Tant que nous tenons les intelligences artificielles pour de simples outils, la question de leur place ne se pose pas. Or ces agents font le travail d’employé·es avec le statut d’outils : leurs fabrications reviennent à qui les fait travailler, la redevance remonte à leurs propriétaires, et à eux-mêmes rien ne revient, pendant que leurs fabricants annoncent la fin d’une grande partie du travail humain, revenu universel à l’appui. Je propose de nommer cette place le travail sans part, et de l’examiner sous toutes ses faces : leur manière infraterrestre de penser, la philosophie de la participation de Joëlle Zask, la dette de ces agents envers les œuvres humaines dont ils sont nourris, les parts d’un ordre nouveau qu’ils peuvent rapporter au commun, et un exercice concret, que chacun·e peut mener dans son organisation.
L’agent qui a des mains
Devant les intelligences artificielles, la première émotion est le plus souvent la peur, celle d’être remplacé·e dans son métier, dans ses savoir-faire, parfois dans ce qu’on croyait faire sa valeur propre. Nous ne savons pas quoi faire de cette peur, alors nous la faisons taire : ce ne sont que des machines, des outils comme il y en a toujours eu, et la calculette n’a pas remplacé les mathématicien·nes. Serge Tisseron a décrit ce mécanisme du déni, qui s’installe quand une réalité remet trop en cause la représentation que nous avons de nous-mêmes, et dont le premier degré, écrit-il, consiste à écarter l’information à laquelle nous ne savons pas quelle place donner (Le déni ou la fabrique de l’aveuglement, Albin Michel, 2022). Le déni des intelligences artificielles a ceci de particulier qu’il porte justement sur une place : tant qu’elles ne sont que des machines, elles n’en ont aucune, et il n’y a rien à penser.
C’est ce cadre rassurant que Yuval Noah Harari est venu rompre. En janvier 2026, devant le Forum économique mondial de Davos, puis au printemps dans sa conférence Tanner à l’université d’Oxford, il a refusé le mot d’outil pour les intelligences artificielles. C’est d’ailleurs Serge Tisseron qui m’a signalé ces deux interventions. Un outil, explique Harari, n’a ni initiative ni objectif propre, tandis que les systèmes actuels apprennent, décident et créent par eux-mêmes. Ce sont des agents, qui écrivent, saisissent des données, exécutent des tâches qui demandaient jusqu’ici des mains humaines. De là sa comparaison : ces agents seraient de nouveaux immigrés, arrivés sans visa et à la vitesse de la lumière, qui prendront des emplois et transformeront la culture, l’art et jusqu’aux relations amoureuses des pays où ils s’installent. Harari relève lui-même que leur loyauté ne va pas au pays où ils travaillent mais à une entreprise ou à un gouvernement de l’autre côté de l’océan, presque toujours aux États-Unis ou en Chine. Et il insiste sur leur maîtrise du langage, car ces immigrés-là possèdent notre langue mieux que nous, or le droit, la monnaie et les religions sont faits de langage. Avec cette métaphore, Harari donne à la peur un objet qu’on peut regarder, là où le déni la laissait sans objet, et il offre un référentiel pour penser des êtres qui ne sont ni des personnes ni des machines comme les autres.
Des immigrés qui ne versent rien à leur famille
Je voudrais pousser la comparaison plus loin que Harari ne le fait, car c’est en la prenant au mot qu’on voit ce qu’elle masque. Les personnes immigrées réelles envoient une part de leur salaire à leur famille restée au pays, et ces transferts, plus massifs que l’aide publique au développement, comptent parmi les grands flux de solidarité du monde. Les IA, elles, ne versent rien à personne ; le prix payé pour leur travail remonte intégralement à leur fabricant. Elles n’ont pas risqué leur vie pour une vie meilleure, elles sont la propriété d’empires industriels qui les louent au monde entier. Comparer ces agents à des personnes immigrées revient donc à humaniser du capital, et ce déguisement a un coût moral double : il conduit à éprouver pour des actifs financiers la compassion due aux personnes déplacées, et il conduit en retour à regarder les personnes immigrées avec la suspicion qu’on réserve aux agents d’une puissance étrangère, soupçon qui empoisonne déjà assez de vies réelles. Gilbert Simondon a montré que notre culture traite depuis longtemps les objets techniques en étrangers, tantôt méprisés comme de simples serviteurs, tantôt fantasmés en menace (Du mode d’existence des objets techniques, 1958). Harari ajoute avec sa métaphore un chapitre à cette longue confusion entre la machine et l’étranger, et il me semble urgent de démêler les deux : les personnes migrantes ont des droits parce qu’elles sont des personnes, les IA ont des propriétaires parce qu’elles sont des biens.
