Former aux droits culturels, c’est transmettre des connaissances à des personnes dont on affirme en même temps que leur culture et leurs savoirs sont légitimes. La manière d’animer (la disposition de la salle, les consignes, la place laissée à la parole, le programme qu’on accepte de lâcher) engage donc autant que le contenu. Je le montre à partir d’une journée de sensibilisation que j’ai animée pour l’équipe d’un bureau de production de spectacle vivant.
Le paradoxe de la transmission
L’expression « former aux droits culturels » a quelque chose de paradoxal. Former, c’est étymologiquement donner forme, mettre en forme. C’est un geste qui va de celui ou celle qui sait vers celui ou celle qui ne sait pas encore. Or les droits culturels partent de l’idée inverse : chaque personne est porteuse d’une culture légitime, les savoirs ne descendent pas d’en haut, et la richesse naît de la rencontre entre des cultures différentes et non de l’imposition d’une culture aux autres.
Comment transmettre les droits culturels sans les trahir ? Comment transmettre (car il y a bien des connaissances juridiques, philosophiques, historiques à partager) tout en respectant les droits culturels de celles et ceux à qui l’on s’adresse ?
Cette question se pose dans la pratique, à chaque instant de l’animation d’une journée de travail : dans la disposition de l’espace, dans la manière de donner les consignes, dans le choix de ce que l’on montre, dans la place que l’on accorde à la parole de chacun·e, et surtout dans la capacité à renoncer à son propre programme lorsque le groupe a besoin d’autre chose. Les méthodes pédagogiques que l’on emploie sont le premier message que l’on envoie aux personnes. Avant même d’avoir prononcé le mot « droits culturels », on les met en œuvre, ou on les contredit.
J’ai eu récemment l’occasion d’animer une journée de sensibilisation aux droits culturels pour l’équipe d’un bureau de production de spectacle vivant. L’équipe comptait sept personnes, dont la plupart découvraient le sujet, et nous avions une seule journée. En la racontant, je voudrais partager quelques principes de méthode qui, je crois, valent au-delà de cette journée, pour toute transmission des droits culturels.
Scénographier le lieu avant de prononcer un mot
Je suis arrivé en avance. La journée se déroulait dans les locaux mêmes de la structure, c’est-à-dire dans un espace de travail quotidien. On travaille différemment dans un lieu familier et dans un lieu neutre. J’ai donc commencé par scénographier l’espace, le transformer assez pour que les personnes sentent en arrivant qu’il allait se passer quelque chose d’inhabituel, tout en restant chez elles.
Sur la table, j’avais disposé une centaine de livres. Pas seulement des ouvrages sur les droits culturels au sens strict, mais un ensemble volontairement éclectique : philosophie pragmatiste américaine avec John Dewey, pédagogies nouvelles avec Célestin Freinet, anthropologie, sociologie contemporaine, communication non violente, ouvrages féministes, essais de Hartmut Rosa, d’Ivan Illich, de Hannah Arendt, de Romain Graziani, etc. Des revues, des articles.
À leur arrivée, avant même de s’asseoir, je leur ai demandé de choisir deux livres, de les feuilleter, et de photographier ce qui les intéressait : la couverture, un extrait, la quatrième de couverture…
J’ai choisi cette entrée par les livres parce qu’ainsi, sans avoir besoin de l’énoncer, on fait comprendre d’emblée que chacun·e va se construire à sa manière. Il n’y a pas un parcours obligé, pas un livre qu’il « faudrait » lire. On reconnaît dès les premières minutes l’autonomie de chaque personne dans son rapport au savoir. Le choix d’un livre est un geste intime, il dit quelque chose de nos curiosités, de nos intuitions, de ce qui nous attire sans que l’on sache toujours pourquoi. C’est déjà un exercice des droits culturels.
