À la suite des incendies et des canicules de l’été 2026, le psychiatre Serge Tisseron défend dans Le Monde l’idée que la capacité d’une personne, d’un groupe ou d’un territoire à surmonter une catastrophe dépend de celle de tous les autres, ce qu’il nomme la corésilience. J’abonde dans son sens, et je propose d’entrer dans le comment : les méthodes de création partagée et d’intelligence collective offrent des lieux d’entraînement concrets à cette corésilience.
La cinquième vague de la résilience
Dans sa tribune « Incendies et canicules obligent à penser la résilience autrement » (Le Monde, août 2026), Serge Tisseron retrace l’histoire du mot. La résilience a d’abord été théorisée, rappelle-t-il, comme une qualité individuelle permettant à des enfants traumatisés par la guerre de se reconstruire, puis elle est devenue une compétence que chacun·e pourrait acquérir, ce dont le marché du développement personnel s’est emparé. Dans les années 2000, une quatrième phase l’a pensée comme un phénomène social faisant intervenir de multiples dimensions. Et depuis 2020 s’ouvre selon lui une cinquième vague : « il n’y a pas de résilience, seulement des corésiliences ». La résilience d’aucun système, écrit-il, ne peut être envisagée indépendamment de celle des autres. Une entreprise ne peut pas être résiliente dans une ville qui ne l’est pas, ni une ville dans une région abandonnée, et ainsi de proche en proche jusqu’au niveau mondial. Le réchauffement climatique impose ce déplacement, parce qu’il rend impossible la prévention par référence aux événements du passé, parce qu’il fait peser des stress chroniques et non plus seulement des chocs exceptionnels, et parce qu’« en révélant et en aggravant les inégalités, il devient un facteur majeur de dérèglement social ». Sa conclusion est politique : mettre en place une société résiliente suppose de réduire les inégalités et de donner aux gens une vie meilleure dans les moments sans crise. Serge Tisseron travaille ce sujet de longue date, notamment dans La Résilience (PUF, 2007).
Du programme à la méthode
Cette tribune me semble importante parce que Serge Tisseron y déplace la résilience du vocabulaire psychologique vers le vocabulaire politique, sans abandonner le premier. Mais elle reste, et c’est le rôle d’une tribune, au niveau du programme. Réduire les inégalités, organiser les solidarités, renforcer les liens sociaux au quotidien, évaluer les vulnérabilités collectives et détecter les signaux faibles : le texte ne dit pas qui fera ces choses, où, ni avec quels outils. C’est là que ma pratique peut, à mon sens, apporter quelque chose. La corésilience est une capacité qui s’exerce, et une capacité qui s’exerce a besoin de lieux d’entraînement. Les dispositifs de création collective sont de tels lieux. Ils ne sont certainement pas les seuls, mais ce sont ceux que je connais de l’intérieur, depuis plus de vingt ans de pratique dans les champs culturel, social, éducatif et du soin.
Dans un atelier de création collective, des personnes qui ne se connaissent pas reçoivent un objet commun à fabriquer, des moyens simples pour le faire et un temps limité. Dans ce cadre, les gestes que Serge Tisseron appelle de ses vœux se produisent réellement. Les participant·e·s coopèrent avec des inconnu·e·s, et des liens sociaux se renforcent. Les sujets qu’iels choisissent d’aborder disent leurs inquiétudes, et une évaluation des vulnérabilités collectives se dessine. Et les récits qu’iels fabriquent portent leur perception fine du territoire, celle-là même qui permet de détecter les signaux faibles.
L’imaginaire des catastrophes en papier découpé
L’idée de travailler en amont sur l’imaginaire des catastrophes vient de Serge Tisseron, qui préside l’IHMéC, l’Institut pour l’histoire et la mémoire des catastrophes. Pendant l’été 2023, avec l’association Cultures du Cœur, j’avais mené « La machine à voyager dans le futur », un cycle d’ateliers de création dans huit structures du champ social en France, où les personnes accompagnées créaient des récits collectifs et individuels sur le thème du futur. Lors de la restitution de ce projet au Ministère de la Culture, que j’ai racontée dans l’article Podcast : le numérique, un outil de médiation et de démocratie culturelle, Serge Tisseron, grand témoin de la matinée, a souligné combien ce travail d’imagination du futur prépare chacun·e à construire sa résilience. De là est venue l’idée d’un atelier portant directement sur l’imaginaire des catastrophes. J’en ai conçu le dispositif : en une journée, avec du papier découpé, chacun·e réalise de courts films d’animation sur les catastrophes qui préoccupent les habitant·e·s d’un territoire, inondation, accident industriel, feu de forêt ou pollutions chimiques. À Bègles puis à Bordeaux, des familles, des adultes, des enfants et des jeunes en service civique ont ainsi créé plus de vingt-cinq films, projetés ensuite en public. J’ai raconté ces deux journées dans les articles Crée ton film sur l’imaginaire des catastrophes et Crée ton film sur l’imaginaire des catastrophes, 2e édition. En lisant la tribune d’août 2026, j’y ai retrouvé, formulée en concepts, une expérience que ces journées m’avaient déjà donnée.
Un détail m’avait frappé lors de la seconde édition. Dans plusieurs films, la solidarité entre voisins apparaissait alors qu’aucune consigne ne la demandait. Une participante avait intégré à son film sur les feux de forêt des gestes d’entraide qui ne figurent dans aucun texte officiel de prévention. Quand des personnes reçoivent les moyens d’imaginer ensemble une catastrophe, elles racontent d’abord comment on s’aide.