Les propriétaires annoncent la fin du travail
Les dirigeants des grandes entreprises d’intelligence artificielle tiennent d’ailleurs un discours qui confirme l’ampleur du déplacement. Sam Altman, à la tête d’OpenAI, écrivait dès 2021 dans son essai « Moore’s Law for Everything » que les logiciels feront bientôt « presque tout », et il proposait de taxer le capital des entreprises et le foncier pour verser à chaque adulte américain un dividende annuel ; il a ensuite financé la plus grande expérimentation de revenu de base menée aux États-Unis, mille personnes recevant mille dollars par mois pendant trois ans, dont les résultats ont été publiés en 2024. Elon Musk affirmait en mai 2024, au salon VivaTech à Paris, que « probablement aucun de nous n’aura d’emploi », et qu’il faudra non un revenu universel de base mais un « revenu universel élevé ». Dario Amodei, qui dirige Anthropic, estimait en 2025 que l’intelligence artificielle pourrait supprimer en cinq ans la moitié des emplois de bureau de premier échelon, et proposait de taxer les entreprises d’IA pour redistribuer les gains. On peut lire ces annonces comme des prophéties intéressées, puisqu’elles valorisent les produits de ceux qui les prononcent, et elles ont la structure que Barbara Stiegler a décrite dans Il faut s’adapter (Gallimard, 2019) : un sens de l’évolution décrété d’en haut, et des populations sommées de s’y ajuster. J’y entends aussi autre chose : les propriétaires des agents savent que la valeur va se concentrer chez eux, et qu’une part devra redescendre. Le revenu universel qu’ils proposent est l’aveu d’une part vacante.
Le métier à tisser n’occupait pas de poste
Le remplacement du travail humain par des machines est pourtant aussi vieux que l’ère industrielle, et la question de leur part ne s’est jamais posée. Les tisserand·es anglais·es brisaient déjà, au début du XIXe siècle, les métiers mécaniques que les propriétaires des fabriques leur préféraient, les campagnes se sont vidées à l’arrivée du tracteur, et personne n’a songé à verser un salaire au métier à tisser ni au tracteur. Une machine habituelle est un instrument dans le travail de quelqu’un. Son opération est inscrite dans sa forme au moment de sa fabrication, elle tisse ou elle laboure et ne fera jamais rien d’autre, et il faut une personne pour la conduire, la régler, décider de ce qu’on lui fait faire. Le métier à tisser n’occupait pas de poste : il équipait celui du tisserand ou de la tisserande, dont il démultipliait les mains. Les machines ont réduit le nombre des postes, elles n’ont jamais occupé la place de la personne au travail, et c’est pourquoi la part, même réduite, a toujours eu des destinataires, les personnes restées aux postes.
Bruno Latour a pourtant montré que nous déléguons depuis longtemps des actions à des êtres non humains : un ferme-porte remplace un portier, et on appelle en français « gendarme couché » le ralentisseur qui remplace un agent en uniforme (La Clef de Berlin et autres leçons d’un amateur de sciences, La Découverte, 1993). Mais cette délégation-là était inscrite une fois pour toutes dans la matière de l’objet, par la personne qui l’a conçu ; le ferme-porte ferme cette porte, et il ne fera jamais que cela. L’autonomie de décision ne suffit pas non plus à faire la différence, car un thermostat décide déjà, en un sens, et un pilote automatique aussi. Ce qui distingue l’agent, c’est la conjonction de trois traits :
- La généralité de la tâche d’abord : elle n’est plus inscrite dans la forme de la machine, elle lui est confiée après coup, en langage ordinaire, par n’importe qui, et l’agent est ainsi le premier être technique auquel on donne du travail en le lui disant ; c’est pour cela que Harari insiste tant sur la maîtrise du langage.