Par la diversité des ouvrages, je voulais aussi faire comprendre que les droits culturels ne sont pas un sujet clos, un corpus fermé. Ils se nourrissent de philosophie, de pédagogie, de sociologie, de pensée féministe, de réflexions sur le numérique, etc. Cette traversée des disciplines fait partie du sujet lui-même. La montrer dès le premier geste, plutôt que de l’expliquer dans un discours, c’est la rendre sensible : les participant·es la découvrent en feuilletant des livres très différents, sans qu’on leur ait formaté les idées.
Identifier les communautés avant de les théoriser
On parle beaucoup de « communautés » dans les droits culturels. La Déclaration de Fribourg y consacre l’un de ses articles (article 4, « référence à des communautés culturelles »). Mais le mot reste souvent abstrait, voire inquiétant pour qui l’associe au communautarisme. Plutôt que de commencer par une définition, j’ai préféré faire vivre l’expérience de la communauté.
L’exercice de l’« assis-debout » est d’une simplicité désarmante : on pose une dizaine de questions, si la réponse est oui on se lève, si c’est non on reste assis·e. Qui est venu·e à vélo ? Qui aime le café ? Qui découvre les droits culturels ? Qui porte un vêtement de seconde main ? Qui a une pratique artistique, professionnelle ou amateur ?
Ça va vite, ça fait rire, et des communautés apparaissent. La communauté des amateur·rices de café. La communauté de celles et ceux qui ont une pratique artistique. La communauté de celles et ceux qui passent trop de temps à faire des dossiers administratifs. On découvre que l’on partage des choses inattendues, et que les communautés se recomposent à chaque question. C’est une mise en situation concrète de ce que les droits culturels appellent « communauté » : une multitude d’appartenances mouvantes et entrelacées, et non l’enfermement identitaire que le mot fait craindre.
En dix questions et trois minutes, on a fait l’expérience sensible de quelque chose qu’il aurait fallu de longs développements théoriques pour expliquer. Et surtout, on a appris des choses les un·es sur les autres. On sait maintenant que telle personne a déjà été formée aux droits culturels, que telle autre a changé de métier, qu’un tiers seulement du groupe a une pratique artistique. Ces informations m’ont servi pendant toute la suite de la journée.
Redire et dessiner ce qu’on vient d’entendre
Après un temps de transmission plus classique (une introduction au sens des droits culturels, à leur histoire, à la distinction entre démocratisation et démocratie culturelle), il reste à permettre à chacun·e de s’approprier ce qui vient d’être dit. On sait, grâce aux neurosciences, que l’apprentissage suppose la création de nouvelles connexions dans le cerveau, et Olivier Houdé a montré, avec la « résistance cognitive », qu’il demande aussi d’inhiber ses automatismes. Pour que cela se produise, deux conditions sont nécessaires : que la personne soit en confiance, et qu’elle soit en position active.
J’ai donc mis les personnes en binômes, debout, en marchant dans la salle, et je leur ai demandé d’expliquer à l’autre ce que sont les droits culturels et pourquoi c’est important. L’un·e parle et l’autre écoute, sans discussion ni débat, puis on inverse les rôles.
C’est en expliquant quelque chose à quelqu’un·e que l’on met en forme sa propre pensée. En le disant à voix haute, on ordonne ce qui était encore flou, on repère ce que l’on a compris et ce qui reste confus. L’exercice fonctionne quel que soit le nombre de participant·es, on peut le faire à cent personnes, et il garantit que chacun·e aura pris la parole, y compris les plus réservé·es, qui dans un tour de table classique ne se seraient peut-être jamais exprimé·es.
Dans le même esprit, j’ai ensuite proposé à chaque personne de faire, avec des feutres et des feuilles de couleur, un dessin, un schéma ou un petit texte qui résume ce qu’elle a compris des droits culturels. Ce n’est pas un exercice scolaire : on peut dessiner un visage qui sourit, un schéma avec des flèches, ou écrire un seul mot. Toutes ces productions, mises en ligne dans un dossier partagé et regardées ensemble sur un écran, montrent à plusieurs voix ce que le groupe a compris, et chacun·e voit que sa contribution, même modeste, compte dans l’ensemble.
