Dans les paramètres d’une caméra, d’un téléphone ou d’un logiciel de montage, on doit choisir un nombre d’images par seconde : 24, 25, 30, 50, 60, et parfois 29,97, qui a l’air absurde. Lequel est le bon ? Aucun n’est meilleur que les autres. Cette diversité vient de l’histoire du cinéma et de la télévision, que je raconte rapidement, en simplifiant un peu. Ce qui importe vraiment, c’est de garder la même cadence du tournage à l’export, sinon les mouvements saccadent, et c’est très désagréable à regarder.
Des images fixes, les unes après les autres
Quand on regarde un film, il n’y a pas de mouvement sur l’écran. Il y a des images fixes, affichées les unes après les autres à une certaine vitesse, et c’est notre cerveau qui nous donne l’illusion du mouvement. J’ai décrit ce mécanisme dans le Chapitre 2 : L’invention du cinéma. Avec dix images par seconde, on voit bien que ce sont des photos qui se succèdent ; à partir de seize environ, on croit à un mouvement naturel.
Le nombre d’images par seconde porte plusieurs noms, selon les logiciels et les appareils :
- la cadence, ou cadence d’images ;
- la fréquence d’images, comme dans le menu d’export de CapCut, une application de montage très simple sur téléphone ;
- le FPS, pour frames per second, dans le vocabulaire des jeux vidéo et de beaucoup de logiciels ;
- le frame rate, en anglais ;
- et tout simplement « images par seconde », abrégé en « i/s » ou « ips ».
Les principales cadences
Voici celles qu’on rencontre le plus souvent :
- 16 images par seconde : le cinéma muet. En fait la vitesse variait, 16, 18, parfois plus, car on tournait à la manivelle.
- 24 : le cinéma parlant, à partir de 1927. C’est toujours la cadence des salles de cinéma.
- 25 : la télévision en Europe, et presque partout où le courant électrique est à 50 hertz, en Afrique, dans une grande partie de l’Asie, en Australie.
- 30, ou 29,97 : la télévision aux États-Unis, au Japon et dans une partie de l’Amérique latine, où le courant est à 60 hertz.
- 50 et 60 : le double de 25 et de 30, que proposent beaucoup de téléphones et de caméras.
On croise aussi 23,976 et 59,94, des variantes américaines du 24 et du 60.
Une histoire d’appareils
Pourquoi est-on passé de 16 à 24 ? Avant 1927, il n’y avait pas de son dans les films. Le son était fait en direct dans la salle, par un orchestre, par un bonimenteur, ou les deux. Avec le cinéma parlant, le son a été inscrit sur la pellicule, sur une piste optique, et à 16 images par seconde sa qualité était vraiment mauvaise. On a donc augmenté le nombre d’images par seconde pour avoir un meilleur son, avec les techniques de l’époque.
Et pourquoi 25 pour la télévision, et pas 24 ? La télévision, c’est un émetteur qui envoie des images par les ondes, et des postes qui les reçoivent en direct, chez les gens. Il faut que l’émetteur et les postes aillent exactement au même rythme, sinon les images se décalent. Or, des années 1930 à la fin des années 1960, les appareils n’avaient pas d’horloge à quartz. On a pris le rythme du courant électrique : en France, les centrales produisent un courant qui change de sens 50 fois par seconde, de manière très précise, sinon nos machines à laver et nos postes de radio ne fonctionneraient pas. La télévision envoyait 50 demi-images par seconde, les lignes paires puis les lignes impaires, soit 25 images complètes, comme je l’ai expliqué dans le Chapitre 4 : L’entrelacement vidéo. C’est ce qu’on a trouvé de plus proche de 24. J’ai raconté cette histoire dans le Chapitre 3 : La technologie de la télévision.
Quand j’étais enfant, dans les années 1970, quand on allumait une chaîne, l’image était parfois décalée, avec une barre au milieu, et il fallait tourner un bouton pour la recaler. Une fois calée, l’image restait stable, mais il arrivait qu’elle se décale de nouveau. Ce bouton a disparu.
Aux États-Unis, le courant est à 60 hertz, d’où 30 images par seconde. Mais alors, pourquoi 29,97 ? On l’attribue souvent au courant électrique, mais il vient de la couleur, arrivée en 1953 dans la norme américaine NTSC. Le signal de la couleur se mélangeait avec celui du son, et, pour ne pas obliger tout le monde à changer de poste, on a ralenti l’image d’un millième : 30 divisé par 1,001 donne 29,97. L’ingénieur John Watkinson l’explique en détail dans la revue en ligne The Broadcast Bridge, en 2021. En pratique, 29,97 et 30 sont presque identiques.
