Depuis des années, à la fin de chaque journée d’atelier, je dépose dans un espace numérique de partage tout ce que nous avons fait, les films, les photographies, les enregistrements, les images du travail en train de se faire, et je donne aux participant·es un lien et un QR code pour retrouver ces fichiers, les télécharger et les partager librement. On voit souvent dans cette pratique une tâche technique, en marge de la médiation. Je la tiens pour un travail de médiation à part entière, parce que la trace, celle du processus surtout, permet aux personnes de mesurer le chemin parcouru, à condition qu’elle leur appartienne vraiment et que quelqu’un l’héberge dans la durée, ce qui suppose de prendre le numérique pour ce qu’il est, un objet matériel. Presque tout se prépare avant l’atelier.
Reconnaître la valeur de ce qu’on a fait
En atelier, je vois souvent des personnes faire des choses remarquables sans le savoir, parce que personne ne leur a jamais dit que ce qu’elles font a de la valeur. Elles sont venues un mercredi, elles ont fabriqué quelque chose en deux heures, elles sont reparties, et ce qu’elles ont vécu se perd dans le train-train de la semaine. La trace permet de le retenir. Quand le film est en ligne le soir même, nommé, daté, à côté des photographies qui montrent les mains au travail, les essais, les hésitations, la personne qui l’a fait peut y revenir, le montrer, et surtout mesurer le chemin parcouru, ce qu’on ne fait presque jamais sans rien sous les yeux. J’ai expliqué dans l’article La trace comme acte artistique comment je me sers de la trace pour reconnaître un geste comme acte artistique, et pour aider la personne à faire sienne l’expérience qu’elle a vécue. Je n’y avais pas assez insisté sur la trace du processus, qui importe autant que celle du résultat, et parfois davantage. Le film fini montre ce qu’on a obtenu, alors que les photographies de l’atelier montrent par où l’on est passé pour y arriver, et c’est en revoyant ce chemin que les personnes reconnaissent la valeur de ce qu’elles ont fait.
Cette trace leur appartient. Je la mets à disposition, et je ne cherche pas à savoir ce qu’elles en font. Je pourrais compter les visionnages et les téléchargements, les outils le permettent, mais je m’y refuse, parce que là n’est pas la question. L’évaluation que je peux faire de mon propre travail sur ce point tient en une question : ai-je mis les traces à disposition, de façon accessible, complète et durable ? Si oui, j’ai fait ma part. Ce que chacun·e en fait ensuite, la montrer à sa famille, la publier, la garder pour soi, ne rien en faire, relève de sa liberté, et laisser cette liberté fait partie de ce que j’ai à donner dans un atelier. J’ai raconté dans Les traces numériques pour faire lien comment un adolescent, dans un atelier vidéo, avait dérushé de lui-même toutes les images de la semaine précédente, sans que personne le lui demande, parce qu’elles étaient là. Je n’aurais pas pu prévoir cet usage, et il n’a été possible que parce que je n’avais rien prévu.
Nos images sont quelque part
Cette méthode suppose une conviction que j’ai défendue dans plusieurs articles, Le numérique n’est pas immatériel, Notre fragile mémoire, Responsabilité et sauvegarde informatique : les données numériques sont des objets matériels, inscrits sur des disques durs, dans des bâtiments où des gens qu’on paie les entretiennent, et elles disparaissent quand plus personne ne paie. Une plateforme commerciale garde un film tant qu’elle y trouve son compte ; un service gratuit ferme un espace de partage dès qu’il change ses conditions ; les archives d’un festival, d’une association, d’un atelier, qui tenaient autrefois dans des cartons qu’on pouvait retrouver trente ans plus tard, s’évaporent aujourd’hui avec la fin d’un abonnement. Le numérique nous donne l’impression que nos images sont partout et toujours disponibles, et nous fait oublier qu’elles sont quelque part, et que ce quelque part a un propriétaire.