Une photographie avec une main, et son auteur·rice qui se tait
J’ai aussi proposé un exercice de création : non pas un exercice « artistique » qui demanderait de maîtriser une technique, mais un geste simple, accessible, et relié au sujet.
La proposition était la suivante : prendre une photographie, avec le téléphone, dans laquelle on voit une main, et qui dise quelque chose des droits culturels. Les personnes pouvaient sortir dans la rue ou utiliser ce qu’elles trouvaient dans les bureaux. Puis nous avons mis les photos dans un dossier partagé et les avons regardées ensemble, projetées en grand dans la salle assombrie.
Pour la restitution, j’ai donné une consigne inhabituelle : la personne qui a pris la photo n’a pas le droit de parler. Ce sont les autres qui lui renvoient ce qu’iels en ont reçu, ressenti, interprété.
Dans un dispositif classique, l’auteur·rice explique son intention, et le « public » écoute. Ici, c’est l’inverse : le regard des autres vient enrichir l’œuvre, la charger de sens que l’auteur·rice n’avait pas nécessairement envisagés. Plusieurs choses se produisent alors.
D’abord, on constate que chaque image suscite des interprétations très différentes. Il n’y a pas un sens unique, pas de « bonne lecture ». On fait là l’expérience concrète de la diversité des cultures : nous ne voyons pas la même chose, et toutes ces visions sont légitimes.
Ensuite, la personne qui a créé l’image reçoit quelque chose d’inattendu. Elle a fait sa photo rapidement, elle n’en est pas forcément fière, elle la trouve peut-être quelconque. Et les autres y voient de la profondeur, de la beauté. Cette expérience touche au processus que la psychanalyse appelle la symbolisation : quelque chose que je mets à l’extérieur de moi me revient enrichi par le regard des autres, et participe à ma construction. Il ne s’agit pas de « valoriser » (ce qui suppose une hiérarchie entre qui valorise et qui est valorisé), mais de se construire par la rencontre.
Enfin, on renverse ainsi la question scolaire par excellence : « qu’est-ce que l’auteur·rice a voulu dire ? ». Il est souvent impossible d’y répondre, parce que l’acte de création mobilise autant l’intuition que l’intention, et elle réduit de toute façon l’œuvre à son seul projet conscient. Accueillir la multiplicité des interprétations, c’est reconnaître que la création dépasse son auteur·rice, et que la personne qui reçoit n’est pas un contenant vide mais une personne qui a sa propre culture.
Savoir renoncer à son programme
Pour cette journée, j’avais préparé un programme détaillé, minuté, avec différentes séquences qui devaient s’enchaîner. À la reprise de l’après-midi, un échange s’est engagé entre les participant·es, sur leurs parcours, leurs doutes, leurs expériences professionnelles, les liens qu’iels faisaient entre les droits culturels et leur métier. Cet échange allait loin, les personnes parlaient d’elles-mêmes, et il ne correspondait pas du tout au programme prévu.
J’aurais pu « recadrer », recentrer, remettre le groupe « sur les rails ». C’est ce que font beaucoup de formateur·rices, par souci de respecter le contrat, de « tenir » le programme. Mais les droits culturels supposent justement que les personnes puissent prendre leur place, et que cette place transforme parfois le cadre même de la rencontre.
Ce que les personnes se disaient allait au-delà du programme, et le rendait vivant. Elles faisaient des liens entre les droits culturels et leur vécu intime : le rapport à un spectacle qui les avait marquées, l’impression de ne pas être autorisées à entrer dans certains lieux, l’évolution de leurs propres critères de jugement. Elles se découvraient les unes les autres comme cela arrive rarement dans un cadre de travail. Laisser cet échange se déployer, c’était reconnaître que cette discussion servait mieux l’objectif (que chacun·e fasse son chemin avec les droits culturels) que la séquence que j’avais prévue.
