Dans le secteur culturel, le sujet de l’intelligence artificielle divise. Des films d’animation ont été pris à partie en festival parce que certains de leurs éléments visuels avaient été générés, et dans les équipes on évite souvent d’en parler. Pendant ce temps, d’après le Baromètre du numérique 2026, 48 % des Français·es se servent déjà de ces outils, et 76 % des cadres. Je vous propose une méthode tirée des onze mois du comité de veille du Forum des images, en 2024-2025 : demander d’abord à chacun·e où il ou elle en est, se réunir ensuite à dates fixes, faire parler tout le monde, et garder une trace écrite. L’équipe peut alors décider ce qu’elle fait de ces outils, y compris s’en passer. Reste à savoir ce qu’ils changent dans le travail : ils prennent en charge des tâches, et les métiers évoluent en conséquence.
Un sujet qui divise, dans le secteur culturel plus qu’ailleurs
Pourquoi ce sujet divise-t-il autant le secteur culturel ? Parce qu’il touche à ce à quoi les personnes tiennent le plus dans leur métier : la création, l’œuvre, le travail des mains et de la pensée. Dans la restitution du comité de veille sur l’intelligence artificielle du Forum des images, j’ai relevé les questions qui reviennent : le statut des auteur·rices, les impacts environnementaux, les risques d’inégalités nouvelles, la confiance dans les images, les stéréotypes véhiculés par ces outils, etc. Il faut y ajouter la concentration du pouvoir entre les mains de quelques entreprises. Dans le cinéma d’animation, des films ont été pris à partie en festival parce qu’une machine avait fabriqué certains de leurs éléments visuels, parfois les seules textures, comme je l’ai raconté dans L’intelligence artificielle invisible. En mai 2023, le Bradford Literature Festival, en Angleterre, a retiré les images générées par intelligence artificielle qui illustraient sa programmation et présenté des excuses, après les protestations d’auteur·rices et d’illustrateur·rices. J’ai aussi décrit dans Compromission consciente avec l’intelligence artificielle la position inconfortable de qui critique une technologie dont il dépend, par exemple un syndicat qui fait circuler une tribune contre l’extractivisme des modèles, dont le texte porte toutes les marques d’un grand modèle de langage.
Faut-il chercher à mettre tout le monde d’accord ? Je ne le crois pas. Ces questions sont réelles, et aucune note de service ne les réglera. Au comité de veille, « on a parfois bien rigolé, et parfois on s’est disputé aussi », comme je l’ai écrit dans la restitution, et c’était très bien ! Claude Farge, directeur général du Forum des images, a insisté de son côté sur le dialogue social : selon lui, il est impossible et pas souhaitable d’imposer de tels changements à marche forcée. Le 17 octobre 2025, au lancement de l’Observatoire de l’IA dans les arts et les médias (ObsIA), à la Sorbonne Nouvelle, j’avais défendu la même idée : une institution culturelle a intérêt à organiser la controverse plutôt qu’à la clore (Cultiver l’empathie et la controverse : mes propositions pour une gouvernance humaine de l’IA dans les institutions culturelles). Je pars donc du désaccord.
L’appropriation va plus vite que l’organisation
Pendant que ce débat a lieu, les pratiques se répandent. D’après le Baromètre du numérique 2026, réalisé par le Crédoc pour l’Arcep, l’Arcom, le Conseil général de l’économie et l’Agence nationale de la cohésion des territoires, à partir d’une enquête menée en juin 2025 auprès de plus de quatre mille personnes, 48 % des Français·es disent utiliser une intelligence artificielle générative, contre 20 % deux ans plus tôt, et la proportion atteint 85 % chez les 18-24 ans et 76 % chez les cadres. Un tiers des utilisateur·rices y ont recours chaque jour, et plus de la moitié chez les 18-24 ans. Les usages les plus cités sont la recherche d’informations (73 %), la rédaction et la traduction (58 %), la recherche d’idées (57 %) et l’aide aux devoirs (44 %).