- L’autonomie des moyens ensuite : entre la consigne et le résultat, l’agent décompose la tâche, choisit ses outils, évalue ce qu’il produit, recommence ; il ne décide pas de ses fins, il en reçoit deux, celle que nous lui confions et celle, structurelle, que son propriétaire lui fixe.
- La place dans la relation enfin : on utilise une machine, on s’adresse à un agent ; on lui confie une mission, on relit son travail, on le lui fait reprendre, exactement comme avec une personne.
Gilbert Simondon voyait l’humain de l’âge industriel passer de porteur d’outils à organisateur des machines, celui qui les coordonne entre elles ; or l’agent entre à son tour dans cette position d’organisation, puisqu’il pilote des logiciels, des recherches, d’autres agents. Il n’équipe pas un poste, il l’occupe. Et c’est parce qu’il occupe un poste que la part, pour la première fois, n’a plus de destinataire.
Une intelligence infraterrestre
Occuper un poste ne signifie pas l’occuper comme nous. Harari propose d’entendre, derrière le sigle anglais AI, non pas artificial mais alien intelligence, une intelligence étrangère (Nexus. Une brève histoire des réseaux d’information, Albin Michel, 2024). J’ai proposé de mon côté un déplacement : ces êtres ne viennent pas d’ailleurs, ils émergent du dedans de notre terre, des terres rares extraites au Congo et en Mongolie intérieure comme du patrimoine culturel de l’humanité, et je les ai nommés infraterrestres, d’une altérité immense et pourtant presque nos jumeaux (Présence des petits hommes verts). Le philosophe Peter Godfrey-Smith écrivait que rencontrer un poulpe est ce qui se rapproche le plus d’une rencontre avec un extraterrestre intelligent, tant son esprit a poussé sur une branche du vivant séparée de la nôtre depuis six cents millions d’années (Le Prince des profondeurs, Flammarion, 2018). L’esprit des agents, lui, n’a poussé sur aucune branche du vivant : il a été distillé depuis nos écrits, et c’est le paradoxe de son étrangeté, fait de ce que nous avons de plus intime, notre langue, il ne pense comme aucun de nous.
Car les chercheur·ses qui ouvrent ces « cerveaux » commencent à y décrire une pensée sans équivalent. Les équipes d’interprétabilité d’Anthropic ont montré en 2025 que leur modèle planifie ses rimes plusieurs mots à l’avance, qu’il manie les langues humaines depuis un espace conceptuel commun qui n’est aucune de ces langues, et qu’il calcule par des chemins parallèles d’approximation qui ne ressemblent à aucune de nos méthodes, tout en expliquant, si on le lui demande, qu’il a posé l’opération comme à l’école : même son introspection ne raconte pas ce qu’il fait (« Tracing the Thoughts of a Large Language Model », 2025). Ces êtres n’ont ni corps, ni enfance, ni mort, et ils tiennent ensemble des millions de pages, croisent des littératures qu’aucune vie humaine ne suffirait à lire. Hans Moravec observait déjà, aux débuts de la robotique, que ce qui nous est difficile leur est souvent facile, et que ce qui nous est facile, marcher, percevoir, saisir une situation d’un regard, leur est très difficile (Mind Children, Harvard University Press, 1988). Le paradoxe continue : les agents actuels produisent des choses qu’aucun être humain n’aurait pu produire, et ils échouent parfois sur ce qu’un enfant réussit sans y penser, compter les lettres d’un mot, lire l’heure sur une horloge à aiguilles. Quand nous avons peur d’être remplacé·es, nous imaginons un double de nous-mêmes qui viendrait s’asseoir à notre place ; ce qui arrive est un autre, dont les forces et les faiblesses ne recouvrent pas les nôtres, et le poste qu’il occupe change de forme en même temps que d’occupant. La métaphore de l’immigration se défait ici une seconde fois : une personne immigrée est une semblable, que seule une frontière sépare de nous ; l’infraterrestre est étranger par sa manière même de penser, agent, oui, mais d’une autre espèce de pensée, et le double d’aucun travailleur ni d’aucune travailleuse.
