elle défend. Et la maladie fait connaître à tout le monde un second geste. Quand nous sommes malades, même sans fièvre, le corps nous retire l’énergie de la relation, parler, agir, digérer coûtent trop, et il nous couche ; il cesse de se dépenser vers l’extérieur pour consacrer toute son énergie à se réparer. La médecine aide ce travail, les antibiotiques, les vaccins, les opérations font parfois pencher la balance entre la guérison et la mort, mais ce sont des adjuvants au sens strict : au bout du compte, c’est toujours le corps qui se soigne, et le meilleur médecin du monde est celui qui l’y aide le mieux. Je le sais aussi par une pratique. Je jeûne depuis huit ans, selon la méthode dite hygiéniste, à l’eau seulement ; le corps s’y met à l’arrêt comme dans la maladie, plus d’énergie de digestion, plus d’énergie de communication, et je ne peux rien faire, même quand je le voudrais, le corps décide. Il emploie alors toute son énergie à l’entretien intérieur, il vit sur ses réserves et recycle ses composants abîmés, ce que les biologistes nomment l’autophagie, dont Yoshinori Ohsumi, prix Nobel de médecine 2016, a élucidé les mécanismes ; on trouve d’ailleurs le jeûne dans presque toutes les religions, et notre langue en garde la trace, déjeuner venant du latin disjejunare, rompre le jeûne. J’en retiens la règle d’usage que le corps applique à ses propres adjuvants : ils aident un travail qu’ils ne font pas à notre place, ils se déclenchent quand la situation l’exige, et ils s’effacent quand le travail est intérieur. La climatisation cognitive gagne à se régler ainsi, mobilisée pour faire face, éteinte pour laisser mûrir et protéger ce temps où rien n’est dû, que défendent les auteur·rices de TUMO.

Quatre questions pour construire son climatiseur

Ce concept n’a d’intérêt que s’il se traduit en actes. Je propose, pour chaque usage personnel et chaque déploiement dans une organisation, de nous poser quatre questions, qui sont celles qu’on poserait à un climatiseur :

  • Quelle est sa technologie ? Un modèle proportionné à la tâche, comme on prend le vélo pour aller chercher le pain ; j’ai défendu dans l’article L’arte povera de l’intelligence artificielle le parti créatif qu’on peut tirer des modèles modestes, et il existe des modèles petits, spécialisés, installables sur sa propre machine.
  • Comment est-il construit, et par qui ? L’école de Gando a été bâtie par le village, qui en a gardé les compétences ; la propriété des machines et des modèles est une question politique, que j’ai proposée dans l’article La terre qu’on cultive.
  • Quelle est sa place dans le milieu ? Le test de santé commune d’Olivier Hamant sert ici de jauge : l’usage doit alimenter la santé des personnes, la santé sociale et la santé des milieux, sans exception ; un usage qui allège une personne en chargeant le milieu où les autres cherchent échoue au test.
  • Que fait-on du frais ? Le temps et l’énergie que l’adjuvant dégage ne trouvent pas d’eux-mêmes leur destination ; elle se décide, et la meilleure que je connaisse est celle de l’état des lieux néo-aquitain : le lien, l’écoute, la qualité des contributions, tout ce qui ne se délègue pas.

Un climatiseur ne se subit pas, il se conçoit, et cette conception est à notre portée : elle commence à la prochaine réunion, quand quelqu’un demande à quoi servira le temps que la machine vient de rendre.

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Citer ce texte Benoît Labourdette, « La climatisation cognitive », Benoît Labourdette production, 6 septembre 2026.
https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/intelligence-artificielle-creation-et-esprit-critique/la-climatisation-cognitive?lang=fr

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