Sur mobile, la moitié des pages d’accueil pèsent aujourd’hui plus de 2,3 mégaoctets. Je ne crois pas qu’on obtiendra la sobriété numérique en culpabilisant les internautes. Elle se joue surtout en amont, dans quelques décisions techniques qu’on ne prend qu’une fois : la mise en cache des pages, le format et la taille des images, l’encodage et l’hébergement des vidéos, le choix de l’hébergeur. Je les explique à partir de mon propre site.
79 % de l’empreinte du numérique vient de nos appareils
On demande volontiers aux internautes de trier leurs courriels ou de regarder moins de vidéos, et j’ai expliqué dans Le fantasme de l’écologie numérique pourquoi, en culpabilisant chacun·e, on détourne l’attention des choix industriels, dont les effets sont autrement plus importants. Pendant la première séance du cycle de webinaires que j’ai animé en octobre 2025 pour la Fondation Afnic, je l’ai dit à propos des intelligences artificielles : il ne faut pas culpabiliser les utilisateur·rices, et la responsabilité revient aux industriels qui construisent des centres de données gigantesques, branchés sur le réseau d’eau potable.
Pour un site web, il faut partir des chiffres. Selon l’étude que l’Ademe et l’Arcep ont menée à partir des données de 2020, le numérique représente 2,5 % de l’empreinte carbone de la France ; les terminaux (téléphones, ordinateurs, écrans, télévisions) en représentent 79 %, contre 16 % pour les centres de données et 5 % pour les réseaux, et 78 % de cette empreinte vient de la fabrication des équipements. Il me semble donc que, quand on fait un site, le plus utile pour la sobriété est de le faire léger, pour qu’on puisse le consulter sur un vieux téléphone ou avec une connexion lente, et que personne n’ait à changer d’appareil pour le lire. Or les pages s’alourdissent : selon le Web Almanac de HTTP Archive, le poids médian d’une page d’accueil sur mobile est passé de 845 kilo-octets en 2015 à plus de 2,3 mégaoctets en 2025, et ce sont les images qui pèsent le plus.
Pendant la deuxième séance, un participant m’a demandé comment je conciliais la sobriété avec un site dynamique, où le serveur fait tourner un programme et interroge une base de données à chaque visite. Je lui ai répondu en deux temps, sur le choix du logiciel et de ses réglages, puis sur celui de l’hébergeur. Pour le logiciel, une partie de la réponse tient à la mise en cache, qui consiste à ne calculer une page qu’une fois et à la renvoyer telle quelle à chaque visite tant que rien n’a changé, comme je l’explique dans Site statique, site dynamique, CMS : une base de données, des gabarits et un moteur derrière chaque page.
Toutes les images de mon site passées en WebP
L’autre partie de la réponse tient aux images. J’ai décidé de ne plus utiliser le format JPEG pour les images de mon site et de passer au format WebP. J’ai changé un réglage dans SPIP, toutes les images ont été régénérées d’un coup dans ce format, et depuis, les pages sont plus légères et s’affichent plus vite. Quand on mesure la page de mon article Les data centers, nous les remplissons nous-mêmes, on voit ce que cela donne : la photographie d’ouverture s’affiche sur un peu moins de 1 000 pixels de large, SPIP l’a recalculée en WebP sur 1 110 pixels, et elle pèse 58 kilo-octets. Il ne l’a calculée qu’une fois, puis il la ressert à chaque visite, parce que les gabarits de mon site appellent ses filtres d’image (réduire, recadrer, convertir). Toute la page pèse un peu plus d’un demi-mégaoctet à l’ouverture, et la part la plus lourde, ce sont les polices de caractères, plus de 200 kilo-octets, bien plus que la photographie. C’est l’une des raisons pour lesquelles je tiens SPIP pour le plus économe en ressources des CMS que je connais, et Drupal est lui aussi bien conçu de ce point de vue.
