Se risquer à la vérité

L’importance de la sincérité dans la relation pédagogique, comment la mettre en œuvre, et comment apprivoiser le risque qu’elle représente.

6 février 2026 Benoît Labourdette  7 min

Mentir à un enfant « pour son bien » est un geste ordinaire, que la quasi-totalité des adultes pratiquent. Je soutiens ici que ce mensonge bienveillant nous épargne une discussion au prix de la confiance de l’enfant dans les autres et dans le monde, et que la sincérité, malgré le risque qu’elle fait courir à la relation, construit des appuis durables. J’appuie cette réflexion sur la parrêsia de Michel Foucault, sur Janusz Korczak et sur la psychologie du développement, avant de proposer des manières concrètes de se risquer à la vérité.

La vérité dont je parle

À première vue, on ne voit pas bien ce que la vérité a à voir avec la pédagogie, sinon l’exactitude des informations qu’on transmet. J’ai développé dans l’article Vérité et mensonge pourquoi cette exactitude des contenus est un horizon fuyant, puisque ce que nous transmettons relève d’abord de croyances collectives, en histoire comme en économie et même en science, et j’ai défendu dans Présence et vérité l’idée que la vérité est nécessairement complexe, partielle, liée à notre expérience du monde. La vérité dont je parle ici est d’une autre nature. C’est la vérité vécue, la vérité de soi dans la relation à l’autre, la sincérité de la parole que l’enseignant·e ou l’intervenant·e adresse aux personnes dont elle ou il a la charge.

Je ne l’avais pas imaginé de prime abord, mais je me rends compte que ces deux vérités se tiennent. L’école de Palo Alto a établi que tout message comporte à la fois un niveau de contenu et un niveau de relation (Paul Watzlawick, Janet Helmick Beavin et Don D. Jackson, Une logique de la communication, 1967, traduction française 1972). Quand je mens sur un contenu, je définis aussi, silencieusement, la relation dans laquelle je place l’autre. La question de savoir si les informations que je donne sont vraies rejoint donc celle de savoir si, dans ma relation aux autres, je suis sincère, ou si je mens pour obtenir des choses d’eux.

Le mensonge de la boulangerie

Un enfant demande un bonbon. Nous pensons que c’est mauvais pour sa santé, et nous savons qu’une boulangerie en vend à cinquante mètres. Alors nous lui disons qu’il n’y a pas de bonbons dans le quartier, que nous ne pouvons pas lui en acheter. Le but est louable, la santé de l’enfant, et le mensonge nous paraît un outil légitime pour l’atteindre.

Mon propos n’est pas de désigner des coupables. Ce geste est l’un des plus partagés qui soient. Gail Heyman et ses collègues ont montré qu’environ quatre parents américains sur cinq reconnaissent mentir à leurs enfants pour orienter leur comportement, et la proportion approche la totalité dans les échantillons asiatiques étudiés depuis (Gail D. Heyman et al., 2013 ; Peipei Setoh et al., 2022). Les chercheur·ses ont donné un nom à cette pratique, le parenting by lying, l’éducation par le mensonge. Il s’agit d’une habitude culturelle profonde, largement transmise, et c’est comme habitude, jamais comme faute personnelle, qu’il me semble utile de la regarder.

Ce qui m’intéresse, c’est ce que ce mensonge nous permet d’éviter. Il nous épargne l’argumentation, c’est-à-dire le travail d’accompagner l’enfant vers une compréhension de ce qui serait mieux pour lui. Si nous mentons, c’est au fond que nous sommes persuadés de ne pas être capables de le convaincre, autrement dit persuadés que la vérité n’a pas assez de force pour atteindre notre objectif louable. Nous craignons aussi que l’enfant, pris par ses émotions, ne fasse pas les bons jugements, alors nous les faisons à sa place. Janusz Korczak, dont la pensée a inspiré la Convention internationale des droits de l’enfant, décrivait déjà cette attitude dans son manifeste Le droit de l’enfant au respect (1929) : l’adulte se méfie de l’enfant, lui refuse le jugement au motif qu’il n’en aurait pas les capacités, et traite l’homme de demain au lieu de respecter la personne d’aujourd’hui. « Il n’y a pas de hiérarchie au niveau de l’âge », écrit Korczak, pour qui l’enfant doit être associé aux décisions qui le concernent. Décider à sa place, sur des critères que nous sommes seuls à avoir édictés, revient à nier sa dignité.

