Internet nous paraît immatériel, et pourtant il est fait de câbles, d’ordinateurs et de règles communes. Avoir quelques éléments de compréhension de ces techniques peut sembler inutile. Il me semble pourtant que, sans chercher à devenir spécialiste, cette compréhension permet de faire de bien meilleurs choix. En octobre 2025, c’est par là que j’ai commencé le cycle de webinaires que j’animais pour la Fondation Afnic, à destination des associations : comment les données circulent, comment le HTML structure une page. Je reprends ici ces bases en les développant, et je prends pour exemple le trajet d’une page de ce site, depuis le serveur de Clermont-Ferrand où il est hébergé jusqu’à votre écran. Je termine par quelques repères pour choisir les outils d’une organisation.
Pourquoi savoir de quoi est fait internet
Quand nous publions un texte, une photo ou une vidéo sur internet, nous ne voyons ni où ils sont conservés, ni par où ils passent pour arriver sur l’écran de quelqu’un d’autre. On dit d’ailleurs que nos fichiers sont « dans le cloud », dans le nuage. En 2023, dans Le numérique n’est pas immatériel, j’ai parlé à ce propos d’un « monde magique des données » : c’est très pratique, mais cela nous pousse à nous en remettre aux personnes qui semblent savoir, par exemple au prestataire qui juge le site démodé et conseille de le refaire. Faut-il pour autant devenir informaticien·ne ? Non, bien sûr. Il suffit à mon sens de savoir de quoi internet est fait, comment les données y circulent et qui en fixe les règles, pour poser des questions précises et juger par soi-même, surtout quand il s’agit de ce qui doit durer.
En 2012, presque tous les webdocumentaires passaient par Flash, un module ajouté aux navigateurs (les logiciels avec lesquels on consulte le web, comme Firefox, Chrome ou Safari) et appartenant à une entreprise, Adobe. J’ai écrit à l’époque, dans La technologie derrière le webdocumentaire, qu’ils deviendraient illisibles quand Flash disparaîtrait. Flash a finalement disparu le 31 décembre 2020, et avec lui tous ces sites, ces webdocumentaires, ces œuvres interactives, devenus illisibles parce qu’ils dépendaient, comme on dit, d’un système propriétaire, celui d’un éditeur de logiciels. La toute première page web, créée par Tim Berners-Lee et remise en ligne en 2013 par le CERN, le laboratoire où le web a été inventé, s’ouvre au contraire dans tous les navigateurs d’aujourd’hui. C’est là qu’on perçoit la force des standards techniques ouverts et libres, ce qu’on appelle des « communs numériques ». Le problème, c’est que les propositions commerciales, justement parce qu’elles sont commerciales, savent séduire : grâce au marketing, elles paraissent plus pratiques, et parfois plus répandues. Mais elles sont forcément beaucoup moins pérennes.
Des ordinateurs reliés par des câbles et des ondes
Un réseau, ce sont des ordinateurs reliés entre eux pour échanger des données. Internet est un réseau de réseaux. La page que vous lisez en ce moment, par exemple, part d’un serveur de l’hébergeur o2switch, à Clermont-Ferrand, traverse le réseau de cet hébergeur, puis celui de votre fournisseur d’accès (Orange, Free, SFR, Bouygues Telecom, etc., l’entreprise à qui vous payez votre abonnement), qui est relié à des centaines d’autres réseaux en de très nombreux points. D’où son nom, inter-net, « entre les réseaux ».
Ce réseau est fait d’objets matériels, comme je l’ai expliqué dans Le numérique n’est pas immatériel. On peut en distinguer trois sortes :
- Des câbles et des ondes transportent les signaux. Fibres optiques et câbles de cuivre sous les rues, câbles posés au fond des mers entre les continents, antennes des réseaux de téléphonie mobile (4G, 5G), wifi dans les maisons. Selon TeleGeography, un cabinet d’études spécialisé dans les télécommunications, 607 systèmes de câbles sous-marins étaient en service en septembre 2026, et 102 en projet.
- Des appareils servent à consulter les contenus. Ordinateurs, téléphones, tablettes, télévisions, etc.
