Dans les institutions de soin et d’accompagnement, les rôles de soignant·e et de soigné·e organisent chaque heure de la journée. Un atelier de création peut mettre ces rôles entre parenthèses le temps d’une séance, à condition que cette mise entre parenthèses ait été construite en amont avec l’équipe. Je propose de nommer ce travail la suspension des places, et d’en tirer des méthodes concrètes.
Les places sont distribuées avant que l’atelier commence
Une institution de soin distribue des places. Il y a les personnes qui lèvent, lavent, habillent, portent, et les personnes qui sont levées, lavées, habillées, portées. Cette distribution n’a rien de malveillant, elle est ce qui permet au quotidien de fonctionner, et les équipes n’ont pas le loisir de la remettre en question à chaque toilette. Elle a pourtant un effet que l’institution ne voit plus, parce qu’il est devenu l’air qu’elle respire. À force d’être chaque jour l’objet du geste des autres, une personne finit par n’exister dans le regard de l’établissement que comme un corps dont on s’occupe.
J’ai proposé dans l’article La place : un concept opératoire pour une médiation culturelle émancipatrice de penser la place non comme une position à occuper mais comme une capacité à se déplacer dans un espace relationnel et symbolique. J’y regardais surtout ce que les assignations font aux personnes, et comment un tiers symbolique leur rend du mouvement. Je voudrais regarder ici l’autre versant, collectif. Comment concevoir un atelier pour que, pendant sa durée, les places distribuées par l’institution cessent de commander la relation ? Car si les professionnel·les surveillent pendant que les personnes font l’activité, l’atelier reconduit l’ordre ordinaire, et la médiation a lieu à l’intérieur de ce qu’elle voulait déplacer.
Du téléphone qu’on possède au rôle qu’on occupe
J’ai décrit dans l’article L’objet qui dispose la manière dont le choix du matériel installe les personnes les unes par rapport aux autres. Un intervenant qui arrive avec une caméra professionnelle que lui seul sait utiliser place les participant·es en position d’apprenti·es, avant même d’avoir dit un mot. Quand on travaille avec les téléphones de chacun·e, tout le monde possède son outil et le connaît, et personne n’a besoin qu’on lui explique comment s’en servir.
Cette analyse portait sur les objets. Dans les institutions de soin et d’accompagnement, la même question se pose pour les rôles, et elle s’y pose avec plus de force encore, parce que les rôles y sont incorporés bien plus profondément que les outils. Ce qui décide de la nature de ce qui va se passer tient en une question. Que font, pendant l’atelier, les professionnel·les qui accompagnent les personnes au quotidien ?
La suspension des places
L’anthropologie a étudié de près des dispositifs sociaux dont la fonction est précisément de rendre les places inopérantes pendant un temps délimité. Arnold van Gennep, dans Les rites de passage (1909), a montré que les rituels qui font changer de statut comportent une phase de marge, où la personne n’appartient plus à son ancien état et pas encore au nouveau. Victor Turner, dans Le phénomène rituel. Structure et contre-structure (1969), s’est attaché à cette phase, qu’il nomme liminaire. Les hiérarchies ordinaires y sont sans effet, et il s’y forme ce que Turner appelle une communitas, une communauté d’égaux qui ne peut exister que dans un temps encadré et qui fait ensuite retour à la structure sociale. Turner précise un point qui me paraît essentiel pour nos pratiques. La communitas ne remplace pas la structure et ne cherche pas à la remplacer, elle vit de son contraste avec elle, et les sociétés lui ménagent des temps rituels délimités justement parce qu’elle ne peut pas durer.
Un atelier de création n’est pas un rituel, mais il peut en avoir l’architecture, un temps délimité, un cadre explicite, et à l’intérieur de ce cadre, des places statutaires rendues inopérantes. J’ai longtemps décrit cela comme une symétrie, et le mot me gêne aujourd’hui, parce qu’il laisse croire à une égalité réelle. Joan Tronto, dans Un monde vulnérable. Pour une politique du care (1993), rappelle que la relation de soin est structurellement asymétrique, que celle qui donne le soin et celle qui le reçoit n’y sont pas interchangeables, et qu’une pensée du soin commence par regarder cette asymétrie en face au lieu de la recouvrir de bons sentiments. Une aide-soignante qui danse avec une personne polyhandicapée rentre chez elle le soir, l’autre non. L’atelier n’abolit rien de cela, et il mentirait s’il le prétendait.
C’est pourquoi je propose de parler de suspension des places. Le mot dit un geste délibéré, il dit un temps délimité, et il ne prétend rien abolir. On suspend une règle sans la supprimer, elle reprendra effet à la fin de la séance, et tout le monde le sait. Cette lucidité rend le dispositif praticable. Une équipe acceptera de jouer le jeu d’une heure sans places précisément parce que personne ne lui demande d’y croire au-delà de cette heure.