Le titre du livre le plus connu de la psychanalyste Alice Miller, C’est pour ton bien (1980, traduit en français en 1984), reprend mot pour mot la justification que nous nous donnons devant la boulangerie. Miller y analyse la pédagogie noire, expression qu’elle emprunte à Katharina Rutschky, c’est-à-dire l’ensemble des violences éducatives exercées sur les enfants au nom de leur bien, et j’ai détaillé sa pensée dans l’article Accompagner les jeunes sur ce qui les regarde. On la lit le plus souvent comme une penseuse de la violence, et la vérité occupe pourtant chez elle une place aussi importante. En compilant les manuels d’éducation des siècles passés, elle montre que cette pédagogie ne fonctionne qu’à la condition de ne pas être perçue. Les auteurs de ces manuels recommandent d’agir assez tôt pour que l’enfant ne garde pas de souvenir, et d’obtenir l’obéissance sans qu’il s’aperçoive de la contrainte. Chez Miller, le mensonge est ainsi la condition d’efficacité de la violence éducative, qui doit rester invisible pour s’inscrire dans l’enfant. Je ne mets pas le mensonge de la boulangerie sur le même plan que les maltraitances qu’elle décrit. Mais le mécanisme est commun : décider du bien de l’enfant à sa place, et lui cacher qu’on en décide.

Le jour où l’enfant découvre la boulangerie

Il serait illusoire de croire que l’enfant ne s’en rendra jamais compte. Sur le moment, la manipulation réussit, puisque c’est sa définition même que de ne pas être perçue. Mais un jour, il repasse dans cette rue, découvre la boulangerie, se souvient que nous connaissions le quartier. Il aura alors la certitude que nous lui avons menti pour le « protéger ». À ce moment, quelque chose se défait dans sa confiance en lui, dans sa confiance dans les autres, dans sa confiance dans le monde. Il apprend que la parole d’autorité, celle qui institue la vérité du moment, peut être mensongère. Et il entre dans une relation de défiance vis-à-vis de cette parole, la nôtre d’abord, puis, par généralisation, celle des adultes qui enseignent et qui décident.

Des chercheuses et des chercheurs en psychologie du développement mesurent aujourd’hui ce coût différé. Peipei Setoh, Siqi Zhao, Rachel Santos, Gail Heyman et Kang Lee ont interrogé 379 jeunes adultes à Singapour, et ont observé que plus une personne se souvient d’avoir été exposée, enfant, aux mensonges éducatifs de ses parents, plus elle ment elle-même à ses parents à l’âge adulte, et plus elle rapporte de difficultés d’ajustement psychosocial, anxiété et agressivité en tête (« Parenting by lying in childhood is associated with negative developmental outcomes in adulthood », Journal of Experimental Child Psychology, 2020). Ces auteur·rices proposent comme mécanisme l’érosion de la confiance interpersonnelle, et restent prudent·es puisqu’il s’agit de corrélations ; je reste prudent avec elles et eux. Je retiens surtout la réciprocité que ces travaux dessinent, à savoir que les enfants à qui l’on a beaucoup menti mentent davantage. La sincérité, elle aussi, s’apprend par imitation.

Un dire-vrai qui engage celle ou celui qui parle

Michel Foucault a consacré son dernier cours au Collège de France, en 1984, à une notion grecque qui nomme ce que je cherche à décrire : la parrêsia, le franc-parler, le dire-vrai (Le courage de la vérité, cours de 1983-1984, publié en 2009). Pour qu’il y ait parrêsia, explique Foucault, il faut que la personne qui parle dise une vérité qu’elle assume comme sa pensée propre, et qu’elle prenne, en la disant, un risque qui porte sur la relation même qui la lie à qui l’écoute. Le parrèsiaste accepte de fâcher, de blesser, de mettre en colère, et donc de fragiliser le lien qui rend sa parole possible. Foucault souligne que ce dire-vrai suppose un pacte, entre quelqu’un qui prend le risque de dire et quelqu’un qui accepte d’entendre.

