Pas un dieu, des industriels

« Nous n’avons pas affaire à un dieu magique, mais à plein d’industriels différents » : je l’ai dit à des bibliothécaires en stage, en faisant défiler devant elles et eux la liste des modèles d’IA. J’en tire une méthode de travail en groupe, que j’appelle le polythéisme méthodique.

11 octobre 2026 Benoît Labourdette  9 min

Sur compar:IA, le comparateur ouvert par le ministère de la Culture en octobre 2024, on peut aujourd’hui interroger trente-huit modèles d’intelligence artificielle, et pourtant nous disons « l’IA », au singulier. En m’appuyant sur l’égyptologue Jan Assmann, sur Max Weber, Bruno Latour et Jacques Rancière, je propose ce que j’appelle le polythéisme méthodique : poser la même question à plusieurs modèles et comparer leurs réponses, comme on compare les avis d’un groupe, le mien compris.

« J’ai demandé à l’IA »

« J’ai demandé à l’IA », dit-on, comme on dit « j’ai regardé dans le dictionnaire », avec un article défini qui suppose qu’il n’en existe qu’une. Dans Les biais de confiance dans les machines, j’ai appelé « biais d’autorité algorithmique » la confiance que nous accordons alors à la machine. J’y racontais que je suis le GPS même quand il me fait passer par un chemin absurde, dans le quartier où je vis depuis vingt ans. Avec « l’IA », il me semble que c’est encore plus fort, puisqu’elle nous répond avec des phrases.

Derrière ce mot, il y a pourtant ChatGPT, Gemini, Claude, Mistral, DeepSeek, Grok, etc., et chacun sort d’une entreprise qui a choisi ses données d’entraînement et fait écrire par ses salarié·es les règles de comportement du modèle. Certaines de ces règles sont publiées. OpenAI a publié le 8 mai 2024 un « Model Spec » pour ChatGPT, qu’elle révise régulièrement depuis. Anthropic a publié le 22 janvier 2026 une nouvelle « constitution » pour Claude, en accès libre. Dans la version de 2024 du texte d’OpenAI, on lit par exemple que l’assistant ne doit pas « chercher à faire changer d’avis » la personne qui l’interroge, et qu’il doit lui poser des questions quand sa demande n’est pas claire (je traduis). C’est une ligne éditoriale, comme celle d’un journal, et celle d’Anthropic n’est pas la même.

Je l’ai constaté en préparant l’article « La saveur de la donnée ». Je voulais seulement que Gemini me rende en texte la photo d’une page où l’auteur dénonçait l’emprise des GAFAM sur les fonctions de l’État. Gemini m’a rendu l’inverse, un passage qui vantait l’entente entre ces entreprises et les États. J’ai insisté à plusieurs reprises : il s’excusait, puis recommençait. Je ne m’en suis aperçu que parce que j’avais la page sous les yeux. Quand on pose une question dont on ignore la réponse, on n’a pas cette page, et seule une deuxième réponse, venue d’un autre modèle, peut en tenir lieu.

Les dieux pris à témoin

Des historien·nes des religions ont pensé, bien avant nous, la différence entre un seul dieu et plusieurs. En 2003, l’égyptologue allemand Jan Assmann a publié un livre que Laure Bernardi a traduit en 2007 chez Aubier sous le titre Le prix du monothéisme. Il y appelle « distinction mosaïque » le partage entre la vraie religion et les fausses, et il en situe une première forme sous Akhenaton, au XIVe siècle avant notre ère. Avant ce partage, on rapprochait les dieux d’un peuple de ceux d’un autre. Le dieu du soleil s’appelait Utu en sumérien et Shamash en akkadien, et des listes de dieux mettaient les deux noms côte à côte. Quand Ramsès II et le roi hittite Hattusili III ont conclu un traité de paix, vers 1259 avant notre ère, ils ont pris à témoin « mille dieux » du pays hittite et « mille dieux » d’Égypte. Assmann parle de « traductibilité » des dieux. Le dieu d’Israël, lui, n’a pas d’équivalent chez les voisins : avec le monothéisme, il n’y a plus rien à traduire.

