Choisir ses efforts

Tous les efforts cognitifs ne nous enrichissent pas. La technique, qui fait partie de notre humanité depuis plus de trois millions d’années, nous laisse aujourd’hui une liberté nouvelle, celle de choisir où nous mettons les nôtres, à condition d’en avoir conscience.

25 octobre 2026 Benoît Labourdette  8 min

On entend deux discours sur l’intelligence artificielle : elle nous ferait gagner du temps, ou elle nous rendrait paresseux. Tous deux parlent de l’effort intellectuel comme d’un bloc. Je postule que certains efforts cognitifs nous transforment et que d’autres ne nous apprennent plus rien, et que c’est désormais à nous de choisir où mettre les nôtres.

Trois millions d’années d’outils

Nous sommes complètement reliés à nos techniques : les outils pour manger, pour boire, pour se soigner, les techniques de travail, les techniques sociales, etc. Depuis quand ? Depuis plus longtemps que nous n’existons ! En 2015, l’équipe de l’archéologue Sonia Harmand a publié dans Nature la découverte, à Lomekwi, au Kenya, d’outils de pierre taillée vieux d’environ 3,3 millions d’années, plus anciens que les premiers représentants connus du genre Homo. Bernard Stiegler soutenait déjà, dans le premier tome de La Technique et le temps, paru en 1994, que l’humain s’est inventé avec ses outils autant qu’il les a inventés. Et j’ai écrit à propos d’André Leroi-Gourhan, dans Être sujet avec les technologies, ou en être l’objet, que la pensée humaine s’est formée avec la main et l’outil. Les objets techniques ne sont pas extérieurs à nous, puisque c’est nous qui les fabriquons, et c’est en les fabriquant que nous sommes devenus humains. Il y a donc un enjeu de notre humanité dans la technique, et dans la manière dont nous en faisons usage.

Qu’est-ce qui change, alors, avec l’intelligence artificielle ? Nous avions déjà confié à des outils notre force physique (le bœuf, le moulin, la machine à vapeur, etc.) et une partie de notre mémoire (l’écriture, le livre, le disque dur). Le 30 novembre 2022, OpenAI a mis ChatGPT en ligne, et des millions de personnes se sont mises à lui faire rédiger des courriels, résumer des rapports, traduire, programmer, etc. J’ai moi-même commencé à utiliser ces outils en 2023 dans mes médiations culturelles et thérapeutiques, comme je le raconte dans L’intelligence artificielle, outil d’émancipation dans la médiation. Pour la première fois, c’est une part de l’effort intellectuel lui-même qu’on confie à une machine, et à cette échelle. Je postule qu’il s’agit d’un changement anthropologique majeur.

Faut-il s’en réjouir ou s’en inquiéter ? Anne Alombert, qui a consacré plusieurs livres à la pensée de Bernard Stiegler, a publié en 2025 De la bêtise artificielle (Allia), où elle parle de « prolétarisation » de nos expressions : en confiant l’écriture aux modèles de langage, nous perdrions la capacité d’écrire. D’autres n’y voient qu’un « gain de temps ». À mon sens, il manque à ces deux positions une distinction entre les efforts eux-mêmes.

J’ai proposé de voir l’intelligence artificielle comme une climatisation cognitive, un adjuvant qui nous remet en état de penser et d’agir, à condition de choisir sa technologie, sa construction et sa place. J’ai aussi présenté, dans Ne pas lâcher la manette, le document publié en juillet 2026 par le centre TUMO, pour qui l’autorat et le lien deviennent rares quand la capacité devient abondante. Mais comment savoir ce qu’on peut confier à un adjuvant, et ce qu’il vaut mieux garder pour soi ?

L’effort pour s’épargner l’effort

Le philosophe espagnol José Ortega y Gasset donne en 1933 un cours d’été à Santander, publié ensuite sous le titre Méditation sur la technique. Il y définit la technique comme l’effort que l’être humain fait pour s’épargner l’effort. Il s’étonne de ce paradoxe, puis il pose la question qui en découle : à quoi va l’effort ainsi épargné ? C’est exactement ma question ! Et je postule que l’effort épargné ne disparaît pas : on le met ailleurs.

