Dans une tribune publiée dans Le Monde le 14 août 2026, Stéphane Troussel, président du conseil départemental de Seine-Saint-Denis, appelle à une pause et à une concertation sur le développement des data centers. J’abonde dans son sens, et je propose de creuser le sujet : détailler ce que le mot data center recouvre, montrer que la puissance publique n’est pas seulement l’arbitre de ces projets, elle en est aussi la cliente, donner à voir les gestes concrets, du logiciel libre au serveur dans nos murs, par lesquels chacun et chacune peut peser sur ces choix, et proposer une méthode pour que ces choix soient faits ensemble, car aucune personne ne détient seule ce qu’il faut savoir pour les faire.
Du Bourget à Genève, quatre centres de données qui ne se ressemblent pas
Stéphane Troussel a raison : le développement des centres de données appelle une pause et une concertation, pour que l’intérêt général reprenne ses droits (« En France, le développement anarchique des data centers relève davantage du Far West que de l’eldorado numérique », Le Monde, 14 août 2026). Son seul département en compte vingt-sept à l’été 2026, et l’Île-de-France concentre plus d’un tiers du parc national. Je voudrais prolonger son appel en le précisant, car nous détenons, chacun et chacune, un pouvoir d’agir que nous ne soupçonnons pas : la puissance publique n’est pas seulement l’arbitre de ces projets, elle en est aussi la cliente, et nous avec elle.
Au Bourget, le projet contesté que Stéphane Troussel prend pour exemple portait sur un terrain de 35 000 mètres carrés et un investissement de 850 millions d’euros ; son porteur, Segro, est un spécialiste britannique des entrepôts logistiques, et la municipalité a retiré le permis de construire, retrait que le tribunal administratif de Montreuil a validé le 28 juillet 2026. J’ai choisi trois autres exemples, très différents de celui-là, pour montrer que tout dépend de qui possède le bâtiment et de ce qu’on y calcule : un campus privé à Dugny, un supercalculateur public à Saclay, un hébergeur coopératif à Genève. À Dugny, le campus appartient à Digital Realty, géant américain de la colocation, qui loue ses salles aux grandes plateformes : ces bâtiments consomment l’eau et l’électricité du territoire et rejettent leur chaleur dans l’atmosphère. À Saclay, à trente kilomètres de là, le supercalculateur public Jean Zay, opéré par le CNRS, met gratuitement sa puissance de calcul à la disposition des chercheurs et des chercheuses, et le réseau de chaleur du campus récupère depuis fin 2023 la chaleur qu’il dégage, de quoi chauffer l’équivalent de 1 500 foyers. À Genève enfin, l’hébergeur Infomaniak, détenu par ses seuls salariés, a enterré début 2025 son dernier centre de données sous une coopérative d’habitation : sans climatisation, serveurs conservés quinze ans, toute la chaleur injectée dans le chauffage urbain, de quoi chauffer 6 000 logements à pleine capacité. Un data center devient là un équipement de quartier.
Le mot « data center » recouvre donc des propriétaires, des usages, des empreintes écologiques et des liens au territoire qui n’ont rien à voir entre eux. Une concertation devrait à mon sens commencer par des questions très concrètes, que les élu·es, les habitantes et les habitants sont en droit de poser aux porteurs de chaque projet : à qui ce centre appartiendra-t-il, soumis à quelle loi ? Que calculera-t-il, pour qui ? Sa chaleur partira-t-elle dans l’atmosphère ou dans un réseau de chauffage, son eau viendra-t-elle du réseau d’eau potable ? Combien d’emplois durables, pour quelles recettes fiscales ? Selon les réponses, on saura si l’on tient un équipement d’intérêt général ou une opération immobilière qui rapporte à son seul propriétaire. J’ai proposé les mêmes questions pour les usages de l’intelligence artificielle dans l’article La terre qu’on cultive : qui possède, qui décide, à qui profite le calcul.