- Des ordinateurs conservent les contenus et les envoient à qui les demande. On les appelle des serveurs. Ils sont le plus souvent installés chez des hébergeurs, des entreprises dont le métier est de garder des ordinateurs allumés jour et nuit, dans de grands bâtiments qu’on appelle des centres de données (ou « data centers »). Ce site est hébergé chez o2switch, une entreprise française qui possède ses propres centres de données à Clermont-Ferrand. La Seine-Saint-Denis en comptait vingt-sept à elle seule à l’été 2026, comme je l’ai rapporté dans Les data centers, nous les remplissons nous-mêmes.
Comme tout objet matériel, ils peuvent être endommagés. Le 14 mars 2024, quatre câbles sous-marins (ACE, SAT-3, WACS et MainOne) ont été coupés au large de la Côte d’Ivoire, vraisemblablement par un glissement de terrain sous-marin ; selon l’Internet Society, association internationale consacrée au développement d’internet, l’accès a été perturbé dans treize pays, et presque entièrement coupé en Côte d’Ivoire.
Une adresse IP pour chaque machine
Votre téléphone, votre box et le serveur d’o2switch sortent d’usines différentes, souvent sur des continents différents. Comment ces machines arrivent-elles à échanger des données ? Grâce à des règles communes, qu’on appelle des « protocoles ». Depuis le 7 avril 1969, date du premier d’entre eux, ces règles sont publiées dans des documents numérotés, les RFC (Request for Comments, « appel à commentaires »), que chacun·e peut lire gratuitement en ligne, et les fabricants de matériel comme les programmeur·euses du monde entier les appliquent de la même façon.
La première de ces règles est que chaque machine reliée au réseau ait une adresse unique. On l’appelle l’adresse IP, de l’anglais Internet Protocol, « protocole internet ». Vous en avez peut-être déjà vu une dans les réglages de votre box ? Dans la version d’origine, IPv4, décrite en septembre 1981 dans la RFC 791, elle s’écrit avec quatre nombres de 0 à 255 séparés par des points : celle de benoitlabourdette.com, par exemple, est 109.234.164.81. Cela fait un peu plus de quatre milliards d’adresses possibles, ce qui paraissait presque infini en 1981, quand seulement quelques centaines d’ordinateurs étaient reliés au réseau. L’organisme qui les distribue en Europe, le RIPE NCC, a pourtant attribué ses dernières le 25 novembre 2019. La nouvelle version, IPv6, aux adresses beaucoup plus longues, existe depuis 1995 et se répand progressivement : en France, selon l’Arcep, son taux d’utilisation dépassait 62 % en 2023, ce qui plaçait le pays au deuxième rang mondial. Pourquoi a-t-il fallu tant d’années ? Parce qu’il faut mettre à jour tous les équipements qui acheminent les données d’un point à un autre du réseau (les routeurs, dont je parle plus loin), et que deux machines qui ne parlent pas la même version ne peuvent pas échanger directement. Cela paraît très lent, mais cette lenteur est le prix de la fiabilité.
Les données voyagent en paquets
Tout ce qui circule sur internet (un texte, une photo, un son) est d’abord transformé en une suite de 0 et de 1, comme je l’explique pas à pas dans Le numérique n’est pas immatériel. Pour l’envoyer, l’ordinateur découpe cette suite de 0 et de 1 en « paquets », des morceaux de 12 000 bits au plus, soit 12 000 chiffres, des 0 ou des 1. Une photo de 3 mégaoctets prise avec votre téléphone est ainsi découpée en deux mille paquets environ. Chaque paquet porte l’adresse IP de la machine à laquelle il est destiné, un peu comme l’adresse que nous écrivons sur une enveloppe. Si vous envoyez la photo à votre grand-mère par une messagerie, cette machine est d’abord le serveur de la messagerie, qui la fera suivre jusqu’à son téléphone.