Google, qui a présenté le WebP en septembre 2010, indique que les images WebP compressées avec perte sont de 25 à 34 % plus légères que des JPEG de qualité équivalente. Safari l’affiche depuis septembre 2020, et tous les navigateurs courants avec lui. Et sur un site fait avec WordPress, comme plus de 40 % des sites du monde ? On peut y déposer des images WebP depuis la version 5.8, en 2021, mais les photographies déposées en JPEG ne sont converties qu’avec une extension, par exemple Modern Image Formats, que propose l’équipe de WordPress chargée des performances.
Sans CMS, il faut faire ce travail à la main, et redimensionner chaque photographie avant de la mettre en ligne : celle qui sort d’un téléphone mesure plusieurs milliers de pixels de large, pour s’afficher sur quelques centaines. Et c’est le texte qu’on écrit pour une image (son texte de remplacement, sa légende, son nom de fichier) qui la rend trouvable et accessible ; c’est le sujet de Une image n’existe sur le web que par le texte qu’on écrit pour elle : alt, légende, transcription, sous-titres.
Une minute de vidéo, dix à vingt mégaoctets
La vidéo est de loin ce qui pèse le plus lourd sur un site. J’ai décrit pas à pas, en 2018, dans Créer des fichiers vidéo légers et de bonne qualité, la méthode que j’emploie. J’y distingue deux fichiers : le master, l’original de la meilleure qualité possible, qu’on conserve en deux exemplaires sur deux supports différents, et le fichier de diffusion, encodé pour un usage précis. Pour le web, je fabrique ce second fichier avec HandBrake, parce qu’aucun logiciel de montage, à mon sens, ne permet un export à la fois léger et de bonne qualité ; HandBrake est un logiciel libre et gratuit, développé depuis 2003, qui fonctionne sous Windows, macOS et Linux.
Dans Bonnes pratiques pour la mise en ligne de vidéos, je donne les réglages pour le web : le format MPEG-4 H.264, que tous les navigateurs savent lire, la case « Web Optimized » cochée dans HandBrake, pour que la lecture puisse commencer avant la fin du téléchargement, et un fichier qui pèse entre dix et vingt mégaoctets par minute, ce qui passe à peu près partout. Dans le premier article, je précisais qu’une définition de 1280 × 720 pixels suffit pour une projection en salle, si bien qu’un même fichier peut servir aux deux usages. Je conseille de regarder la vidéo encodée en entier avant de la mettre en ligne, parce que c’est exactement ce que verront les personnes qui la lanceront.
Le lecteur vidéo dont je donne le code dans le même article comporte deux réglages utiles à la sobriété. Avec l’attribut preload="none", le navigateur ne télécharge rien de la vidéo tant que la personne ne l’a pas lancée, et une image fixe, désignée par l’attribut poster, s’affiche à sa place en attendant.
Quand on héberge ses vidéos avec son site plutôt que sur une plateforme, elles sont sauvegardées chaque fois qu’on sauvegarde le site. Et quand on les a encodées soi-même, on sait exactement ce qu’on a mis en ligne. Quand on met une vidéo sur YouTube, on donne son fichier original, mais on ne sait pas s’il est conservé ; on sait qu’il y a plusieurs encodages, et pour tout le reste on est complètement dans le flou.
Un centre de données au sous-sol d’une coopérative genevoise
Reste le choix de l’hébergeur. Pendant cette séance, j’ai cité l’hébergeur suisse Infomaniak, fondé à Genève en 1994, qui appartient à une partie de ses salarié·es. Son dernier centre de données est installé à Genève, au sous-sol de La Bistoquette, une coopérative d’habitation. Les premiers serveurs y ont été mis en service en décembre 2023, et depuis le 11 novembre 2024 toute l’électricité qu’ils consomment est récupérée sous forme de chaleur dans le réseau de chauffage à distance du quartier, exploité par les Services industriels de Genève. Lors de l’inauguration, le 27 janvier 2025, le centre fonctionnait au quart de sa capacité ; à pleine charge, vers 2028, il doit chauffer à l’année l’équivalent de 6 000 logements. Les serveurs y sont refroidis sans climatisation et sans eau supplémentaire, et le bâtiment consomme très peu d’électricité en plus de celle des serveurs : son PUE (le rapport entre l’électricité consommée par tout le bâtiment et celle des seules machines) est de 1,09, contre 1,64 en moyenne européenne selon le communiqué des Services industriels de Genève. Dans Les data centers, nous les remplissons nous-mêmes, je l’ai mis en regard de trois autres centres de données très différents, pour montrer que leur effet sur un territoire dépend de leur propriétaire et des calculs qu’on y fait tourner.