D’après le même baromètre, 41 % des utilisateur·rices se disent compétent·es, et 11 % très compétent·es. Ces personnes travaillent aussi dans des médiathèques, des théâtres et des musées. Le sociologue Norbert Alter a étudié, dans les entreprises et bien avant l’intelligence artificielle, ce qui se passe quand des salarié·es s’approprient une nouveauté à leur manière, sans attendre leur direction, dans L’innovation ordinaire (PUF, 2000). Il y distingue l’invention, la nouveauté qu’une direction introduit, et l’innovation, qui serait l’appropriation de cette nouveauté par les personnes, souvent en marge des règles. Selon lui, l’organisation ne reconnaîtrait ces pratiques qu’après coup, et entre-temps celles et ceux qui les portent passeraient pour des « déviants », jusqu’à s’en lasser. Voilà pourquoi il me semble dommage de faire comme si personne ne se servait de ces outils : nous laissons seul·es celles et ceux qui ont acquis ces savoir-faire. Ils et elles ont alors de bonnes raisons de se taire.
Présumer que tout le monde a essayé, ou que personne ne s’en sert
Le 16 octobre 2026, j’animais à la Bibliothèque publique d’information (Bpi) le dernier après-midi du stage « Éducation du regard : images, médias, informations » d’Images en bibliothèques, deux heures et demie sur les IA génératives dans l’éducation aux images, devant une quinzaine de professionnel·les des médiathèques et du cinéma. J’avais ouvert la séance par une série de questions rapides posées comme si tout le monde avait déjà utilisé ces outils. Un participant m’a fait remarquer que, deux semaines plus tôt, dans une autre formation, la majorité du groupe ne l’avait jamais fait, volontairement ou non. Il avait raison, et je le lui ai dit devant le groupe. C’est une erreur fréquente chez celles et ceux qui, comme moi, travaillent avec ces outils tous les jours, et l’on range ainsi d’emblée une bonne partie des personnes présentes parmi les retardataires ; or on ne parle pas à quelqu’un qu’on croit en retard comme aux autres. J’ai défendu dans Ne pas juger les pratiques numériques des personnes l’idée que la médiation suppose de ne pas juger les pratiques des personnes ni les hiérarchiser ; cela vaut à l’intérieur d’une équipe autant qu’avec les publics.
L’erreur inverse est tout aussi répandue : faire comme si personne n’utilisait ces outils, parce qu’aucune décision n’a été prise, que la direction y est réticente, ou que le sujet divise et qu’on préfère ne pas l’aborder. Que se passe-t-il alors ? Chacun·e garde pour soi ce qu’il ou elle fait, ou refuse de faire, de peur d’être jugé·e, et l’équipe ne profite ni de l’expérience des un·es ni de la vigilance des autres. J’observe ce silence depuis plusieurs mois dans les milieux intellectuels et culturels que je fréquente, où l’on critique en public des outils dont on se sert en privé, comme je l’ai raconté dans Compromission consciente avec l’intelligence artificielle. Dans les deux cas, on fait des suppositions sur les pratiques et les positions des autres au lieu de les leur demander.
Quatre positions dans toute équipe
Quand on prend le temps de demander, on trouve dans n’importe quelle équipe au moins quatre positions, et chacune demande un accompagnement différent :
- Les personnes qui n’ont jamais essayé, faute d’occasion ou de curiosité. Lors de l’événement TUMO x IA, qui a précédé le comité de veille du Forum des images, près de 500 élèves de TUMO Paris ont créé en petits groupes 200 courts-métrages avec ces outils, après un temps d’information et avant un temps de débat. C’est ce genre de cadre collectif que je souhaite pour une première expérience.
- Les personnes qui refusent, et qui le disent. Leurs raisons sont écologiques, sociales, professionnelles, morales, etc.
- Les personnes qui s’en servent sans le savoir, par exemple quand leur moteur de recherche affiche une réponse générée au-dessus des résultats. La sociologue Susan Leigh Star parle d’« infrastructure » pour ce qui sert en permanence sans qu’on le remarque, et j’en ai tiré les conséquences pour l’intelligence artificielle dans L’intelligence artificielle invisible et dans Qui utilise l’intelligence artificielle sans le savoir ?. À la question « qui a déjà utilisé ? », beaucoup de gens ne savent donc plus quoi répondre.
- Les personnes qui utilisent beaucoup ces outils et ne le disent pas. Alter les appelle des innovateur·rices. J’en fais partie, et j’ai raconté dans La contribution ne se commande pas comment je travaille chaque jour avec des modèles de langage.