Prendre soin des traces d’un atelier, c’est donc prendre soin d’un objet, comme on prendrait soin d’un carton d’archives, et cela demande du temps et de l’argent. J’héberge moi-même, sur un espace que je loue à l’année, les traces de la plupart des projets que j’ai menés, dans des zones de mon site qui ne sont pas référencées par les moteurs de recherche mais restent accessibles à qui en a le lien. Il faut gérer un hébergement, faire des sauvegardes, convertir les vidéos pour qu’elles se lisent en ligne, nommer et ranger les fichiers. C’est un peu de travail et un peu d’attention, et ce n’est plus, aujourd’hui, une question d’espace disque, qui ne coûte presque rien. C’est une question de responsabilité : quand je dis à un groupe que ses films seront là, je m’engage à ce qu’ils y soient dans cinq ans, et c’est moi qui le garantis, pas une entreprise dont je ne connais pas les projets. Les ateliers numériques que j’ai menés pendant des années avec Cultures du Cœur ont leur plateforme, qui rassemble les films et les créations des participant·es ; une collecte filmée sur le carnaval de Dunkerque, réalisée en 2025 au LAAC, le Lieu d’art et d’action contemporaine de la ville, avec des étudiant·es du master Expographie Muséographie Écoresponsable de l’Université d’Artois, est entièrement en ligne, consultable, téléchargeable, et elle le restera parce que je l’héberge.
Une mémoire qui ne dépend pas de moi
Dans l’article La trace comme acte artistique, je me suis appuyé sur André Leroi-Gourhan, qui montre dans Le Geste et la Parole (1964) que l’être humain a confié sa mémoire à des supports extérieurs, de l’outil gravé jusqu’aux machines, en passant par l’écriture, et que ce mouvement fait partie du processus même par lequel notre espèce est devenue humaine. Garder la trace de ce qu’on a vécu, pour y revenir plus tard, relève donc de la culture, au sens où l’entendent les anthropologues. Bernard Stiegler, qui a prolongé cette analyse, appelle rétentions tertiaires ces mémoires déposées dans des objets techniques, et il a beaucoup insisté sur le risque de les voir captées par les industries qui les détiennent. Mon propos est plus modeste et reste du côté de la pratique : héberger les traces là où l’on sait qu’elles sont, et se servir du numérique de façon vertueuse, en dépendant le moins possible des industriels de la tech. Dans Les traces numériques pour faire lien, j’appelais ces traces partagées une mémoire outillée, et c’est le statut que je cherche à leur donner : une mémoire déposée dans un objet, qu’on peut consulter sans me demander la permission, et qui ne dépend ni de ma présence ni de ma mémoire à moi.
Je crois que cette extériorisation est la condition pour que les participant·es s’approprient ce qu’ils et elles ont fait. Tant que les images sont dans mon ordinateur, elles sont à moi, quoi que j’en dise, et le groupe le sait. Quand elles sont dans un espace où chacun·e entre sans moi, elles changent de propriétaire. Il arrive d’ailleurs que ce soient les participant·es qui produisent les traces. Dans un atelier mené pendant plusieurs mois avec des enfants autistes d’un hôpital de jour, que j’ai raconté dans Faire faire des images à des enfants autistes, trois enfants ont fini par prendre les appareils photo compacts que j’avais laissés sur un meuble sans les présenter, et ont photographié et filmé l’atelier pendant qu’il avait lieu ; on retrouvait leurs images parmi les photographies de l’exposition finale, que les enfants ont accrochée dans les couloirs de l’hôpital. Le dossier de cet atelier contient ces photographies, et l’on y voit les enfants au travail, ce qu’aucun film fini ne montre.
Le processus ne laisse pas de trace de lui-même
En médiation, le résultat est rarement ce qui importe, et j’ai écrit dans Le processus contre le résultat combien l’attente de résultats menace toutes les pratiques d’accompagnement. Mais le processus, lui, ne laisse pas de trace de lui-même. Il faut la fabriquer, pendant qu’il a lieu, et c’est là que tout se joue. Photographier les mains qui découpent, la table couverte de papiers, le groupe autour de l’écran, les essais ratés, les feuilles de préparation ; enregistrer une prise qu’on ne gardera pas ; conserver la première version et pas seulement la dernière. Ces images ne montrent aucun résultat, mais elles permettent de raconter l’atelier, et ce récit sert à trois sortes de personnes.
Il sert aux participant·es, qui y retrouvent ce qu’ils et elles ont traversé et peuvent le raconter à d’autres. Il sert à celles et ceux qui n’étaient pas là, une personne qui a manqué une séance et qui se rattache à ce qui a été fait, une famille qui comprend ce que son enfant a vécu. Et il sert aux encadrant·es et aux financeur·euses, qui voient concrètement ce qui s’est passé au lieu d’en lire un compte rendu, et peuvent ainsi évaluer le projet sur son processus, là où l’évaluation devrait porter. Dans un projet mené en 2022 sur plusieurs semaines avec une mission locale, à Elbeuf, j’ai construit le dossier séance après séance : on y trouve les films, chacun nommé avec le prénom de la personne qui l’a fait, et, dans « La fabrique des films », les sons, les photographies des mains au travail, le making of. À la fin, le récit du projet était là, sans que personne ait eu à l’écrire, et les jeunes pouvaient y voir d’où ils et elles étaient parti·es.