En disant « l’IA », nous faisons un peu comme Akhenaton : il n’y a qu’une réponse, celle que nous avons reçue. À TUMO Paris, Poe permettait d’adresser une même demande à plusieurs modèles, si bien que les adolescent·es découvraient qu’il y avait plusieurs fabricants, chacun avec ses choix ; je l’ai raconté dans L’éducation aux médias commence par nos imaginaires. Iels faisaient alors ce que faisaient les peuples polythéistes de l’Antiquité : iels cherchaient ce qui, d’une réponse à l’autre, se correspondait, ce qui divergeait, et pourquoi.

Le mot « polythéisme » a aussi un sens moderne, que lui a donné Max Weber. Le 7 novembre 1917, à Munich, il prononce devant des étudiant·es une conférence publiée en 1919, connue en français sous le titre « Le métier et la vocation de savant » (dans Le savant et le politique, Plon, 1959, traduction de Julien Freund). Pour lui, le monde moderne est un polythéisme des valeurs. Il prend un exemple : la science ne peut pas dire si la culture française vaut mieux que la culture allemande, car là aussi des dieux différents se combattent. Il en tire une règle pour son propre métier : le professeur n’a pas à dire à ses étudiant·es quel dieu servir, car « le prophète et le démagogue n’ont pas leur place dans une chaire universitaire ». Weber parle des valeurs ultimes, pas de produits commerciaux, et je ne veux pas forcer la comparaison. Sa règle vaut quand même pour la personne qui anime un atelier sur l’IA, j’y reviendrai.

Des dieux qu’on fabrique

En 1996, Bruno Latour a publié aux Empêcheurs de penser en rond un petit livre, Petite réflexion sur le culte moderne des dieux faitiches. Il y rappelle que les Modernes reprochent aux « fétichistes » d’adorer des objets qu’ils ont faits de leurs mains, et se croient à l’abri de cette naïveté. Pour en sortir, il forge le mot faitiche, sur « fait » et « fétiche », qui remontent tous deux au latin facere, « faire » : un faitiche, c’est ce que nous fabriquons et qui, pourtant, nous fait agir. Un modèle de langage en est un. Je sais que des ingénieur·es ont construit Gemini, et il m’a pourtant rendu, avec aplomb, le contraire de la page que je lui avais confiée.

Les adolescent·es de TUMO, avec Poe, posaient la même demande à plusieurs modèles et regardaient ce qui passait d’une réponse à l’autre. C’est ce que je propose d’appeler, faute de mieux, le polythéisme méthodique. Le mot « méthodique » vient du doute de Descartes (Discours de la méthode, 1637), qu’il pratiquait comme une méthode de travail. Après avoir comparé, on peut très bien préférer un modèle, ou décider de n’en utiliser aucun !

Un hôpital de Lyon et de la pluie

J’ai fait faire cette comparaison à des publics très différents. En 2024, à TUMO Paris, nous faisions installer aux adolescent·es, dès leur arrivée, l’application Poe, qui réunissait dans une même interface les modèles de plusieurs fabricants, pour le texte comme pour l’image (Tumo x IA - Voyages créatifs au cœur de l’IA). Il y a eu huit séances d’environ soixante-dix personnes, dans une salle de cinéma du Forum des images. Chaque binôme avait quinze minutes pour écrire un scénario en dialoguant avec des modèles de langage, quinze pour en tirer trois ou quatre images, puis vingt pour monter le film et le sonoriser. Les films apparaissaient ensuite un à un sur le grand écran, et la discussion qui suivait était souvent enflammée.

Dans le cadre d’un stage que j’ai animé pour des bibliothécaires, un participant a été surpris de voir un modèle ajouter à son image un hôpital de Lyon et de la pluie, que rien dans sa demande n’appelait. Une participante a constaté que le modèle qu’elle utilisait allait bien au-delà de la consigne qu’elle lui avait donnée.