Nos courriels, nos hôpitaux, nos mairies sont déjà dedans
Ces bâtiments ne contiennent pas que de l’intelligence artificielle ; on y trouve aussi les films en streaming, les réseaux sociaux, les paiements en ligne, les jeux vidéo en réseau, l’informatique externalisée des entreprises. S’y ajoutent les données de la puissance publique : nos courriels, les dossiers de nos hôpitaux, les serveurs de nos mairies, les documents de nos universités, parce que nous les leur avons confiées. En mars 2025, l’éducation nationale et l’enseignement supérieur ont reconduit pour quatre ans, et 152 millions d’euros, leur accord-cadre avec Microsoft (près d’un million de postes et de serveurs), ce qui place de fait ces données sous le coup du Cloud Act, la loi américaine ; la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur les dépendances numériques, dans son rapport de juillet 2026, évalue à 1,5 milliard d’euros par an les achats publics de logiciels extra-européens, dont 80 % vont à des entreprises américaines. Par ces abonnements, nous remplissons nous-mêmes les centres de données, et nous nous retrouvons les mains liées : on ne rationnera jamais l’eau d’un bâtiment qui héberge l’hôpital et la préfecture ; c’est ce que j’ai appelé la hiérarchie fonctionnelle dans l’article Écologie et Intelligence Artificielle. À l’été 2025, Microsoft a d’ailleurs reconnu devant le Sénat ne pas pouvoir garantir que les données de ses clients français échapperaient aux autorités américaines ; j’ai détaillé cette situation dans l’article La souveraineté numérique, urgence démocratique.
Chaque institution, chaque collectivité, chaque entreprise même dispose pourtant d’un levier : réorienter ces budgets, à dépense égale, vers les logiciels libres et les communs numériques. Les outils existent, à toutes les échelles. L’État propose gratuitement aux agents publics La Suite numérique, libre et développée avec l’Allemagne et les Pays-Bas, que plus de 500 000 agents utilisent chaque mois en 2026. Autour de Lyon, neuf collectivités mutualisent une suite libre hébergée dans des centres de données régionaux. La gendarmerie nationale est passée aux logiciels libres dès la fin des années 2000. Et le Danemark a entrepris en 2025 de faire sortir ses ministères des logiciels américains ; sa ministre du numérique, Caroline Stage Olsen, le dit : « Nous n’avancerons jamais vers notre objectif si nous ne commençons pas quelque part. » J’appelle cela un choix micropolitique, au sens de Deleuze et Guattari, et j’ai appliqué ce concept aux outils numériques dans l’article Le numérique souverain, un choix micropolitique : un acte qui paraît marginal mais qui, accompli par des collectifs qui dépensent de toute façon cet argent chaque année, produit un effet multiplicateur, et l’argent public sert alors à construire du bien commun au lieu de partir en abonnements.
Des choix plus politiques que techniques
Encore faut-il regarder qui fait ces choix, et comment. Dans la plupart des organisations, publiques comme privées, ils sont pris par les seules directions des systèmes d’information, et l’on y entend souvent le même argument : l’outil que tout le monde utilise, c’est le meilleur choix. Je ne fais pas le procès de ces directions, qui font le plus souvent de leur mieux, poussées vers l’abonnement par des budgets d’investissement rognés (l’abonnement est la seule formule qui passe en frais de fonctionnement) et par des règles décidées au-dessus d’elles. Or ce choix engage la souveraineté de la structure, la loi applicable à ses données, la destination de son argent : il ne doit plus leur revenir à elles seules. Je propose de le traiter comme n’importe quel autre budget, en le soumettant à délibération, sur ses enjeux politiques et pas seulement techniques.
Un conseil municipal peut débattre du renouvellement de ses abonnements avant leur échéance, au lieu de les reconduire de façon tacite. Une université peut réunir enseignant·es, administratif·ves et étudiant·es pour réfléchir ensemble aux solutions libres. Une médiathèque peut héberger un serveur de modèles ouverts d’intelligence artificielle, comme ceux de Mistral, et en faire un objet de médiation, elle qui donne depuis toujours accès à ce qui est trop cher pour une personne seule. Une association, une école, une entreprise peuvent rapatrier leurs données dans leurs murs : un serveur de stockage grand comme un livre, d’un coût modeste (les NAS), y accueille fichiers, agendas, contacts, sauvegarde des téléphones, partage de documents, jusqu’au site web, à la portée de non-technicien·nes, à condition de faire soi-même ses sauvegardes, et de s’y tenir. Nos données reviennent alors matériellement chez nous, comme nos archives d’autrefois : c’est à cette condition qu’on les retrouvera dans vingt ans. Et chaque fichier, chaque calcul ramené chez soi, c’est autant de moins à héberger et à refroidir dans un entrepôt lointain. Ces délibérations demandent de la confiance, du travail et du temps, mais elles rendent ces choix démocratiques, donnent aux directions techniques le mandat qui leur manquait, et peuvent changer les choses plus rapidement qu’on ne le croit.