La psychothérapie institutionnelle a tenté la même opération à l’échelle de l’institution entière. J’ai raconté dans l’article Celui qui ne fabrique pas comment François Tosquelles à Saint-Alban, puis Jean Oury à La Borde, ont fait circuler les tâches et les rôles entre soignant·es et soigné·es, en permanence et pour tout le monde. La suspension d’atelier fait à l’échelle d’une heure ce que ces lieux faisaient à l’échelle d’une vie institutionnelle. Cette modestie est aussi ce qui la rend possible dans des établissements où une transformation permanente est hors de portée.
Des accompagnantes qui dansent
Dans une maison d’accueil spécialisée vivent des personnes en situation de polyhandicap. Leur quotidien est fait de manipulations. Le matin on les lève, on les lave, on les habille, les repas sont accompagnés, les déplacements sont assurés par d’autres. Un atelier de danse s’ouvre dans cet établissement. La question qui décide de tout n’est pas la chorégraphie ni la musique, elle est celle que je posais plus haut. Que font les accompagnantes pendant la séance ?
Si elles soutiennent le geste, portent, veillent, alors les personnes ne sont pas des danseuses, elles sont des personnes soignées à qui l’on fait faire une activité, et le corps reste un corps manipulé, avec une musique en plus. Si en revanche les accompagnantes sont elles aussi danseuses, si elles explorent leur propre kinésphère, cette sphère de mouvement autour du corps que décrit Rudolf Laban, si elles ne savent pas mieux que les autres ce qu’il faut faire, alors la relation change de nature le temps de la séance. Celle qui, la veille, portait ce corps, est aujourd’hui aussi débutante que lui. Elle n’a pas de savoir à transmettre, elle a une expérience à traverser, la même. Et la personne accompagnée cesse d’être l’objet du geste de l’autre.
Cette bascule ne relève pas d’une nuance de posture individuelle, elle relève du dispositif, et elle se construit avant l’atelier, avec l’équipe, contre la pente ordinaire de l’établissement. Elle demande notamment que les accompagnantes s’engagent volontairement, et non qu’on les affecte, parce qu’une professionnelle présente parce qu’on l’a mise là n’est pas dans la même situation qu’une personne qui a choisi de venir danser.
Se découvrir maladroite devant les personnes qu’on accompagne
Il y a un point que je n’ai vu écrit nulle part et qui me paraît décisif. Cette suspension agit aussi, et peut-être surtout, sur les professionnel·les.
Quand j’anime un atelier dans une institution et que je demande aux équipes de fabriquer avec nous, la première réaction est presque toujours un mouvement de recul. Elles n’ont pas le temps, elles doivent surveiller, elles ne savent pas faire, ce n’est pas leur place. Et quand elles finissent par s’y mettre, quelque chose se déplace que je ne sais pas encore bien nommer. Elles découvrent autrement les personnes qu’elles accompagnent, parce qu’elles ne sont plus en train de les accompagner. Elles se découvrent maladroites, hésitantes, créatives, devant ces personnes, ce qui ne leur arrive jamais dans le cours ordinaire de leur travail.
J’ai souvent eu des retours d’équipes disant qu’elles ne regardaient plus quelqu’un de la même manière après l’avoir vu faire une chose qu’elles-mêmes ne savaient pas faire. Victor Turner notait que les personnes qui ont traversé ensemble une phase liminaire en gardent des liens qui persistent une fois la structure revenue, et je fais l’hypothèse que quelque chose d’analogue se joue ici. La suspension prend fin, les rôles reprennent, mais le regard ne revient pas exactement à son point de départ. Je le constate, je ne sais pas encore l’expliquer, ni dire combien de temps cela tient.
La question à poser à l’institution qui accueille
Ce que je retiens pour la pratique tient en peu de choses, et elles se décident en amont de l’atelier. Quand je prépare une intervention avec un établissement, je propose d’ajouter aux questions habituelles, l’espace, le matériel, le public, quelques questions qui portent sur les places :
- Que feront, pendant l’atelier, les professionnel·les qui accompagnent les personnes au quotidien ? Si la réponse est qu’elles accompagneront, l’atelier reconduira les places.
- Leur participation leur a-t-elle été proposée, avec la possibilité réelle de refuser ? Une participation prescrite reconduirait, au niveau de l’équipe, la hiérarchie qu’elle prétend suspendre.
- La direction reconnaît-elle ce temps de participation comme du temps de travail ? Sans cette validation, la suspension repose sur la seule bonne volonté des personnes, et elle ne survivra pas au premier problème de planning.
- Le matériel et l’espace permettent-ils que personne ne parte avec une longueur d’avance ? C’est le versant matériel de la même question, celui de l’objet qui dispose.
Ces questions ne relèvent pas de la bonne volonté des équipes, qui est presque toujours là. Elles relèvent de la construction du dispositif, ce qui demande du temps de préparation, des réunions, un accord de la direction. C’est du travail, et il se fait avant que la première personne entre dans la salle.