Les paquets passent ensuite par des « routeurs », des ordinateurs installés chez les fournisseurs d’accès et aux points où les réseaux se rejoignent. Votre box, par exemple, est un petit routeur. D’après l’adresse inscrite sur chaque paquet, chaque routeur le transmet au routeur suivant, plus proche de la destination. Les deux mille paquets de la photo ne prennent donc pas forcément le même chemin, et l’ordinateur qui les reçoit les remet dans l’ordre. Et si un câble est coupé, comme au large de la Côte d’Ivoire en 2024 ? Les paquets passent par d’autres câbles, s’il en reste. C’est un second protocole, TCP, qui vérifie que tous les paquets sont arrivés et redemande ceux qui manquent, d’où le nom de « TCP/IP » qu’on donne souvent aux deux ensemble.
Le premier message envoyé sur un réseau de ce type date du 29 octobre 1969. À l’université de Californie à Los Angeles, l’étudiant Charley Kline essaie d’envoyer le mot « login » à un ordinateur du Stanford Research Institute, qui tombe en panne après deux lettres : le premier message est « lo ». Ce réseau, ARPANET, est financé par l’agence de recherche du ministère américain de la Défense, l’ARPA, et construit avec des universités. En 1964, Paul Baran, ingénieur à la RAND Corporation, avait publié dans On Distributed Communications le plan d’un réseau capable de survivre à des destructions. Les concepteurs d’ARPANET ont toujours dit qu’ils n’avaient pas construit leur réseau pour résister à une guerre nucléaire, mais ils ont repris ses principes ; je l’ai raconté dans Un spécialiste dans la poche. En mai 1974, Vinton Cerf et Robert Kahn ont publié un article qui décrivait un protocole permettant à des réseaux différents de s’échanger des paquets. Ce protocole a été scindé en deux en 1978, TCP et IP, et l’ARPA a rendu TCP/IP obligatoire sur toutes les machines d’ARPANET le 1er janvier 1983.
Des noms de domaine pour ne pas avoir à retenir les adresses
Qui se souviendrait de 109.234.164.81 ? On a donc créé les noms de domaine, comme benoitlabourdette.com. Quand vous tapez ce nom et appuyez sur Entrée, ou que vous le validez sur votre téléphone, il est envoyé au DNS (Domain Name System, « système des noms de domaine »). C’est un annuaire, dupliqué sur des milliers de serveurs dans le monde, qui convertit simplement le nom de domaine en adresse IP, celle du serveur où le site est hébergé. Dans les années 1970, à l’époque d’ARPANET, un fichier, hosts.txt, lui aussi recopié sur toutes les machines, donnait déjà la liste de tous les ordinateurs connectés et de leurs adresses IP. C’est en 1983, alors qu’un peu plus de cinq cents ordinateurs étaient reliés à ce réseau dans le monde, que l’informaticien Paul Mockapetris a proposé de créer l’annuaire DNS.
Le nom de domaine et l’hébergement sont donc deux choses distinctes. Vous pouvez tout à fait réserver un nom en .fr et, avec les logiciels appropriés, héberger votre site sur votre propre ordinateur. Pour ma part, afin de déléguer la maintenance et de gagner en fiabilité, je fais appel à un hébergeur, o2switch, qui s’occupe à la fois de mon nom de domaine et de l’hébergement de mon site.
On comprend aussi qu’un nom de domaine ne s’achète pas : il se loue, le plus souvent à l’année, auprès d’un « bureau d’enregistrement ». Pour les noms en .fr, c’est l’Afnic qui, depuis 1997, gère l’extension sur les plans technique, juridique et financier. Mais vous ne réservez pas votre .fr directement auprès d’elle : vous passez par un bureau d’enregistrement, comme Gandi ou OVH, ou par votre hébergeur, qui travaillent avec l’Afnic. C’est pourquoi ces institutions sont si peu connues : nous ne sommes jamais en contact direct avec elles.