Je l’ai ensuite dit au groupe : ce qui s’est passé cet après-midi n’était pas prévu, mais c’est cela, les droits culturels en acte. Vous avez pris votre place, et la journée en a été transformée. Pour modifier ainsi le programme sans inquiétude, et sentir que ce qui se passe compte plus que ce qui était prévu, la personne qui anime doit faire confiance au groupe, au sujet, et à l’idée que transmettre ne se réduit pas à transférer un contenu.
Poser un cadre, c’est autoriser
On croit souvent que le cadre est ce qui contraint, ce qui interdit. Posez la question autour de vous : « c’est quoi, un cadre ? », et vous entendrez parler de limites, de règles, de ce qu’on n’a pas le droit de faire. Or, pour les droits culturels, le cadre est ce qui autorise. Un cadre bien posé rend possible l’expression, la prise de risque, la rencontre, parce qu’il met les personnes en confiance.
Dans une journée de formation, c’est par une accumulation de petits gestes que l’on construit ce cadre : la scénographie de l’espace, la diversité des livres proposés, les consignes qui reconnaissent l’autonomie de chacun·e, les exercices qui mettent tout le monde en position de contribuer, la restitution qui accueille la diversité des interprétations, et la capacité à lâcher le programme quand le groupe en a besoin. Chacun de ces gestes dit la même chose : vous êtes légitimes, votre culture a de la valeur, et nous allons nous enrichir mutuellement.
Il n’y a là ni naïveté ni démagogie : il y a bien des connaissances à transmettre (l’histoire du ministère de la Culture et de sa construction coloniale, la Déclaration de Fribourg, la distinction entre les huit droits, les méthodes d’étude de cas, les ressources de Réseau culture 21 ou de l’Observatoire des politiques culturelles). Mais ces connaissances ne passent pleinement que si la manière de les transmettre est elle-même respectueuse des droits culturels des personnes. Sinon, les personnes reçoivent des informations, mais ne se les approprient pas.
« Il y a une cohérence entre ce que tu dis et ce que tu fais »
À la fin de la journée, une personne de l’équipe m’a dit : « Il y a une cohérence entre ce que tu dis et ce que tu fais. Tes méthodes et tes outils d’animation sont en accord avec le sujet que tu traites, et c’est trop peu souvent le cas. »
Je ne prends pas cette remarque comme un compliment, mais comme un constat, et un constat inquiétant : si c’est « trop peu souvent le cas », c’est que quelque chose ne va pas dans la manière dont on transmet habituellement les droits culturels. Peut-être est-ce parce que l’on sépare encore trop souvent le contenu de la forme, le savoir de la relation. Peut-être est-ce parce que les formations restent pensées selon un modèle descendant (une personne qui sait et qui parle à des personnes qui apprennent) alors même qu’elles portent sur un sujet qui contredit ce modèle.
Les droits culturels ne sont pas un corpus théorique que l’on pourrait déverser dans des têtes qui le recevraient sans rien faire ; ils sont une manière d’être en relation avec les personnes, qui se pratique en permanence. Les transmettre, c’est les pratiquer. Non pour en faire une démonstration, mais parce que c’est la seule manière de permettre à chacun·e de s’en saisir, en faisant son propre chemin à partir de sa propre culture.
C’est en ce sens que les droits culturels nous obligent : ils engagent ce que nous faisons et la manière dont nous le faisons, autant que ce que nous disons. C’est la même exigence qui s’applique à une formation d’une journée, à la programmation d’une saison culturelle, à l’accueil dans un lieu de spectacle, à la gestion d’une équipe, à la construction d’un partenariat. Les méthodes de travail n’ont rien de secondaire : c’est par elles que l’on respecte les droits culturels des personnes, ou qu’on les contredit.







