Dans le champ de la médiation, on tient souvent le projet long, avec ses séances répétées et son cheminement accompagné dans le temps, pour la forme aboutie du travail, et les actions ponctuelles, imposées par les budgets ou par la difficulté à mobiliser, pour sa version appauvrie. Mon expérience me fait soutenir que la rencontre unique a ses lois propres, que la série de séances a les siennes, et qu’une même exigence les traverse, celle d’accueillir aussi les personnes qui ne peuvent pas être là à chaque fois.
Le projet long tenu pour l’idéal, l’action ponctuelle pour un manque
Dans les métiers de la médiation, le postulat est à peu près celui-ci : l’idéal serait le projet de longue durée, avec des séances répétées et un cheminement psychique accompagné dans le temps ; les actions uniques ou courtes seraient par essence moins constructives ; et si elles se multiplient aujourd’hui, ce serait sous la contrainte, parce que les budgets se resserrent et parce que les personnes, les jeunes notamment, s’engagent moins volontiers dans des parcours longs. Les actions y perdraient leur profondeur.
Or une grande partie de la médiation se pratique, de fait, en une seule fois, avec des personnes qu’on ne reverra pas, et cette situation est presque toujours vécue comme un manque. La praticienne qui anime un groupe unique se retrouve avec des outils conçus pour autre chose, et elle en conclut presque toujours qu’elle fait une version dégradée du vrai travail. C’est ce postulat que je veux examiner, parce que mon expérience le contredit. Je n’ai rien contre les projets menés dans la durée, j’en conduis beaucoup. Je conteste l’idée que la durée serait, par nature, la condition de la profondeur.
L’illusion groupale se forme au fil des séances
Le postulat de la durée a des fondements savants. Les auteur·rices qui font autorité sur les phénomènes de groupe ont décrit des processus qui se déploient de séance en séance. Didier Anzieu a créé en 1971 le concept d’illusion groupale (« L’illusion groupale », Nouvelle revue de psychanalyse, n° 4, repris dans Le groupe et l’inconscient, 1975) : un état psychique collectif que les membres formulent à peu près ainsi, « nous sommes bien ensemble, nous constituons un bon groupe ». Anzieu l’a repérée en analysant son propre contre-transfert dans des groupes de formation. Cette euphorie fusionnelle, où le groupe s’imagine ne faire qu’un, est un moment du processus groupal, pas un état instantané, et elle a son contrepoint, qu’Anzieu nomme le fantasme de casse, l’angoisse que le groupe se brise. René Kaës, de son côté, a décrit les alliances inconscientes (Les alliances inconscientes, Dunod, 2009), des pactes qui lient les membres d’un groupe à leur insu et qui se nouent dans un temps partagé, avec une histoire, des crises, des remaniements.
Ce n’est pas un reproche à leur adresse. Ils décrivaient les dispositifs dans lesquels ils travaillaient, et ces dispositifs étaient durables. Ils décrivaient aussi des possibilités réelles. La série de séances permet d’accompagner un processus, de voir une personne revenir sur ce qu’elle a fait et le reprendre autrement ; elle permet la lenteur, les détours, les moments creux qui sont souvent les plus féconds ; elle permet parfois de réparer, parce que réparer demande du temps. Voilà ce qu’engagent spécifiquement les ateliers successifs, et c’est beaucoup.
Mais j’ai cherché une littérature sur les groupes à occurrence unique, et je n’ai presque rien trouvé. Les catégories disponibles décrivent une autre forme que celle-là. Il faut donc formuler soi-même les lois de l’atelier qu’on ne fera qu’une fois. J’en propose trois.
Un quart d’heure ou quatre heures, dans un accueil de jour
En 2022, pendant l’Été culturel du ministère de la Culture, Cultures du cœur m’a confié une tournée d’ateliers de réalisation de films d’animation en papier découpé, sur le thème « Changer d’horizon », dans neuf structures du champ social en France ; j’ai rendu compte de cette tournée et des 77 films réalisés dans Été culturel 2022 avec Cultures du cœur : « Changer d’horizon ». L’une de ces structures était un accueil de jour, un de ces lieux où des personnes sans domicile viennent prendre une douche et charger leur téléphone. Elles ne venaient pas pour un atelier, elles ne s’étaient inscrites à rien, elles ne savaient pas ce qu’elles allaient trouver.