J’en ai fait l’expérience avec filmerlesmots.fr, le site de « Filmer les mots », la dynamique de création participative que j’ai lancée en 2011 avec la Délégation générale à la langue française et aux langues de France. Je n’ai pas renouvelé la location en 2016, et quelqu’un d’autre a aussitôt réservé le nom : le registre de l’Afnic, que chacun·e peut consulter en ligne, indique un nouvel enregistrement le 2 décembre 2016, par un titulaire anonyme. Il me faut maintenant guetter le moment où cette personne cessera de l’exploiter et ne renouvellera pas sa location, pour le reprendre, ou bien le lui racheter ; mais les noms de domaine se négocient alors comme aux enchères, et cela peut coûter cher. En attendant, les liens que mes articles de 2012 à 2015 font vers ce site ne mènent plus nulle part. Je détaille ces questions dans Nom de domaine, hébergeur, plateforme en ligne : à qui appartient le site de votre association ?.
Clients et serveurs
Quand vous vous asseyez dans un café, vous êtes le client : de votre table, vous appelez le serveur et vous lui passez commande, puis il va chercher votre café, ou votre profiterole au chocolat, et vient vous servir. L’informatique a repris cette image, dans un sens très technique. Votre ordinateur, quand il consulte un site, est le « client » : il demande à un autre ordinateur, désigné par son adresse, de lui envoyer une page, par exemple la page d’accueil du site. Cet autre ordinateur est le « serveur », qui la lui envoie. Pour cet article, le serveur est celui d’o2switch, à Clermont-Ferrand.
En réalité, chaque ordinateur est à la fois client et serveur : pour recevoir la page, il a bien fallu que le vôtre envoie sa demande. Le client donne quelque chose pour recevoir autre chose en retour. Benjamin Bayart, alors président du fournisseur d’accès associatif French Data Network, le rappelait en juillet 2007 à Amiens, dans sa conférence « Internet libre ou Minitel 2.0 ? » : internet est « un réseau d’ordinateurs qui sont tous à la fois clients et serveurs ».
Les NAS, que je recommandais en 2023 aux petites organisations dans Le numérique n’est pas immatériel, sont des disques durs connectés, allumés en permanence chez soi ou au bureau et accessibles par internet. Ils permettent d’avoir son propre cloud, sans passer ni par un hébergeur, ni par Google ou un autre des GAFAM, et aussi, si on le souhaite, d’héberger son propre site. Mais on en devient alors responsable techniquement : s’il y a une coupure de courant chez soi, par exemple, le site n’est plus accessible du tout. C’est ce qui est arrivé, à une tout autre échelle, quand un centre de données d’OVH, le premier hébergeur européen, a brûlé à Strasbourg, dans la nuit du 9 au 10 mars 2021 : selon le cabinet Netcraft, 3,6 millions de sites sont devenus inaccessibles d’un instant à l’autre. Et les personnes qui n’avaient pas fait elles-mêmes leurs sauvegardes, qui n’avaient pas de double de ce qui était chez OVH, ont perdu leur site à tout jamais.
Les protocoles, des règles empilées en couches
IP, TCP et DNS sont déjà trois protocoles. Le web en ajoute un quatrième, HTTP, que Tim Berners-Lee a défini en même temps que le HTML : c’est par lui que votre navigateur demande une page au serveur d’o2switch et que celui-ci la lui renvoie. Vous avez sans doute remarqué que l’adresse des sites commence le plus souvent par « https» : le « s » veut dire que les échanges sont chiffrés, c’est-à-dire rendus illisibles pour quiconque les intercepterait au passage, grâce à un autre protocole, TLS. Le courriel en utilise encore d’autres, SMTP pour envoyer un message et IMAP pour le consulter, que vous avez peut-être croisés dans les réglages de votre messagerie.