S’outiller en intelligence collective
Un conseil municipal qui débat de ses abonnements, une université qui réunit ses enseignant·es, ses administratif·ves et ses étudiant·es, un département qui organise une concertation sur vingt-sept centres de données : dans chaque cas, personne autour de la table ne détient seul ce qu’il faut savoir. Le directeur informatique connaît les contrats, l’élue connaît le budget, l’habitante connaît la nappe phréatique et le bruit des climatiseurs, le juriste connaît le Cloud Act, et chacun·e ignore une bonne part de ce que savent les autres. Ces choix ne relèvent donc pas de la responsabilité de chacun·e, mais d’une responsabilité collective. Pour l’exercer, je voudrais partager ici une manière de faire que je pratique depuis des années : j’anime des démarches d’intelligence collective pour des collectivités et des structures culturelles, entre autres sur les sujets du numérique et de l’intelligence artificielle, par exemple le comité de veille IA du Forum des images, dont j’ai publié la restitution dans l’article Webinaire de restitution du comité de veille IA du Forum des images, et je les anime avec des outils numériques souverains, en logiciel libre. J’ai décrit cette manière de faire dans les articles Animer l’intelligence collective face aux crises, Activer l’intelligence collective avec le numérique et Cultiver l’empathie et la controverse : mes propositions pour une gouvernance humaine de l’IA dans les institutions culturelles. Je ne dis pas que c’est ainsi qu’il faut faire ; ce sont des méthodes que j’ai éprouvées dans d’autres contextes, et dont j’ouvre ici la potentialité sur le sujet de l’implantation des centres de données :
- Réunir des personnes qui ne se parlent pas d’habitude : élu·es, agents des services informatiques, juristes, habitant·es, associations, entreprises locales, et les opérateurs des centres eux-mêmes ; puis convenir ensemble, dès la première séance, des règles de fonctionnement du groupe, car un groupe tient les règles qu’il a fabriquées et subit celles qu’on lui livre toutes faites.
- Préparer chaque personne en amont, individuellement ou en petit groupe, pour qu’elle sache précisément ce qu’elle veut dire ; puis, en séance, donner des temps de parole courts et égaux, avec une horloge visible sur la table.
- Prendre des notes en carte mentale projetée à l’écran pendant que les gens parlent, pour que chacun·e voie sa parole reprise et reliée à celle des autres, et qu’une pensée commune se construise sous les yeux du groupe.
- Écrire pendant les séances et entre elles sur une plateforme contributive en logiciel libre, hébergée sur le territoire, et créer des moments d’émulation collective, même en visio, ce qui est aussi une façon de pratiquer ce dont on parle.
- Documenter les désaccords au lieu de les gommer : un rapport qui présente trois positions contradictoires bien argumentées, celle de l’opérateur, celle des riverains, celle de la collectivité, vaut mieux qu’un consensus flou où personne ne se reconnaît.
- Fabriquer un objet commun qui se montre : le questionnaire à poser aux porteurs de projet, une carte des centres de données du territoire avec ce que chacun calcule et pour qui, un cahier des charges des abonnements à renouveler. Cet objet, rendu public, transforme la parole du groupe en acte adressé au territoire.
Un rapport d’experts ne remplace pas ce travail, parce que ce sujet n’aura jamais de réponse définitive. Les modèles d’intelligence artificielle changent tous les six mois et les besoins de calcul avec eux, les lois américaines et européennes changent aussi, un centre annoncé pour héberger des sites web finira peut-être par calculer de l’intelligence artificielle, un moratoire sera contourné par un nouveau montage juridique. Nous aurons donc besoin des autres pour comprendre ce qui arrivera, et un groupe qui a appris à travailler ensemble sur ce sujet reste capable de le faire quand la situation change, ce qu’aucun rapport ne peut garantir.
Je soutiens donc la pause et la concertation que demande Stéphane Troussel ; la commission d’enquête que j’ai citée propose d’ailleurs un moratoire sur les projets de centres de données qui ne répondent pas à un impératif de souveraineté. Mais la question politique ne s’arrête pas à l’implantation des bâtiments : elle porte sur le choix de nos outils, dont dépend ce que ces bâtiments contiendront. Ce choix, personne ne peut le faire seul, ni un directeur informatique, ni un maire, ni un usager, et c’est pour cela qu’il est politique. Chacun et chacune peut y prendre sa part, en passant chez soi aux logiciels libres, en demandant dans sa structure que ces décisions soient débattues plutôt que subies, en s’engageant pour que l’argent public soutienne les communs numériques et les associations qui les développent. Mais la part de chacun·e ne suffira pas : ce qu’il faut pour avancer sur les centres de données, c’est de l’intelligence collective, c’est-à-dire des groupes constitués, outillés et animés, dans les départements, les communes, les universités, les entreprises, qui apprennent ensemble à comprendre ce qui arrive et à décider ce qu’ils en font, et qui restent en place quand le sujet change de forme. L’argent qu’il faudrait pour cela, nous le dépensons déjà chaque année en abonnements à quelques grands monopoles capitalistes.