Autour de la table du comité de veille du Forum des images, il y avait une philosophe, un inspecteur général des affaires sociales, une artiste plasticienne, des responsables de TUMO Paris, des représentant·es de Salesforce et de la Ville de Paris. Cette pluralité a été, comme je l’ai écrit dans la restitution, « une grande richesse ».
Pourquoi s’en servir, et pour quoi faire
Depuis décembre 2025, j’ai écrit huit articles sur ce que ces outils changent dans le travail. Je les résume ici :
- Les tâches et les métiers. Il me semble utile de distinguer, comme je l’ai proposé dans Intelligence artificielle, travail et métiers, les tâches (synthétiser un document, rédiger un compte rendu, traduire un texte, etc.) et les métiers, qui assemblent des tâches autour d’un savoir-faire. Sur mon site, par exemple, la version anglaise de chaque article est traduite avec un modèle de langage ; je choisis ce qui se publie, je relis, et j’en réponds. Ces outils prennent en charge des tâches, et les métiers évoluent donc vers davantage de qualification. J’en ai tiré les conséquences pour une organisation dans Transformer son activité à l’ère de l’intelligence artificielle.
- Les possibilités. Une petite équipe peut désormais construire elle-même ses outils de travail, en logiciels libres et avec l’aide de ces modèles : une base de contacts partagée, le suivi de ses projets, la gestion d’un festival, etc. Hier encore, il fallait savoir programmer ou payer quelqu’un qui sache. J’ai expliqué comment cela se fait dans Le RAG, ou comment donner à une IA la puissance d’un outil métier et dans Construire les outils métier avec les équipes.
- Les manières de faire. Travailler avec ces outils oblige à expliciter ce qu’on veut, pour qui, dans quel contexte, et le fait de devoir le dire change déjà le travail, comme je l’ai analysé dans Le contexte, clé de l’intelligence artificielle en entreprise culturelle et dans L’intelligence artificielle et les acteurs culturels : les lois de la transformation créative.
- Les manières de collaborer. Une personne placée en position d’exécutante exécute ; invitée à contribuer, elle apporte bien davantage. Dans La contribution ne se commande pas, j’ai pris l’exemple de FAVI, la fonderie de la Somme que Jean-François Zobrist a réorganisée à partir de 1983 en mini-usines d’une vingtaine de personnes, chacune responsable de sa production, et j’ai montré que la même loi vaut avec les modèles de langage. Ces outils changent aussi la manière dont une équipe fabrique ses récits et sa communication : c’est l’objet de la formation d’une journée que je propose dans Fabriquer les récits de la culture avec l’intelligence artificielle.
- La médiation et les publics. Les personnes que les organisations culturelles accueillent utilisent ces outils, ou en ont peur, ou les refusent, et une équipe qui n’a pas travaillé la question pour elle-même l’abordera mal avec elles.
De ces déplacements, le premier me semble le plus important, parce que la place que nous prenons en dépend. Au comité de veille sur l’intelligence artificielle du Forum des images, Louis-Charles Viossat, inspecteur général des affaires sociales, nous a proposé de raisonner par tâches plutôt que par métiers : on ne peut pas dire que le métier de scénariste va disparaître, mais certaines des tâches de recherche qui le composent vont être transformées, comme je l’ai rapporté dans Webinaire de restitution du comité de veille IA du Forum des images. On en voit un exemple précis en mathématiques. En novembre 2025, Terence Tao et trois collègues, Bogdan Georgiev, Javier Gómez-Serrano et Adam Zsolt Wagner, ont publié le résultat de leur travail avec AlphaEvolve, un système de Google DeepMind, sur soixante-sept problèmes d’analyse, de combinatoire, de géométrie et de théorie des nombres. Ce sont eux qui écrivaient les programmes chargés d’évaluer les propositions de la machine, orientaient la recherche et vérifiaient une partie des démonstrations à la main, et ils notent que le système donne de bien meilleurs résultats entre les mains d’un ou d’une spécialiste du domaine. Dans les autres sciences, Yian Yin et ses collègues de l’université Cornell ont montré dans Science, en décembre 2025, que les chercheur·euses qui écrivent avec ces outils publient davantage et citent des travaux plus variés, mais aussi que beaucoup des articles ainsi écrits sont brillants dans la forme et faibles sur le fond ; j’en ai rendu compte dans L’intelligence comme ressource.