Ces protocoles s’empilent les uns sur les autres, chacun s’appuyant sur celui du dessous. Les informaticien·nes en décrivent sept niveaux dans leur modèle de référence ; je vous propose un découpage plus simple, en cinq couches, qui suffit pour s’y retrouver :
| Couche | Ce qu’elle fait | Exemples | Où on la rencontre |
|---|---|---|---|
| Physique | transporter les signaux | fibre, cuivre, wifi, 4G, 5G | la box, le câble, le téléphone |
| Réseau | donner une adresse à chaque machine et acheminer les paquets | IP (IPv4, IPv6) | l’adresse IP d’un serveur |
| Transport | découper en paquets, vérifier, remettre dans l’ordre | TCP | rarement visible |
| Chiffrement | rendre les échanges illisibles au passage | TLS | le cadenas du navigateur, le « s » de https |
| Application | rendre un service précis | HTTP et HTTPS pour le web, SMTP et IMAP pour le courriel, DNS pour les noms, SFTP pour déposer des fichiers sur un serveur | l’adresse d’un site, les réglages d’une messagerie |
À quoi sert-il de savoir tout cela ? À lire les messages d’erreur et les devis, par exemple. Un « certificat expiré » concerne le chiffrement : le certificat est la pièce d’identité du site qui permet d’établir la liaison chiffrée, et quand sa date de validité est dépassée, le navigateur affiche un avertissement. Un « problème de DNS » concerne l’annuaire des noms : le site existe, mais son nom ne mène plus à lui. Un « accès SFTP » est un moyen de déposer des fichiers sur le serveur. Et comme le courriel et le web sont deux usages distincts, qui reposent sur les mêmes couches du dessous, vous pouvez changer d’hébergeur pour votre site sans changer de messagerie, et inversement.
Le web, un usage d’internet parmi d’autres
Nous disons souvent « internet » pour parler du web. Mais quand vous envoyez un courriel depuis la messagerie de votre téléphone, êtes-vous sur le web ? Non : vous êtes sur internet, et votre message part par un autre protocole, SMTP. Il en va de même pour les appels en visioconférence, la télévision par la box, beaucoup d’applications, etc. Le web n’en est qu’un usage parmi d’autres : des pages, que l’on consulte avec un navigateur et qui sont reliées entre elles par des liens.
Il a été imaginé par Tim Berners-Lee, un informaticien britannique du CERN, le laboratoire européen de physique des particules installé près de Genève. En mars 1989, il propose à sa hiérarchie un système pour que les chercheur·euses puissent partager leurs documents ; il reprend sa proposition en mai 1990, et en décembre 1990 le premier serveur et le premier site du web fonctionnent sur son ordinateur. Le 6 août 1991, il présente publiquement le projet sur un forum de discussion d’internet, alt.hypertext.
Son idée est d’appliquer à internet l’hypertexte, un texte dans lequel certains mots sont des liens, sur lesquels on clique pour arriver à une autre page, du même site ou d’un site situé à l’autre bout du monde. Pour écrire ces pages, il définit un langage, le HTML (HyperText Markup Language, « langage de balisage hypertexte »), dans lequel de petites marques, les balises, indiquent au navigateur que telle phrase est un titre, que tel mot est un lien. Une page web est donc un simple fichier de texte. Le premier logiciel de Berners-Lee, WorldWideWeb, servait à la fois à lire et à écrire des pages ; une équipe réunie au CERN en février 2019 l’a reconstitué pour qu’on puisse l’essayer en ligne.
Que se passe-t-il quand vous tapez une adresse ?
Avec ces notions, on peut suivre ce qui se passe, en moins d’une seconde, quand vous tapez une adresse comme https://www.benoitlabourdette.com dans votre navigateur :
- Le navigateur demande au DNS l’adresse IP qui correspond au nom de domaine.
- Il ouvre une liaison avec le serveur qui porte cette adresse (protocole TCP).
- Le navigateur et le serveur échangent une clé pour chiffrer la suite (protocole TLS) ; le cadenas s’affiche.
- Le navigateur demande la page (protocole HTTPS).
- Le serveur renvoie la page, un fichier de texte écrit en HTML, découpé en paquets.
- Ce fichier contient aussi l’adresse des images, de la feuille de style (le fichier qui décrit les couleurs et la mise en page) et des polices de caractères, que le navigateur demande ensuite, parfois à d’autres serveurs.
- Le navigateur assemble le tout et affiche la page.