Dans ces situations, je soigne particulièrement la scénographie. J’installe une grande table avec du papier de couleur, des ciseaux, des feutres, un téléphone monté sur un support au-dessus. Je veux que toute personne qui s’approche sente, d’emblée, qu’elle est accueillie et qu’elle n’est obligée à rien. C’est à cette condition qu’elle peut, petit à petit, entrer dans son propre cheminement ; et accompagner les personnes à entrer dans leur propre cheminement, c’est à mes yeux l’objet même de la médiation.
Ce qui se passe alors ne ressemble à rien de ce que décrivent les manuels de conduite de groupe. Les gens passent, regardent, ne comprennent pas bien, s’assoient parfois. Certain·es découpent deux ou trois formes, les font bouger sous la caméra, et repartent au bout d’un quart d’heure avec un film. D’autres restent quatre heures. Des familles s’installent et préparent longuement quelque chose de très élaboré. La même table, dans la même journée, accueille des expériences d’un quart d’heure et des expériences de quatre heures, et je n’ai aucune raison de tenir les unes pour plus valables que les autres.
Personne n’a construit d’alliance. Personne ne reviendra la semaine suivante. Et pourtant quelque chose a eu lieu, dont je constate régulièrement les effets, et que les catégories forgées pour les groupes durables ne me permettent pas de penser.
La parole qu’on ne confie qu’à des gens qu’on ne reverra pas
La première loi que je crois pouvoir formuler est que l’occurrence unique lève les défenses au lieu de les épaissir.
La confidence faite à quelqu’un qu’on retrouvera dans huit jours engage une suite : il faudra assumer, on sera regardé à travers ce qu’on a dit, la relation en sera modifiée. Rien de tel dans une rencontre unique. Le groupe qui écoute se dissoudra dans une heure et ne se reformera jamais. Parce que la relation n’a pas d’avenir, on s’y autorise une liberté que la durée n’offre pas. J’ai vu, dans des ateliers d’une journée, des personnes dire et fabriquer des choses d’une intensité que je n’ai pas retrouvée dans des groupes suivis pendant des mois. J’y vois moins un effet de la confiance qu’un effet du risque : dire quelque chose à des gens qu’on reverra coûte socialement plus cher.
Des psychothérapeutes ont rencontré ce phénomène avant nous. À la fin des années 1980, le psychologue Moshe Talmon, qui travaillait au centre médical Kaiser Permanente en Californie, a découvert en examinant les dossiers de son service que la durée la plus fréquente d’une psychothérapie y était d’une seule séance, et il a vérifié ce constat sur plus de cent mille consultations. Craignant d’avoir déçu ces patient·es qui n’étaient jamais revenu·es, il en a recontacté deux cents : la grande majorité lui a répondu que cette séance unique leur avait suffi et qu’ils et elles allaient mieux. Il en a tiré un livre, Single Session Therapy (1990), et une méthode, traiter chaque séance comme si elle pouvait être la seule, sans jamais interdire la suivante. Je ne confonds pas la thérapie et la médiation. Mais le geste de Talmon me paraît transposable : au lieu de considérer la rencontre unique comme un accident du cadre, la considérer comme une forme à part entière, et concevoir pour elle.
Il faut en tirer une conséquence pratique qui n’est pas confortable. Un dispositif à occurrence unique peut faire remonter très vite des choses lourdes, et il n’aura pas de séance suivante pour les accompagner. Cela ne veut pas dire qu’il faut s’en abstenir. Cela veut dire qu’il faut construire, dans la séance même, ce que d’autres dispositifs construisent dans le retour du rendez-vous.
« À quoi ça sert ? »
La deuxième loi est que la question du sens surgit nécessairement, et qu’elle appartient au dispositif plutôt qu’aux personnes.
Dans un groupe qui se réunit chaque semaine, la question de l’utilité se pose au début, puis se dissout dans l’habitude. On revient parce qu’on revient, le rendez-vous fait sa preuve par sa répétition. Dans un groupe unique, cette preuve n’existe pas, et quelqu’un finit toujours par demander à quoi tout cela sert.
J’ai longtemps entendu cette question comme une résistance, et je crois maintenant que je me trompais. La personne qui la pose ne se défend pas, elle formule le problème réel du dispositif : rien ne garantit qu’il servira à quelque chose, puisqu’il n’aura pas de suite. Elle a raison. Elle dit la vérité de la situation, et le fait qu’elle la dise est plutôt le signe qu’elle a compris où elle se trouve.
Que faire de cette question, je ne le sais pas complètement. Je sais qu’il ne faut pas la traiter comme un symptôme, ni y répondre par une justification. Il me semble plus juste de la reconnaître comme partagée, y compris par la personne qui anime, parce qu’elle l’est.