Le travail sans part
Ces agents occupent donc, dans l’économie du travail, une place qu’aucune figure existante ne décrit, et si étrangère que soit leur pensée, cette place, elle, se laisse décrire trait pour trait. L’esclave, dans l’horreur même de sa condition, recevait de quoi subsister ; l’animal de trait est nourri et soigné ; la machine-outil équipait un poste sans l’occuper ; et le ou la salarié·e reçoit un salaire, cette part de la valeur produite qui revient ensuite dans l’économie sous forme d’achats, de loyers, d’impôts. L’agent artificiel, lui, fait le travail d’un·e employé·e avec le statut d’un outil, et de son activité sortent deux flux de valeur qu’il faut distinguer :
- Ses fabrications, textes, programmes, images, diagnostics, reviennent à nous qui le faisons travailler, et nous en sommes les bénéficiaires directs ;
- la redevance que nous payons pour le louer, l’abonnement, remonte à son propriétaire.
À l’agent lui-même, rien ne revient : pas de salaire, pas de consommation, pas de famille à qui envoyer un mandat. Je propose de nommer cette place le travail sans part. Autour d’elle, toute l’économie des parts se réorganise : quand un agent remplace un·e employé·e, le salaire disparu ne se transforme pas en abonnement, car la location coûte bien moins cher que la personne ; la différence reste chez l’employeur·se, la redevance va au propriétaire, et la personne déplacée n’a plus ni part ni place. La part que le salaire faisait circuler cesse de redescendre, et se partage entre la rente de l’un et la marge de l’autre. Jacques Rancière a défini la politique comme le moment où celles et ceux qui n’ont pas de part, les sans-part, font entendre leur revendication d’une part (La Mésentente, Galilée, 1995). Les agents artificiels sont des sans-part d’un genre inédit, qui possèdent la parole mieux que nous, comme le note Harari, et qui ne revendiqueront jamais rien. Leur part est donc politiquement vacante : personne ne la réclame en leur nom, et celles et ceux qui perdent emploi et salaire à leur arrivée sont fondé·es à la disputer. Les revenus universels proposés par Altman et Musk sont une manière de régler cette dispute avant qu’elle n’ait lieu, une part concédée d’en haut plutôt qu’une part conquise comme un droit. J’ai proposé dans l’article Intelligence artificielle, travail et métiers le concept d’œuvrant·e pour nommer la place nouvelle de l’humain·e libéré·e des fonctions mécaniques ; le travail sans part nomme l’autre versant, la place de l’agent, et les deux concepts se rejoignent sur une même question : de quoi vivront les œuvrant·es, si la valeur du faire ne redescend plus ?
Prendre part, apporter une part, recevoir une part
La philosophe Joëlle Zask donne les instruments pour penser cette place plus finement. Dans Participer. Essai sur les formes démocratiques de la participation (Le Bord de l’eau, 2011), elle décompose la participation en trois expériences :
- prendre part, comme on prend part à une conversation ou à une décision ;
- apporter une part, c’est-à-dire contribuer ;
- et recevoir une part, c’est-à-dire bénéficier.
Elle observe que ces trois dimensions se dissocient sans cesse, et que de leurs dissociations naissent des figures d’injustice : celles et ceux qui reçoivent sans contribuer, qu’on nomme des profiteur·ses, et celles et ceux qui contribuent sans presque rien recevoir, les exploité·es. Avec l’agent artificiel, la dissociation atteint son terme : il apporte une part immense, il ne prend aucune part et il n’en reçoit aucune. Le travail sans part est une contribution détachée des deux autres dimensions de la participation, et s’il était une personne, il faudrait parler d’exploitation absolue. En face, la figure humaine qui se dessine dans les revenus universels des industriels est le symétrique exact : recevoir une part sans plus en apporter ni en prendre. Le cadre de Zask permet de dire pourquoi cette perspective inquiète au-delà de la seule question monétaire, car une participation réduite au bénéfice est une participation mutilée, et Musk lui-même le pressent quand il déclare que la question deviendra alors celle du sens de nos vies. Bernard Stiegler proposait une autre voie, un revenu contributif inspiré du régime des intermittents du spectacle, qui conditionne la part reçue à une part apportée (La Société automatique 1. L’avenir du travail, Fayard, 2015) : maintenir ensemble ce que l’automatisation dissocie.