Chacune de ces étapes peut échouer, et quand on sait laquelle, on sait à qui s’adresser : à celui qui gère le nom de domaine si le DNS ne trouve pas l’adresse, à l’hébergeur si le serveur ne répond pas. Le fichier HTML de l’étape 5, vous pouvez le voir vous-même : faites un clic droit dans une zone vide de la page et choisissez « Afficher le code source de la page ». Le raccourci clavier est Ctrl+U, et Cmd+Option+U sur Mac (dans Safari, il faut d’abord activer le menu Développement dans les réglages). Je montre comment le lire dans Ctrl+U : afficher le code source d’une page web pour la voir telle qu’elle arrive aux moteurs de recherche.
Un bien commun, placé dans le domaine public en 1993
Le 30 avril 1993, la direction du CERN signe un document qui place le logiciel du web dans le domaine public : n’importe qui peut l’utiliser, le copier, le modifier, sans rien payer ni rien demander. Robert Cailliau, ingénieur du CERN qui a porté le projet avec Berners-Lee, a raconté ce choix vingt ans plus tard (je traduis) :
« Finalement, comme le plaisir de fabriquer quelque chose d’utile nous intéressait plus que l’idée de nous enrichir, nous avons choisi le modèle habituel du CERN pour diffuser une technologie : la mettre librement à la disposition de tous. »
Robert Cailliau, « Twenty years of a free and open www », 2013.
Le web s’est ensuite répandu très vite : Matthew Gray, alors étudiant au MIT, comptait 130 sites en juin 1993, et environ 100 000 en janvier 1996. En octobre 1994, Berners-Lee fonde le World Wide Web Consortium (W3C), qui réunit entreprises, universités et associations pour s’entendre sur les règles communes du web, ce qu’on appelle des standards. Depuis février 2004, les participant·es à ses travaux s’engagent à accorder, sans redevance, des licences sur les brevets nécessaires pour appliquer ces standards. Quant au HTML lui-même, c’est un autre groupe qui en publie la version de référence, en accès libre, depuis un accord passé avec le W3C en 2019 : le WHATWG, fondé en 2004 par des fabricants de navigateurs (Apple, Mozilla, Opera). Chacun·e peut donc fabriquer un navigateur, un site ou un logiciel de création de sites sans rien payer à personne, et une page écrite en HTML peut être déplacée d’un hébergeur à un autre et lue sur n’importe quel appareil.
Six repères pour choisir ses outils
Pour une organisation qui a un site, je propose six repères :
- Préférer les standards ouverts aux technologies d’une seule entreprise. La première page du web, écrite en HTML, s’ouvre encore plus de trente ans après, alors que les webdocumentaires faits pour Flash ne s’ouvrent plus.
- Être soi-même titulaire du nom de domaine. C’est l’adresse que tout le monde connaît, celle des courriels de l’organisation, et celle vers laquelle mènent les liens et les résultats des moteurs de recherche.
- Savoir où se trouve le serveur. Demandez à votre prestataire chez quel hébergeur se trouve votre site, dans quel pays, et qui en fait les sauvegardes ; l’incendie d’OVH a montré ce que coûte l’absence de double, et j’y reviens dans Le numérique n’est pas immatériel.
- Vérifier que le site est en https. Le cadenas indique que les échanges sont chiffrés. Depuis juillet 2018, Chrome affiche « Non sécurisé » à côté de l’adresse d’un site qui ne l’est pas, ce qui inquiète à juste titre les visiteur·euses. Or, depuis 2016, l’organisme à but non lucratif Let’s Encrypt délivre gratuitement des certificats, et la plupart des hébergeurs les installent d’office.
- Distinguer le web et les plateformes. Facebook et Instagram appartiennent à Meta, qui en fixe les règles et peut les changer quand elle le veut, comme en janvier 2025, quand l’entreprise a mis fin à son programme de vérification des faits aux États-Unis. Ce site, lui, pourrait quitter o2switch demain sans changer d’adresse, et il se lit avec tous les navigateurs. Les réseaux sociaux restent utiles pour faire connaître une organisation, mais je crois que ce qui doit durer a sa place sur son site.
- Penser à long terme. Avant d’adopter un outil, posez deux questions à la personne qui vous le propose : ce que nous y mettrons sera-t-il encore lisible dans dix ans ? Pourrons-nous le récupérer pour l’installer ailleurs ?