Selon l’Agence internationale de l’énergie, les centres de données ont consommé en 2024 environ 415 térawattheures, soit 1,5 % de l’électricité mondiale, et cette consommation pourrait plus que doubler d’ici 2030. L’historienne Fanny Lopez, dans À bout de flux (Divergences, 2022), montre que le numérique repose sur une infrastructure électrique qu’on ne voit pas, et que les centres de données puisent dans les réseaux publics sans produire eux-mêmes d’électricité ; elle propose de faire des réseaux électriques des communs, en associant le réseau national, repris en main par ses usager·ères, et des réseaux locaux comparables aux coopératives d’énergie renouvelable. En choisissant son hébergeur, une association peut peser, à son échelle, sur ce que deviennent cette électricité et cette chaleur.
On peut aller beaucoup plus loin. Depuis l’automne 2018, le site de Low-tech Magazine, la revue en ligne de Kris De Decker, tourne sur un petit ordinateur installé sur le balcon de son domicile, à Barcelone, et alimenté par un panneau solaire (de 50 watts au départ, de 30 aujourd’hui). Les images y sont tramées en noir et blanc avec quatre niveaux de gris pour peser moins, une page y pèse en moyenne moins d’un demi-mégaoctet, environ cinq fois moins que sur l’ancien site, et le site s’éteint quand la batterie est vide, ce qui arrive lors des longues périodes de temps couvert. Je ne propose pas cette solution aux associations, qui ont besoin d’un site toujours accessible, mais je la trouve éclairante : on y voit que la sobriété d’un site se décide dans son infrastructure, et qu’elle peut se payer d’un site parfois éteint, ce qu’on choisit d’accepter ou non.
Cinq vérifications à faire avec la personne qui s’occupe du site
Rien de tout cela ne se fait tout seul : avec un CMS bien conçu, on peut très bien servir des images trop lourdes si les gabarits ont été écrits sans y penser, et un hébergeur attentif à l’environnement héberge aussi des sites qui pèsent plusieurs mégaoctets par page. Je propose de vérifier cinq points avec la personne qui s’occupe du site :
- On mesure le poids d’une page type dans les outils de développement du navigateur (clic droit dans la page, « Inspecter », onglet « Réseau »), en rechargeant la page.
- On regarde le format et la taille des images, pour qu’elles soient proches de leur taille d’affichage et dans un format récent comme le WebP.
- On vérifie que la mise en cache est activée et réglée, dans le CMS ou chez l’hébergeur.
- On s’assure que les vidéos sont encodées pour le web, hébergées avec le site, et chargées seulement quand on les lance.
- On lit ce que l’hébergeur publie sur l’origine de son électricité, sur la durée de vie de ses serveurs et sur ce qu’il fait de leur chaleur.
Un site léger s’affiche aussi plus vite sur les réseaux lents et les vieux appareils, et reste lisible pour les personnes qui n’ont pas le dernier téléphone. Dans Ressources du webinaire « Mieux communiquer sur le web », je présentais l’accessibilité comme le fil rouge de ce cycle, et l’accessibilité économique, à propos du coût des outils, comme l’une de ses formes ; un site léger en est une autre. En choisissant un hébergeur et des logiciels, on décide aussi à qui l’on confie ses données, question que je traite dans Nom de domaine, hébergeur, plateforme en ligne : à qui appartient le site de votre association ?.