De la veille de l’atelier aux années qui suivent
Comme pour le reste de l’animation, l’essentiel se prépare avant. Voici ce que j’ai appris, d’atelier en atelier, à ne pas négliger :
- L’espace existe avant la première image. Je le crée la veille, j’y mets un premier dossier daté, je prépare le QR code, et je montre l’espace au groupe dès les premières minutes, avant qu’on ait rien produit. Les participant·es savent ainsi, en fabriquant, que ce qu’ils et elles font a déjà sa place.
- Chaque séance a son dossier daté, avec des sous-dossiers pour les films, les photographies, les sons et les documents. La structure est la même d’une fois sur l’autre, pour qu’on s’y retrouve sans explication.
- Je nomme les fichiers devant le groupe, avec le titre du film, sa version et les prénoms de celles et ceux qui l’ont fait. On ne gère plus ses fichiers pour soi : d’autres doivent pouvoir s’y retrouver, demain et dans cinq ans, et nommer un fichier devant les gens, c’est leur dire qu’il leur est destiné.
- Les photographies du processus y sont, pas seulement les résultats. Je photographie pendant le travail, les mains, la table, les écrans, les visages quand les personnes l’acceptent, et je dépose ces images avec les films. C’est avec elles qu’on raconte l’atelier.
- Tout est en ligne dans l’heure qui suit la séance, le soir même au plus tard. Une semaine plus tard, la trace ne prolonge plus l’expérience, elle ne sert plus que d’archive.
- L’accès est simple, le lien suffit. Il n’y a ni mot de passe compliqué ni compte à créer. Je préconise un espace non référencé par les moteurs de recherche, accessible à qui a le lien ; depuis des années que je procède ainsi, je n’ai jamais eu de problème, parce qu’on est dans un espace de responsabilité mutuelle. Si l’accès est trop difficile, la trace devient une frontière au lieu d’un lien.
- Tout est téléchargeable, et chacun·e en fait ce qu’il ou elle veut. Je le dis explicitement, et je ne cherche pas à le vérifier.
- Je convertis les vidéos pour qu’elles se lisent en ligne. Un fichier qui sort d’un téléphone est trop lourd pour démarrer sans attendre. Un logiciel libre comme HandBrake le réduit sans perte visible, et le film passe alors sur les bonnes comme sur les mauvaises connexions ; pour la personne qui regarde, la qualité, c’est d’abord un film qui démarre dès qu’on clique, et personne ne compte alors les pixels.
- On héberge l’espace soi-même, ou on le confie à sa structure, et on le sauvegarde, plutôt que de le laisser sur une plateforme dont on ne maîtrise ni la durée ni les conditions. J’utilise un script très simple, un gestionnaire de fichiers et une galerie en un seul fichier, Files Gallery, que j’installe dans un sous-dossier propre à chaque projet ; d’autres outils feraient l’affaire, l’important est qu’on sache où sont les fichiers et qu’on puisse les sauvegarder avec le reste. J’ai décrit la logique de cette mise en ligne dans Bonnes pratiques pour la mise en ligne de vidéos.
- On s’engage sur la durée, et l’on tient parole. Dire à un groupe que ses films seront là est une promesse ; la tenir demande de payer l’hébergement chaque année et de ne pas faire le ménage dans les projets anciens. C’est le prix de la méthode, et il est modeste.
- On fait la médiation de la trace. À la fin de la séance, je montre l’espace sur l’écran, je parcours ce qu’il contient, je dis comment le retrouver. Un lien envoyé par courriel sans rien d’autre est un lien qu’on n’ouvre pas.
- J’évalue mon travail à ce que j’ai mis à disposition, et non au nombre de consultations.
Voici plusieurs de ces espaces, que chacun·e peut consulter, pour voir à quoi ils ressemblent de l’intérieur : le dossier de la session 2025 avec les étudiant·es du master Expographie Muséographie Écoresponsable, un atelier au Palais des Beaux-Arts de Lille puis une collecte sur le carnaval de Dunkerque au LAAC, celui de l’atelier avec des enfants autistes à l’hôpital de jour, celui d’un projet mené avec une mission locale, et la plateforme des ateliers numériques de Cultures du Cœur. Je ne les ai pas faits pour qu’ils soient beaux, mais pour que des personnes y retrouvent ce qu’elles ont fait, et que cela y reste.