Je crois que nous gagnons à nous définir, en tant qu’humains, non comme des agents cognitifs qui feraient les mêmes tâches que la machine, en moins vite, mais comme des personnes responsables, qui orchestrent le travail et répondent de ce qu’il produit, comme ces quatre mathématiciens qui écrivent les programmes d’évaluation et vérifient les démonstrations. C’est, à mon sens, le meilleur que nous ayons à apporter. Si nous ne l’apportons pas, nous laissons le pouvoir aux machines, et ce serait grave.
Faut-il pour autant tout accepter ? Non, bien sûr. Le Bradford Literature Festival a décidé en 2023 de ne plus commander d’images générées. Une organisation peut aussi interdire ces outils pour certaines tâches, ou les réserver à des personnes formées : c’est encore exercer cette responsabilité.
Six principes pour passer du couloir au comité
Je propose aux équipes que j’accompagne six principes, que j’ai mis en œuvre au Forum des images, où j’ai co-conçu et animé ce comité de veille pendant onze mois à partir du 13 novembre 2024, comme je l’ai raconté dans Forum des images : comité de veille IA (2024-2025) et dans le webinaire de restitution :
- Commencer par demander, et dans le bon ordre. C’est ce qui m’a manqué à la Bpi. Vous posez les questions en assis-debout, et chacun·e se lève quand sa réponse est oui : Qui n’a jamais utilisé un de ces outils ? Qui l’a fait sans l’avoir choisi ? Qui a choisi de ne pas le faire ? Qui s’en sert tous les jours ? Cela prend cinq minutes, et chacun·e voit qui se lève en même temps que lui ou elle.
- Donner un cadre régulier. Au Forum des images, nous avions prévu six réunions de travail, de novembre 2024 à septembre 2025, autour de quatre axes : la création artistique, l’éthique, l’évolution des métiers et l’éducation.
- Faire parler tout le monde. Je vous propose les échanges en binômes. Par exemple, sur le sujet « l’intelligence artificielle dans notre médiathèque », la première personne explique pendant une minute trente à l’autre ce que ces outils peuvent apporter, puis elle écoute pendant le même temps. Au tour suivant, avec une autre personne, chacun·e cherche ce que ces outils ont de dangereux. Il ne s’agit pas de faire semblant, mais de chercher de vrais arguments, pour puis contre, et les plus timides parlent autant que les autres !
- Documenter. Pour le comité du Forum des images, j’ai publié dès la séance de lancement, le 13 novembre 2024, les objectifs et la liste des participant·es, puis la synthèse des onze mois de travail après le webinaire de restitution. Dans une équipe, un compte rendu après chaque séance suffit : les usages racontés, les questions, les désaccords, les décisions prises et celles qui restent ouvertes, etc. Les absent·es suivent, et la direction peut montrer à ses tutelles qu’elle a travaillé la question.
- Donner un rôle à celles et ceux qui refusent. Confiez-leur explicitement une tâche : veiller à ce que les questions écologiques, sociales, juridiques et professionnelles restent à l’ordre du jour. C’est ce que j’appelais, à l’ObsIA, faire du désaccord le « moteur de l’intelligence collective ».
- Aboutir à des règles, et les dater. Lors de la restitution, Claude Farge a annoncé plusieurs engagements pour le Forum des images : pérenniser le comité, explorer un serveur local d’IA en logiciels libres, moins gourmand en énergie, former les médiateur·rices, et créer une sorte de « NutriScore » qui indique au public l’usage de l’IA dans les propositions culturelles. Une charte d’usage peut aussi s’appuyer sur les quatre modalités que j’ai distinguées dans Création participative et Intelligence Artificielle (l’IA augmentative, créative, comme sujet, ou interactive). Elle porte une date et une échéance de révision, car elle sera dépassée dans l’année.
Il faut donc peu de chose : une personne pour animer, une heure et demie par mois, et une direction qui accepte des expériences qu’elle n’a pas décidées et des oppositions qu’elle n’a pas souhaitées. En échange, chacun·e sait où en sont les autres, et l’équipe peut décider ce qu’elle veut faire de ces outils, y compris s’en passer. Au moins, elle saura pourquoi !