Ce que cette histoire a laissé
Nous avons une image d’Épinal du cinéma muet : dès qu’on le représente, tout y va à toute vitesse, les gens courent, sautent, gesticulent. Pourtant, à l’époque où ces films étaient tournés et diffusés, ils étaient projetés à leur vitesse normale. Mais quand le cinéma est passé à 24 images par seconde, à partir de 1927, les projecteurs des salles ont été réglés sur cette vitesse, et l’on ne pouvait plus les faire tourner à 16 ou à 18. Les films muets qui faisaient partie des catalogues, et qu’on continuait à projeter, se sont donc retrouvés accélérés, puis la télévision les a diffusés à 25. C’est de là que vient l’idée d’un cinéma muet frénétique. Aujourd’hui, on peut les montrer à leur vitesse d’origine, mais ils nous semblent alors étranges, parce que nous les avons toujours vus accélérés.
Il se passe la même chose, en beaucoup plus faible, quand on regarde un film de cinéma à la télévision européenne. Tourné à 24 images par seconde, il est diffusé à 25, donc légèrement accéléré : un film d’une heure et demie dure environ 3 minutes et demie de moins. On ne le remarque pas, parce que la différence est très faible. Mais le son change de tonalité : à la télévision, il est plus aigu d’environ trois quarts de demi-ton, et il faut baisser sa tonalité pour retrouver les voix d’origine.
Grâce au numérique, nous sommes aujourd’hui libres de la cadence. Nos appareils ont des horloges à quartz, et les vidéoprojecteurs comme les écrans s’adaptent très bien à toutes les cadences. Dans les salles de cinéma, passées au numérique vers 2011, on peut projeter des films à 24, 25, 30, et même 48, 50 ou 60 images par seconde, et un film muet peut retrouver sa vitesse d’origine s’il a été préparé pour cela. Tout pourrait donc être normalisé. Pourtant, nous sommes toujours confrontés à cette histoire dans les menus de nos appareils : selon les téléphones, on trouve 24, 25, 30, 60, parfois 29,97, et certains ne proposent pas le 25. CapCut, à l’export, propose 24, 25, 30, 50 et 60.
Une seule cadence par film
On pourrait se dire que la cadence n’a pas d’importance, puisqu’il y a de toute façon assez d’images par seconde. Mais un fichier vidéo a une seule vitesse, qui ne varie pas, et un montage aussi : il est à 25, ou à 30, mais pas aux deux à la fois. Si vous avez filmé à 24 avec votre téléphone, ou si plusieurs personnes vous ont donné des images à 25, à 30, à 60, le logiciel doit les adapter :
- 24 dans un montage à 25 : une image est répétée chaque seconde ;
- 30 dans un montage à 25 : cinq images sont supprimées chaque seconde ;
- 50 dans un montage à 25, ou 60 dans un montage à 30 : une image sur deux est gardée, régulièrement, et le mouvement reste fluide.
Dans les deux premiers cas, le mouvement n’est plus régulier, il saccade. Ces saccades sont plus ou moins gênantes selon le type de plan. Une personne qui parle face à la caméra sans bouger les supporte très bien. Mais un travelling, un panoramique, quelqu’un qui marche dans le cadre deviennent pénibles à regarder.
Le même problème se pose à l’export. Un film collectif que j’ai encodé récemment pour qu’il puisse être lu par internet avait été monté à 25 images par seconde. Si je l’avais exporté à 30, ce sont tous les mouvements du film qui auraient saccadé, du début à la fin, et vu le genre de film, il aurait été très désagréable à regarder.
Avec CapCut, on ne s’en rend pas compte, car l’application règle le projet sur la première vidéo qu’on y importe, du moins dans la version que j’utilise. Les vidéos suivantes sont ensuite adaptées à cette cadence, qu’elles aient été filmées ainsi ou non. On peut pourtant choisir soi-même la cadence au moment de l’export, et c’est là qu’il faut la vérifier.
Choisir et s’y tenir
Je vous conseille donc ceci :
- Choisir 25, 30 ou 24 images par seconde, peu importe lequel, et s’y tenir du tournage à l’export. Le vidéoprojecteur ou l’écran de diffusion s’adaptera.
- Si votre téléphone ne propose pas le 25, tourner à 30 et monter à 30.
- Si plusieurs personnes filment pour le même film, ce qui arrive souvent dans les ateliers, donner la consigne avant le tournage. C’est beaucoup plus simple que de rattraper le problème au montage.
- Quand quelqu’un vous donne des images à une autre cadence, ce n’est pas un drame : on accepte qu’un plan saccade un peu, de préférence un plan où l’on bouge peu.
- Faire un test avant la diffusion, en regardant un plan où il y a du mouvement.
Pour les salles de cinéma, le DCP accepte 24 images par seconde de préférence, mais aussi 25 et 30, comme je l’ai indiqué dans Créer un DCP pour la projection en salle. Il n’y a donc aucune raison de tourner à 24 « pour faire cinéma » si le reste de la chaîne est à 25.