En comparant, on voit aussi les ressemblances, et j’y trouve autant à apprendre que dans les écarts. Presque tous les modèles reproduisent les mêmes stéréotypes de genre et situent par défaut leurs images dans un monde occidental et aisé ; beaucoup poussent aussi les récits vers ce qui plaît. Ces ressemblances viennent des données sur lesquelles ils ont été entraînés, pour une bonne part ce que nous avons nous-mêmes mis en ligne depuis trente ans, et d’une logique commerciale commune à leurs fabricants. Au printemps 2026, j’ai posé à six modèles (Gemini, Perplexity, ChatGPT, Claude, DeepSeek et Grok) une question sur l’origine d’une tribune, orientée à dessein. La plupart ont abondé dans le sens de la question, alors que, quelques semaines plus tôt, interrogés dans l’autre sens, des modèles des mêmes fabricants m’avaient donné des arguments tout aussi solides pour la thèse contraire. Je l’ai raconté dans Le miroir orientable.

Le Télémaque bilingue

Jacques Rancière a raconté, dans Le Maître ignorant (Fayard, 1987), l’aventure de Joseph Jacotot, professeur français exilé à la Restauration et devenu, en 1818, lecteur de littérature française à l’université de Louvain. Une bonne partie de ses étudiants ne parlaient pas le français, et lui ne parlait pas leur langue. Il leur a fait étudier, par un interprète, une édition bilingue du Télémaque de Fénelon, et ils ont appris le français en comparant les deux textes. Rancière en tire l’idée de l’égalité des intelligences, et une critique de l’« explicateur », qui persuade l’élève qu’il ne peut pas comprendre sans lui. Les étudiants de Jacotot apprenaient en mettant deux versions côte à côte, sans que leur maître leur explique quoi que ce soit. J’ai repris cette figure du maître ignorant dans Réussir sans convaincre, pour évaluer autrement un temps collectif.

Et la personne qui anime, dans tout cela ? Le polythéisme vaut aussi pour elle. Si elle explique au groupe ce qu’est « l’IA » et ce qu’il faut en penser, elle prend la place du dieu unique, et le groupe reçoit sa parole comme on reçoit celle d’un oracle. J’ai défendu dans Pédagogie de l’Intelligence Artificielle l’idée de faire créer plutôt que d’expliquer. Quand un groupe compare des modèles, il compare aussi des points de vue, le mien compris.

Le mot « polythéisme » m’est venu dans le stage des bibliothécaires dont je parlais plus haut. En faisant défiler devant le groupe la liste des modèles disponibles, j’ai dit que nous n’avions pas affaire à un dieu magique, mais à plein d’industriels différents, et le mot a suivi. Je n’en ai mesuré la portée qu’après coup. Le groupe, lui, m’a appris autre chose. Une stagiaire m’a fait remarquer que, dans une autre formation qu’elle avait suivie, la plupart des personnes n’avaient jamais utilisé d’IA générative, alors que je partais de l’hypothèse inverse. J’utilise ces outils tous les jours depuis plusieurs années. Dans cette formation, je les regardais sous l’angle du cinéma et de la médiation. Il serait facile d’en conclure que j’en sais plus long que les personnes que je forme. Sur la manière dont ces outils s’utilisent, ou ne s’utilisent pas, dans d’autres milieux que le mien, elles en savent souvent davantage, et c’est en échangeant ainsi, puis en poursuivant l’échange sans moi, que chacun·e construit son esprit critique.

Le loisir de comparer

Le polythéisme méthodique est plus facile à décrire qu’à pratiquer. Au quotidien, nous nous servons des outils d’intelligence artificielle pour obtenir un résultat : un courriel à envoyer, une synthèse à rendre, une image pour une affiche. Quand la réponse convient, on passe à la suite, et l’on ne prend pas la peine de poser la même question à un deuxième modèle, puis à un troisième. Et même quand la question en vaut la peine, comparer coûte des crédits, parfois plusieurs abonnements, etc. Dans le cadre du travail ordinaire, ma proposition reste donc un peu théorique.