En 1958, Hannah Arendt publie Condition de l’homme moderne. Dans le prologue, elle évoque l’automatisation qui va bientôt vider les usines, et elle écrit : « C’est une société de travailleurs que l’on va délivrer des chaînes du travail. » Elle ajoute que cette société ne sait plus rien des activités plus hautes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner cette liberté.

On me dit souvent que ces outils font gagner du temps. Ça semble être un gain de temps, mais je crois que c’est surtout un gain d’effort, et c’est pour cela que je parle d’effort.

L’effort qui enrichit et l’effort qui use

Je propose donc de distinguer deux sortes d’efforts cognitifs. J’appelle effort qui enrichit celui qui nous transforme : en le faisant, nous apprenons, nous comprenons quelque chose, nous devenons un peu autres. Et j’appelle effort qui use celui qui demande de l’attention, de la mémoire, de la vigilance, mais qui ne nous change plus, parce que nous savons déjà le faire.

Je le vois sur un cas précis. J’ai construit cet automne, pour mon site, un module qui importe automatiquement mes articles dans SPIP. Mettre un article en ligne demandait jusqu’ici une suite d’opérations toujours les mêmes : copier les textes en français et en anglais dans les bons champs, choisir la rubrique, poser une douzaine de mots-clés, relier l’article aux autres, etc. Je connais ces opérations par cœur, et je n’apprends strictement rien à les refaire. C’est un effort qui use. Écrire l’article, en revanche, me transforme à chaque fois, et c’est un effort qui enrichit.

Est-ce une distinction nouvelle ? Pas tout à fait. Les chercheur·ses en sciences de l’éducation ont des mots pour cela. Le psychologue australien John Sweller étudie depuis 1988 ce qu’il appelle la « charge cognitive ». Il a montré qu’une partie de l’effort demandé à un·e élève ne sert à rien pour apprendre, par exemple quand le texte d’un exercice de géométrie est imprimé loin du schéma, et qu’il faut sans cesse chercher quel angle est désigné. Il appelle cela la charge « extrinsèque ». Avec Jeroen van Merriënboer et Fred Paas, dans un article de 1998, il la distingue de la charge « essentielle », celle qui construit des connaissances. Mon module d’import ne fait rien d’autre que supprimer une charge extrinsèque !

Robert Bjork, psychologue à l’université de Californie à Los Angeles, a inventé en 1994 l’expression « difficultés désirables ». Se tester sur une leçon coûte plus d’effort que la relire, et c’est pourtant ce qui fait apprendre ; relire ses notes donne seulement l’impression d’avoir appris. Bjork montre donc que certains efforts sont à garder justement parce qu’ils coûtent.

Je rapproche cette distinction de la manière dont je définis le travail dans Le travail et la maîtrise (2) : un processus de transformation des personnes par le faire. L’effort qui enrichit est du travail en ce sens. L’effort qui use ne l’est plus, même s’il fatigue.

Alors, que penser de l’objection de la prolétarisation ? Je la crois juste, mais pour une seule des deux sortes d’efforts. Nataliya Kosmyna et son équipe du MIT Media Lab ont mis en ligne en juin 2025 une étude, encore en prépublication, où 54 personnes devaient écrire des dissertations, les unes avec ChatGPT, les autres avec un moteur de recherche, les autres sans rien. Celles qui écrivaient avec ChatGPT avaient l’activité cérébrale la plus faible, et elles avaient du mal à citer ce qu’elles venaient d’écrire. Écrire une dissertation est justement un effort qui enrichit, et le confier à une machine en prive celui ou celle qui écrit. Copier des mots-clés dans un formulaire ne forme personne.