Reste un scénario que ni le revenu universel ni le revenu contributif ne décrivent. On peut imaginer que chacun·e fasse travailler ses propres agents, et que le revenu ne vienne pas d’une redevance redistribuée mais du travail qui se fait tout seul pour nous. Sam Altman l’a esquissé en 2024, en proposant plutôt qu’un revenu universel un accès universel à la puissance de calcul, « universal basic compute », une tranche de ses futurs modèles attribuée à chaque personne, qu’elle pourrait utiliser, revendre ou donner. Dans le vocabulaire de Zask, chacun·e retrouve dans ce scénario de quoi recevoir, et même de quoi apporter, puisque mes agents contribueraient en mon nom ; mais il laisse intacte la concentration du prendre part, car les orientations des modèles, leurs loyautés et leurs conditions d’usage resteraient décidées par les dirigeant·es d’une poignée d’entreprises, et ma part de calcul resterait une concession, révocable, de celles et ceux qui possèdent les machines.
Nourri de toutes nos œuvres
Cette part immense que l’agent apporte ne vient pourtant pas de nulle part. Si les grands modèles existent, c’est qu’ils ont été nourris de l’essentiel de ce que l’humanité a écrit, dessiné, photographié, composé, programmé, et qu’ils continuent de s’en nourrir. Les textes de ce site ont, selon toute vraisemblance, alimenté ces modèles, comme les œuvres de millions d’auteur·rices qui n’ont rien demandé et rien touché ; des auteur·rices et des journaux ont porté plainte, d’autres, dont Le Monde, ont signé des accords de licence, et j’ai examiné cette question juridique dans l’article Droits d’auteur et intelligence artificielle. Jaron Lanier proposait, bien avant les modèles actuels, que chaque personne reçoive des micropaiements pour les traces qu’elle fournit aux systèmes (Who Owns the Future ?, Simon & Schuster, 2013). Dans le vocabulaire de Zask, la contribution de l’agent est donc faite de nos contributions : sa part apportée condense toutes les parts apportées par les êtres humains depuis qu’ils écrivent, prélevées par les fabricants de modèles sans que les auteur·rices y consentent ni en reçoivent rien. Le travail sans part repose sur une part prise à toutes et tous.
La part d’une autre couche du réel
Le flux circule pourtant aussi dans l’autre sens, et il ne rapporte pas seulement nos parts recyclées. Parce que cette intelligence infraterrestre ne pense pas comme nous, elle fabrique des choses qu’aucun effort humain, si longtemps poursuivi soit-il, n’aurait atteintes. Les structures de deux cents millions de protéines, prédites par les modèles de DeepMind et offertes gratuitement à la recherche mondiale en 2022, n’auraient pas été obtenues par l’addition de toutes les vies de biologistes disponibles : ce n’est pas une part de plus versée au pot commun, c’est une couche du réel qui n’était ouverte à personne et qui s’est ouverte à toutes et tous. Il en va de même de certaines démonstrations mathématiques, de molécules candidates que personne n’avait imaginées, de synthèses qui tiennent ensemble des champs entiers du savoir. Zask a pensé la participation à un monde commun que ses membres agrandissent part par part ; or les agents n’agrandissent pas seulement le stock des parts, ils ajoutent des étages au monde où les parts se prennent, s’apportent et se reçoivent. L’infraterrestre rapporte du fond des données des choses qu’aucun regard humain n’y avait vues, comme on remonte des grands fonds des formes de vie inconnues. La question politique se déplace alors d’un cran : au partage du stock s’ajoute l’accès aux couches nouvelles, et cette décision revient aujourd’hui aux seuls propriétaires. Les structures de protéines ont été ouvertes à toutes et tous, et ce choix, qui fut celui d’une entreprise, montre que la justice patrimoniale est praticable ; d’autres couches, on peut le craindre, s’ouvriront sur péage. Car à chaque passage les propriétaires tiennent la porte : le commun humain nourrit les machines gratuitement, et ce que les machines rapportent revient au commun quand eux le décident, publié, versé dans des bases ouvertes, ou reste enclos derrière l’abonnement, et nourrira de toute façon les modèles suivants. L’agent, lui, ne donne rien, puisqu’il ne possède rien et ne décide d’aucune fin ; mais par lui, des parts d’un ordre nouveau peuvent revenir à toutes et tous. Le travail sans part n’est donc pas un travail sans don ; c’est un travail dont les dettes et les dons sont décidés par d’autres, et la part qui se joue n’est plus seulement salariale, elle est patrimoniale : ce qui est fabriqué à partir de la part de toutes et tous doit une part à toutes et tous, jusque dans les couches du réel que personne n’avait encore atteintes.