Les catastrophes réelles ne ressemblent pas aux films catastrophe
L’essayiste américaine Rebecca Solnit a étudié cinq grandes catastrophes, du tremblement de terre de San Francisco en 1906 à l’ouragan Katrina en 2005, en passant par l’explosion d’Halifax, le séisme de Mexico et le 11 septembre 2001 (Un paradis en enfer. Quand des communautés extraordinaires naissent du désastre, 2009, traduction française aux Éditions de l’Olivier, 2023). Elle constate, archives et témoignages à l’appui, que dans les désastres réels l’entraide prédomine. Les survivant·e·s improvisent des cantines et des refuges, organisent les premiers secours, avec une inventivité et parfois une joie déconcertantes. Les comportements de panique et de pillage, omniprésents dans les films catastrophe, sont rarissimes sur le terrain. Solnit montre même que le danger vient souvent de la peur des autorités envers la foule, cette « panique des élites » qui, à La Nouvelle-Orléans, a fait traiter des sinistré·e·s en pillard·e·s.
Je trouve dans ce livre un éclairage sur nos ateliers. L’imaginaire dominant de la catastrophe, celui des blockbusters, est faux sur ce point précis, et il n’est pas inoffensif, puisqu’il prépare les institutions à se méfier des populations au moment même où celles-ci s’entraident. Travailler l’imaginaire collectivement est donc un acte correctif, et non une activité décorative en marge de la « vraie » prévention. La solidarité que les participant·e·s de nos ateliers ont mise dans leurs films, sans que personne ne la leur demande, correspond précisément au comportement réel des populations sinistrées que Solnit documente. L’imaginaire qui s’élabore dans un atelier, nourri du vécu et du territoire des personnes, est, sur ce point au moins, plus proche du réel que l’imaginaire industriel du cinéma hollywoodien.
Des compétences qui s’entraînent
Serge Tisseron écrit qu’une société résiliente additionne des qualités individuelles et des processus collectifs internes aux groupes. Les compétences psychosociales donnent à cette formule un contenu précis. Définies par l’Organisation mondiale de la santé en 1993, elles regroupent les capacités cognitives, émotionnelles et sociales qui permettent de répondre aux exigences de la vie quotidienne. J’ai développé dans les articles L’art et la culture au service des compétences psychosociales et Quand trente-cinq professionnel·le·s découvrent leurs compétences psychosociales par l’expérience créative la manière dont les pratiques artistiques les font travailler. Dans un atelier de film en papier découpé, on mobilise les trois registres à la fois : le registre émotionnel quand on met en scène des peurs, le registre social quand on fabrique à plusieurs avec les contraintes des autres, le registre cognitif quand on résout les mille problèmes concrets d’un tournage. La transmission de ces compétences, notamment vers les jeunes générations, me semble relever d’une politique de corésilience.
Trois écologies pour trois niveaux
Serge Tisseron distingue trois niveaux d’organisation de la corésilience : micro (l’individu), méso (la famille, les associations, les communes), macro (les États et, de proche en proche, la planète). Je retrouve dans cette architecture celle que Félix Guattari proposait dès 1989 dans Les Trois Écologies : écologie mentale, écologie sociale, écologie environnementale, trois registres à travailler ensemble parce qu’aucun ne tient sans les autres. J’ai présenté cette écosophie dans l’article Présence et adaptation. La correspondance entre les deux pensées me paraît éclairante, parce qu’elle indique la tâche d’un dispositif de corésilience : agir sur les trois registres en même temps. Dans un atelier de création sur les catastrophes, on travaille l’écologie mentale (les représentations et les peurs), l’écologie sociale (le groupe qui fabrique ensemble) et l’écologie environnementale (le sujet même des films, le territoire et ses risques). Cette simultanéité distingue un dispositif de corésilience d’une simple action de sensibilisation, laquelle ne touche que les représentations.
Décrire ce dont on dépend
Bruno Latour proposait dans Où atterrir ? (La Découverte, 2017) un exercice politique d’apparence modeste : décrire son terrain de vie, c’est-à-dire faire l’inventaire de ce dont on dépend pour subsister, et de qui dépend de nous. Il y voyait la condition de toute réorientation politique à l’ère du nouveau régime climatique, et suggérait de renouer avec la procédure des cahiers de doléances. Cet exercice de description est, à mon sens, le premier geste de la corésilience. On ne peut pas prendre soin d’interdépendances qu’on ne connaît pas. Or la description des dépendances gagne à se faire collectivement, parce que personne ne voit seul l’ensemble de son propre réseau : mes voisin·e·s connaissent des fragilités de mon territoire que j’ignore. L’enquête partagée et la cartographie collective, parmi d’autres méthodes d’intelligence collective, permettent ce travail. La vigilance de tous et l’attention aux signaux faibles que demande Serge Tisseron supposent cette attention distribuée, qui ne peut pas être déléguée à des expert·e·s.
Une culture de la résilience
Le mot culture convient ici dans ses deux sens. La corésilience se cultive, comme un sol, par un travail patient et répété, et non par des campagnes ponctuelles de communication. Et le champ culturel, celui des cinémas, des bibliothèques, des centres sociaux et des lieux d’éducation populaire, constitue déjà l’infrastructure disponible pour ce travail : un maillage de lieux où des gens se réunissent et où des imaginaires s’élaborent. J’ai proposé dans l’article Pour une robustesse coopérative des projets culturels des pistes pour que ces structures elles-mêmes tiennent dans l’incertitude. Il s’agirait maintenant de reconnaître leur rôle dans la tenue de tout le reste.
Les moyens nécessaires sont modestes. Du papier, des ciseaux, une caméra, une salle municipale, quelques heures. Cette simplicité est une condition de la reproductibilité, car des méthodes qui demanderaient des moyens rares reproduiraient les inégalités que Serge Tisseron appelle à réduire. Toute personne qui anime des groupes peut s’emparer de ces façons de faire, et c’est bien pour cela que je les documente et que je les transmets.