Une liberté nouvelle

Jusqu’ici, la nécessité choisissait le plus souvent pour nous. On faisait un effort parce qu’il n’y avait pas d’autre moyen d’obtenir le résultat. Il fallait recopier, trier, mettre en forme, vérifier, et l’effort cognitif, qu’il nous enrichisse ou non, faisait partie du prix à payer. L’école nous a d’ailleurs appris à valoriser l’effort intellectuel en lui-même. Aujourd’hui, une machine peut faire une bonne partie de ces tâches. Il faut donc se demander quel effort on veut faire soi-même.

C’est cela que j’appelle choisir ses efforts : répartir consciemment son énergie entre ces deux sortes d’efforts, garder ceux qui nous enrichissent et confier à des outils ceux qui nous usent. Nous n’y sommes pas habitués, et c’est en ce sens que je parle d’un changement anthropologique.

Choisir ses efforts permet aussi de faire des choses nouvelles. Je collabore en 2026 à la plateforme Culture 2027, qui croise les textes des programmes politiques en vue de l’élection présidentielle de 2027. C’est l’intelligence artificielle qui écrit les comparaisons, les questions, les mises en dialectique, à partir d’un corpus très grand et très précis et d’objectifs que nous avons définis de manière très détaillée. C’est un travail de techniques cognitives, qui permet de découvrir des points communs, des oppositions, des angles morts, etc. Nous sommes deux à le mener. Sans l’intelligence artificielle générative, il aurait fallu peut-être trente personnes pour le faire dans le même délai, et sans doute était-ce même impossible : il aurait fallu embaucher, organiser, établir des protocoles. Les personnes qui vont sur la plateforme reçoivent de quoi réfléchir et des endroits où contribuer, et le travail que cela a demandé est de moins en moins leur sujet. L’effort de production devient ainsi plus démocratique : on peut offrir davantage aux autres, et rapprocher son intention de sa réalisation.

La même tâche, deux natures

Il faut pourtant être fin. Une tâche use ou enrichit selon la relation qu’on entretient avec elle, et selon qui en décide.

Le ménage en est un bon exemple. Hannah Arendt le range, dans Condition de l’homme moderne, du côté de ce qu’elle appelle le travail, l’activité qui recommence chaque jour pour entretenir la vie et ne laisse rien derrière elle. Si je fais le ménage chez moi à la place des autres, qui eux ne font pas l’effort, je deviens d’une certaine manière la « bonniche » des autres, et cet effort représente une aliénation. Mais si je le fais pour moi, il peut devenir une forme de méditation : en nettoyant, en rangeant, je me réapproprie mon propre espace, et j’ai une prise matérielle sur le réel. J’ai observé quelque chose de cet ordre avec le rangement du matériel dans mes ateliers, que je décris dans L’art invisible de l’organisation matérielle. Il en va de même de ce que l’on choisit de manger, de la manière dont on choisit de bouger, etc.

Le ménage peut ainsi relever de ce qu’André Gorz appelait le travail « hétéronome », celui qu’on fait parce que la société l’exige, ou des activités « autonomes », qu’on choisit pour elles-mêmes (Métamorphoses du travail, Galilée, 1988). Et Harry Braverman, qui avait travaillé dans la métallurgie et la construction navale avant de devenir éditeur, a raconté dans Travail et capitalisme monopoliste, paru en 1974, comment le taylorisme avait séparé la conception du travail de son exécution, pour la réserver aux bureaux des méthodes. Quand c’est une direction qui décide, pour d’autres, ce qui sera confié aux machines, ce n’est plus choisir ses efforts.

Deux personnes de mon entourage m’ont montré l’autre versant. Un ami très engagé dans l’écologie, végane, dont j’aurais pensé qu’il refusait l’intelligence artificielle, s’en sert pour ses démarches administratives, qui lui sont insupportables, et il construit mieux sa vie grâce à elle. Une femme qui travaille dans une institution, très engagée dans le féminisme, l’utilise pour passer ses textes en écriture inclusive, selon ses propres règles et ses propres décisions. Pour elle, appliquer ces règles mot à mot est un effort qui use, parce qu’elle sait déjà ce qu’elle veut. Pour quelqu’un qui découvrirait l’écriture inclusive, le même effort serait peut-être enrichissant. Je dirais donc que l’effort qui use est une relation entre une personne et une tâche, à un moment de sa vie.