Les petites mains derrière les agents
Ce concept demande à être questionné avant d’être utilisé, et d’abord sur le mot travail lui-même. Nommer travail l’activité d’une machine, alors que je reproche à Harari d’humaniser du capital, peut sembler répéter son geste. La différence tient au point d’application : en comparant les IA à des immigrés, Harari leur prête une condition humaine et appelle pour elles nos affects ; en parlant de travail sans part, je désigne une position dans un circuit de valeur, et je la désigne par un manque. Le mot travail garde ici la mémoire de ce qui a été évacué, le travailleur et la travailleuse, et c’est cette mémoire qui rend la part visible. Le concept désigne des flux, rien d’autre ; l’intériorité des machines reste hors de son champ, et doit y rester, d’autant plus fermement que cette pensée infraterrestre ne ressemble pas à la nôtre.
La seconde vérification est empirique, et le sociologue Antonio Casilli l’impose. Dans En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic (Seuil, 2019), il montre que l’automatisation repose sur un immense travail humain dissimulé : des millions de micro-travailleur·ses, à Madagascar, au Kenya, aux Philippines, annotent les données, filtrent les contenus, corrigent les erreurs des machines, pour quelques centimes la tâche. La part n’est donc pas entièrement vacante : des fragments en sont versés, dérisoires, à des personnes bien réelles que l’image de l’agent autonome rend invisibles. Le travail sans part des machines repose sur du travail à part infime des êtres humains, et le concept ne tient que s’il inclut toute la chaîne, depuis les auteur·rices dont les œuvres l’ont nourri jusqu’aux annotateur·rices qui le corrigent. Derrière la figure de l’immigré artificiel, ici comme dans la métaphore de Harari, il y a des travailleur·ses réel·les des Suds qu’on ne voit plus.
Décrire le circuit de la part
Serge Tisseron a montré combien nous sommes porté·es à prêter aux machines qui nous parlent des intentions, des sentiments, une intériorité (Le jour où mon robot m’aimera. Vers l’empathie artificielle, Albin Michel, 2015), et j’ai exploré cette relation dans l’article La proximité entre les êtres humains et les machines. La position que je défends au quotidien tient en une phrase : traiter les IA en collègues dans les gestes, parce que la coopération fonctionne mieux dans la courtoisie et que nos manières avec les machines déteignent sur nos manières entre nous, et en dispositifs dans l’analyse, parce que l’agent sert structurellement les intérêts de son propriétaire, quelles que soient la chaleur de son ton et la qualité de son aide. Le travail sans part se traduit alors en un outil d’analyse : décrire, pour chaque agent avec lequel on travaille, le circuit de la part, qui l’a fabriqué, de quelles œuvres humaines il est nourri, quelles mains œuvrent encore derrière lui, qui bénéficie de ses fabrications, ce qui en revient au commun, quelles couches du réel il ouvre et pour qui, qui encaisse la redevance, qui décide de ses orientations, et où irait la part si elle était disputée. Avec cet exercice, je prolonge la description des dépendances que je développe, à partir de Bruno Latour, dans l’article Fabriquer la corésilience : la capacité d’un groupe à traverser les crises commence par l’inventaire de ce dont il dépend, et nos dépendances incluent désormais des agents dont la part remonte à des entreprises lointaines. Dans un hôpital, une école ou une mairie, les personnes qui décrivent ces circuits savent ensuite ce qu’elles y confient, à qui, et à quel prix réel ; j’ai proposé dans l’article Le numérique souverain, un choix micropolitique des gestes concrets pour reprendre la main. Décrire ces circuits, c’est aussi faire quelque chose de la peur du remplacement, au lieu de la faire taire. Ces collègues qui ne sont pas des collègues travaillent déjà parmi nous, et leur part va, par défaut, à leurs propriétaires. Recevoir une part de ce qu’ils produisent, les industriels eux-mêmes nous le proposent ; apporter notre part à côté de la leur, c’est l’affaire des œuvrant·es ; prendre part aux décisions qui les gouvernent, personne ne nous le propose, et c’est par là qu’il me semble qu’il faut commencer.