Un passage du cours m’aide à penser la situation pédagogique. Foucault y distingue le dire-vrai de l’enseignant, qui transmet un savoir et noue par là une filiation, sans grand risque, et le dire-vrai du parrèsiaste, qui remet à chaque fois la relation en jeu. La distinction est juste, et c’est elle que je voudrais déplacer : réintroduire de la parrêsia dans la position d’enseignement. Dire à l’enfant « il y a une boulangerie au coin de la rue, je pense que ce bonbon est mauvais pour ta santé et je n’ai pas envie de t’en acheter », c’est un acte de parrêsia minuscule. On s’expose à la négociation, à la colère, à devoir argumenter, peut-être à ne pas avoir raison. On prend le risque de la coopération, celui d’être enrichi par l’autre, et aussi celui d’être déstabilisé. La place qu’on refuse à l’autre en mentant est confortable ; elle construit beaucoup moins, et elle détruit sur bien des aspects.

La boulangerie, des années plus tard

Nous surestimons le coût immédiat de la vérité, la discussion qu’elle ouvre, le train qu’on risque de manquer, et nous ne voyons jamais le coût du mensonge, parce qu’il est différé et diffus. Le gain de la vérité, lui aussi, est différé. L’enfant à qui l’on a dit la vérité sait qu’il y a une boulangerie à cet endroit. Imaginons-le adulte, repassant par hasard dans ce quartier, croisant une personne en hypoglycémie qui a besoin de sucre au plus vite. Il saura où courir. L’exemple tient de la fable, et je le garde pour cela. Les savoirs acquis dans des situations vraies sont des appuis avec lesquels on peut composer toute sa vie, en autonomie et en responsabilité. C’est ce que j’appelle des bases solides, et elles se construisent grâce aux risques que des éducateur·rices auront pris avec la vérité.

Se risquer à la vérité, sans héroïsme

La parrêsia pédagogique ne demande pas de tout dire à tout le monde en toute circonstance. Elle demande que ce que nous disons soit vrai, et que nous en assumions le prix relationnel. Voici des manières concrètes de la pratiquer, à petite échelle :

  • La première est de donner ses raisons réelles, y compris les moins nobles. Dire « je n’ai pas envie de t’en acheter », c’est donner une raison vraie, plus modeste mais plus solide que la fausse raison du quartier sans bonbons, parce qu’elle montre à l’enfant que notre parole nous engage.
  • Tenir sa parole sur les petites choses en est une autre. Si un·e élève nous demande un document pour la séance suivante et que nous acceptons, noter cet engagement et l’honorer. Si nous sentons que nous ne pourrons pas, mieux vaut ne pas le prendre. Si nous échouons, commencer la séance suivante par des excuses et une renégociation. La valeur de la parole se fabrique dans ces détails.
  • Assumer de ne pas savoir en fait aussi partie. Répondre « je ne sais pas, je vais chercher », puis chercher réellement, c’est fonder son autorité sur la fiabilité plutôt que sur l’omniscience.
  • Il est également possible de revenir sur un mensonge passé plutôt que de s’y enfoncer. Si l’enfant découvre la boulangerie, la tentation est de mentir encore, de dire qu’on ne savait pas, qu’elle était fermée. Reconnaître le mensonge et nommer la peur qui l’a motivé répare la relation, et l’enfant découvre par là que la réparation est possible.
  • Accueillir la négociation comme le moment pédagogique lui-même change beaucoup de choses. Le débat qui s’ouvre quand nous disons la vérité, sur la santé, sur l’envie, parfois sur tout autre chose, est le lieu où l’enfant exerce son jugement. J’ai décrit une logique voisine dans La consigne comme cadre, où les écarts et les objections sont reçus comme des contributions.
  • Reste enfin le travail sur ses propres peurs. Quand nous mentons, c’est le plus souvent que nous avons peur de l’autre, de sa colère, de sa déception, du désordre que sa liberté pourrait introduire. J’ai détaillé dans La confiance comme acte technique le travail intérieur qui permet à un·e intervenant·e de faire confiance aux personnes, et le même travail permet de leur dire vrai.

Aucun de ces gestes ne demande d’héroïsme ni de perfection. Il s’agit d’une direction. À chaque situation où nous choisissons la parole vraie plutôt que la parole commode, nous renforçons la confiance que les enfants, et les adultes qu’ils deviendront, pourront accorder à la parole des autres. La bonne conscience du mensonge est une peur du risque. Se risquer à la vérité, c’est donner à l’autre une place entière dans la relation, cette place que Korczak réclamait pour les enfants en 1929, et que chacun·e de nous peut offrir dès la prochaine conversation.

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