Un film fini dans l’heure, regardé ensemble aussitôt
La troisième loi est que l’objet que chaque personne emporte remplace, dans ma pratique, la promesse de se revoir.
Un groupe qui dure tient par cette promesse. Elle contient, au sens que la psychanalyse donne à ce mot ; elle permet de laisser des choses en suspens sans avoir à tout dire aujourd’hui. Un groupe unique n’en dispose pas. À la place, il y a le film que la personne a fait, l’image qu’elle a prise, le fichier qu’elle a sur son téléphone. Cet objet ne prolonge pas la relation, il n’est pas un lien avec moi, et c’est justement pour cela qu’il fonctionne : il existe indépendamment de nous et continuera d’exister quand je n’y serai plus. À la fin de mes ateliers, je mets les productions en ligne et je donne un QR code. Les gens me demandent parfois combien de temps ils y auront accès. Je réponds que je n’y mets pas de fin. Ce qui a été fabriqué là ne se périme pas avec la relation qui l’a permis.
De ces trois lois découle une contrainte de dispositif qui me paraît absolue : la restitution doit avoir lieu dans le temps même de l’atelier. Dans un projet long, on peut fabriquer pendant des semaines et montrer à la fin ; le montage se fait entre les séances, un·e professionnel·le s’en charge, la restitution est un événement séparé. Rien de tout cela n’est possible en une seule fois, et cette impossibilité m’a conduit, il y a longtemps, à travailler en plan-séquence, sans montage après coup. Cette contrainte, que j’ai d’abord subie, est devenue un principe. Le film est fini quand les personnes ont fini de le fabriquer. Personne ne l’améliore ensuite. On le regarde ensemble, tout de suite, dans l’état où il est. Le rapport de temps entre la fabrication et la réception s’inverse par rapport aux usages du cinéma, où l’on passe des mois à faire un film qu’on regardera en une heure ; ici on fait un film en une heure et on le regarde en deux minutes, plusieurs fois, ensemble. Le regard collectif porté sur ce qui vient d’être fait devient le cœur de la séance, et non son épilogue.
Une compagnie de théâtre avec laquelle je travaille utilise d’ailleurs le même dispositif technique, un plan fixe, du papier découpé, un téléphone, pour des ateliers très courts et pour des projets menés sur plusieurs semaines en classe. Ce qui change, c’est le temps de préparation, donc l’élaboration du film. Ce ne sont pas deux qualités de travail, ce sont deux travaux différents, avec des lois différentes, et chacun demande d’être pensé pour ce qu’il est.
À la mission locale d’Elbeuf, on venait quand on pouvait
Entre l’atelier unique et le projet suivi, il existe une troisième situation, la plus courante peut-être : le projet régulier auquel les personnes ne peuvent pas participer régulièrement. Les personnes ont leur vie, leurs problèmes, leurs empêchements. Notre atelier vient s’ajouter à leur vie ; nous ne pouvons pas ériger sa logique en injonction, ni faire de l’assiduité une condition d’accès.
À la mission locale d’Elbeuf, j’ai animé un atelier numérique hebdomadaire pour des jeunes rémunéré·es dans le cadre de leur accompagnement ; j’ai raconté ce projet dans L’implication des jeunes dans les projets culturels d’été. À chaque séance, chacun·e se donnait un objectif personnel, un CV vidéo, un logo, un morceau de musique, un site internet, et mon rôle était de faire que cet objectif aboutisse à quelque chose, même de partiel. Les jeunes venaient, ou pas. Mais chaque séance laissait des traces numériques : chacun·e avait son dossier en ligne, alimenté au fil des semaines. Celles et ceux qui n’étaient pas là aux premières séances pouvaient raccrocher, et celles et ceux qui avaient manqué des séances aussi. Chaque semaine, j’avais plus de monde.
Je retrouve la même nécessité dans les séances d’intelligence collective que j’anime, beaucoup en visioconférence depuis 2022, adossées à une plateforme numérique de contribution ; j’ai détaillé cette méthode dans Activer l’intelligence collective avec le numérique. Nous ne pouvons pas attendre que tout le monde soit là tout le temps, ce n’est pas la réalité des vies. C’est donc notre responsabilité d’encadrant·es de produire des traces de ce qui s’est dit et fait, délivrées au fur et à mesure, au présent, pour que les personnes qui n’étaient pas là puissent se relier, et que celles qui reviennent se trouvent toujours accueillies. Les outils numériques rendent cela possible à peu de frais, et j’y vois une des clés contemporaines du respect de la dignité des personnes.