Dépendre de ses outils, et le savoir

Choisir ses efforts suppose de savoir de quels outils on dépend. Qu’est-ce qui distingue, alors, la dépendance à un outil du fait d’être relié au réel par lui ? Je crois que ce sont les deux faces d’une même médaille. L’informatique nous rend énormément de services, et nous en dépendons : sans elle, beaucoup de choses ne peuvent plus se faire. La différence tient, à mon sens, à la conscience qu’on a de cette dépendance.

C’est comme pour le corps. Bien souvent, nous n’avons aucune conscience de nos muscles, de la manière dont nous nous tenons, de ce qui bouge quand nous marchons. Dans la méthode mise au point par Moshé Feldenkrais (1904-1984), dont j’ai repris les mots dans La conscience du corps, on fait des mouvements très lents et très petits, sans effort inutile, et tout à coup on prend conscience que certains muscles existent, qu’on peut distinguer des parties de son corps qu’on croyait d’un seul bloc. En distinguant ces parties, on les habite, et on gagne du pouvoir d’agir sur soi-même.

Avec les outils, c’est pareil. Quand l’intelligence artificielle arrive très fort dans nos vies, que tout le monde s’en sert et qu’elle se naturalise, nous risquons de ne plus la percevoir. Ce n’est ni bien ni mal en soi. Mais savoir que ce sont des outils, distinguer l’un de l’autre, savoir pourquoi on prend celui-ci plutôt que celui-là, c’est déjà en être le sujet et non l’objet, au sens que je donne à la présence de sujet. Gilbert Simondon écrivait en 1958, dans l’introduction de Du mode d’existence des objets techniques, que la méconnaissance de la machine était la plus forte cause d’aliénation de son temps. Je le crois aussi. Cette conscience permet en outre de sortir du réflexe de tout confier à un seul outil, que j’ai appelé la délégation mononormative.

Mon module d’import, par exemple, je l’ai construit avec l’aide de Claude, un modèle d’intelligence artificielle auquel je suis abonné. J’en dépends, et je le sais. Je sais aussi que je me sers de techniques faites par d’autres, et que j’en fabrique à mon tour pour d’autres. C’est en ce sens que je parle de connexion au réel plutôt que de dépendance : notre réel humain est fait de techniques, et tout tient à la conscience que nous en avons.

Choisir ses efforts, concrètement

Avant de confier un effort à une machine, je me pose maintenant quelques questions, que je vous propose :

  • Est-ce que cet effort m’apprend encore quelque chose ? Pour la mise en ligne de mes articles, la réponse était non depuis longtemps. Pour l’écriture des articles, elle est oui.
  • Est-ce moi qui décide de le confier à une machine, ou quelqu’un d’autre qui décide pour moi ?
  • Est-ce que je fais cet effort pour moi, ou à la place des autres ? Le ménage n’a pas le même sens dans les deux cas.
  • À quoi vais-je employer l’effort ainsi libéré ? C’est la question qu’Ortega y Gasset posait en 1933, et que Hannah Arendt reprenait en 1958.
  • Est-ce que je sais de quel outil je dépends, et pourquoi je l’ai choisi lui plutôt qu’un autre ?

Je n’ai pas toujours les réponses. Mais le simple fait de me poser ces questions change déjà ma manière de travailler !

Voir aussi

Dans la rubrique Philosophie de l’ère numérique et de l’intelligence artificielle 22 publications

Citer ce texte Benoît Labourdette, « Choisir ses efforts », Benoît Labourdette production, 25 octobre 2026.
https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/propositions-philosophiques/philosophie-de-l-ere-numerique-et-de-l-intelligence-artificielle/choisir-ses-efforts?lang=fr

Cet article est long : vous pouvez l'emporter.

Télécharger en PDF