Je propose de lui donner des moments à part : des temps de formation, de rencontre ou d’intelligence collective, sans contrainte ni injonction de productivité, où l’on peut jouer ensemble avec ces outils et prendre de la distance. Les Grecs appelaient skholè le temps libéré des affaires et des urgences, et le mot a donné « école ». Pierre Bourdieu, dans Méditations pascaliennes (Seuil, 1997), en a fait la condition de la pensée qu’il appelle « scolastique » : on ne prend de la distance avec le monde que si l’on dispose de ce temps-là, et tout le monde n’en dispose pas. Si vous organisez des formations, des rencontres ou des temps de travail collectif, c’est donc à vous, à mon sens, d’offrir ce temps, plutôt que de compter sur chacun·e pour le prendre seul·e, le soir, sur ses propres crédits. Dans Le temps propre, j’ai proposé d’appeler temps propre celui dont on décide soi-même l’usage ; pendant un atelier de comparaison, chacun·e en retrouve un peu.

compar:IA et Arena

Poe affichait, avant chaque demande, son coût en points, et ce coût variait beaucoup d’un modèle à l’autre. Les participant·es découvraient ainsi qu’une image n’est pas gratuite, ce qui leur faisait toucher du doigt le coût de fonctionnement de ces outils, dont j’ai donné les ordres de grandeur dans Écologie et Intelligence Artificielle. Fin mars 2026, Poe a réduit son offre gratuite de 3 000 à environ 300 points par jour, sans l’annoncer, d’après les sites qui suivent ses tarifs. Avec 300 points, on fait quelques images à peine, et pour un groupe l’outil ne sert plus à rien.

Je me tourne désormais vers deux services gratuits. Le premier, compar:IA, est un service public lancé en octobre 2024 par l’Atelier numérique du ministère de la Culture. Deux modèles tirés parmi les trente-huit de la liste répondent à la même question, sans dire leur nom. On vote, et les noms s’affichent alors, avec l’énergie consommée par chaque réponse, en wattheures. Chaque modèle a aussi sa fiche, avec un « score énergie » de A à F et un niveau d’ouverture sur 6 : Apertus 70B, un modèle suisse en open source, a 6, Claude Sonnet 5.5 a 1. Les votes servent ensuite à établir un classement des modèles, publié sur le site. On n’y compare que des textes, pas des images.

Le second, Arena, est né en 2023 à l’université de Berkeley sous le nom de Chatbot Arena, et s’appelait LMArena jusqu’au 28 janvier 2026. On peut y choisir soi-même les deux modèles, et l’on y compare aussi des images. Il est gratuit en octobre 2026, comme l’était Poe avant mars.

Les points à ne pas rater

  • Réserver un temps à part. À TUMO, chaque binôme avait cinquante minutes pour faire son film, et rien d’autre à rendre. Si vous organisez une formation ou une rencontre, quel moment y laissez-vous sans résultat attendu ?
  • Poser la même demande à plusieurs modèles. À TUMO, nous faisions installer Poe aux adolescent·es dès leur arrivée, pour qu’iels puissent passer d’un modèle à l’autre. Et vous, à combien de modèles posez-vous une question qui compte ?
  • Voter avant de connaître les noms. compar:IA cache les noms jusqu’au vote, et je propose de laisser la discussion partir du moment où ils s’affichent.
  • Regarder les écarts, puis les ressemblances. Chez les bibliothécaires, c’est un participant qui a remarqué l’hôpital de Lyon que rien n’appelait dans sa demande. Je regarde ensuite avec le groupe ce que les réponses ont en commun, à commencer par les stéréotypes de genre.
  • Retourner la question. Au printemps 2026, j’ai interrogé six modèles sur une tribune de la SACD avec une question orientée, et la plupart en ont suivi le sens (Le miroir orientable). Que vous répondent-ils si vous posez la question à l’envers ?
  • Regarder le coût. À TUMO, les adolescent·es voyaient le prix de chaque demande en points Poe ; sur compar:IA, ce sont des wattheures.
  • Laisser le groupe nommer ce qu’il voit. « Polythéisme », c’est moi qui l’ai dit aux bibliothécaires, mais c’est une stagiaire qui m’a appris que, dans une autre formation qu’elle avait suivie, la plupart des gens n’avaient jamais utilisé d’IA générative. Le groupe en sait souvent plus long que moi sur ses propres métiers !

Voir aussi

Dans la rubrique Intelligence artificielle, création et esprit critique 96 publications

Citer ce texte Benoît Labourdette, « Pas un dieu, des industriels », Benoît Labourdette production, 11 octobre 2026.
https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/intelligence-artificielle-creation-et-esprit-critique/pas-un-dieu-des-industriels?lang=fr

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