Le champ social a un nom pour cela : l’accueil inconditionnel
Le champ social a nommé cette exigence bien avant moi : l’accueil inconditionnel. C’est un principe fondateur du secteur de l’urgence sociale, inscrit dans le code de l’action sociale et des familles, qui garantit à toute personne sans abri en situation de détresse l’accès, à tout moment, à un dispositif d’hébergement d’urgence ; le Conseil d’État en a même fait, en 2012, une liberté fondamentale. Accueillir sans condition, sans exigence de statut, de situation administrative ni de comportement attendu. L’accueil de jour où j’installais ma table de papier découpé travaillait selon ce principe : l’équipe du lieu recevait les personnes sans rien leur demander, et je faisais de même à ma table, à ma petite échelle.
Transposée dans nos dispositifs de médiation, l’inconditionnalité porte notamment sur l’assiduité. Accueillir toutes les personnes dans leur diversité, avec leurs présences irrégulières, leurs entrées tardives, leurs départs anticipés, sans faire de la participation complète une condition d’accès à ce que nous proposons. La sociologue Anne Gotman, dans Le sens de l’hospitalité (PUF, 2001), a montré que l’hospitalité, souvent rangée parmi les vertus morales, est d’abord une pratique sociale. Elle suppose de posséder un lieu voué à la réception, mais elle ne réussit que si l’on partage réellement ce lieu et si l’on se laisse toucher par la personne qu’on reçoit ; et ses règles ne préexistent pas à la rencontre, elles se construisent dans la rencontre elle-même. Je reconnais là mon expérience : je ne peux pas écrire d’avance, une fois pour toutes, le cadre d’un atelier ; je l’ajuste à chaque personne qui arrive, au moment où elle arrive.
Accueillir ainsi ne réduit en rien la valeur de ce que nous faisons. Cela évite que notre travail ne devienne une parenthèse réservée à celles et ceux qui ont le privilège de pouvoir y participer tout le temps. Notre exigence de respect de la dignité de l’autre se joue là aussi, dans la possibilité, pour chacun·e, de prendre part depuis sa vie réelle, et non depuis la vie idéale que notre calendrier suppose.
Des indices, pas des preuves
Il me reste une question que je n’ai pas résolue, et je préfère la poser plutôt que de faire semblant de l’avoir résolue. Je ne sais pas ce que deviennent les effets d’un atelier unique. Je vois ce qui se passe pendant l’atelier, les visages, ce qui est fabriqué. Je ne sais pas ce qu’il en reste une semaine plus tard, ni un an. Dans les dispositifs durables, on peut le savoir, on revoit les personnes. Dans les miens, non.
J’ai des indices. Des gens qui me réécrivent, des équipes qui me disent qu’une personne a reparlé de son film pendant des mois. Le plus récent m’a été apporté le 1er juillet 2026, à Villeurbanne, où j’animais pour Réseau culture 21 des ateliers sur le pouvoir d’agir dans la médiation culturelle ; j’y avais proposé une création photographique pour que les participant·es puissent vivre ce pouvoir d’agir, et j’ai raconté ces ateliers dans Pourquoi le pouvoir d’agir est si souvent vécu comme une transgression. À la fin de l’atelier, une participante est venue me parler. Quatre ans plus tôt, à côté de Marseille, elle avait passé une journée dans un atelier intergénérationnel de réalisation de films que j’animais. Elle tenait à me dire que cette journée avait été transformatrice pour elle : elle y avait appris une façon de faire confiance aux autres, une joie partagée, un espace d’autonomie, et sa manière de travailler en avait été durablement modifiée. Cette journée était une action ponctuelle. C’est son témoignage, il ne parle que d’elle ; des autres personnes présentes ce jour-là, je ne sais rien, et ce n’est pas une preuve. Je fais l’hypothèse que l’objet emporté joue un rôle dans cette persistance, parce qu’il est le seul élément matériel qui traverse le temps. Je ne peux pas l’établir.
Cette incertitude ne me paraît pas une raison de renoncer. Elle me paraît une raison de continuer à observer, et de cesser de mesurer chaque forme d’atelier avec les instruments d’une autre. L’atelier unique a ses lois, le projet suivi a les siennes, et tous deux gagnent à être conçus pour accueillir les personnes telles qu’elles peuvent venir.