Culture et jeunesse : deux cultures professionnelles qu’une ville a choisi de relier

Récit de la formation-action « Mieux se connaître pour mieux travailler ensemble », menée à Fontenay-sous-Bois de novembre 2024 à juin 2025, à la demande de la direction des affaires culturelles et du service jeunesse de la ville.

26 juin 2025 Benoît Labourdette  14 min

Dans beaucoup de villes, les équipes de la culture et celles de la jeunesse doivent travailler ensemble alors que leurs cultures professionnelles diffèrent profondément, et le service rendu aux habitant·e·s s’en ressent. Fontenay-sous-Bois a choisi d’investir pour traiter ce problème. Je raconte ici la démarche que j’y ai menée, sa méthode et ses effets.

Deux cultures professionnelles, un même service public

Dans une ville, les équipes de la culture et celles de la jeunesse savent qu’elles doivent travailler ensemble, et la plupart le souhaitent. Mais elles viennent de cultures professionnelles très différentes, avec des métiers qui se sont construits séparément, chacun avec ses formations, ses références et ses prérogatives, et faute d’avoir travaillé cette différence en tant que telle, elles coopèrent moins bien qu’elles le voudraient. Les conséquences sont concrètes : des projets qui ne se font pas ou se font mal, des doublons, des services qui communiquent chacun de leur côté, des incohérences tarifaires, une même activité gratuite dans un service et payante dans l’autre, des logiques d’accueil différentes d’un lieu à l’autre. Pour les habitant·e·s, et d’abord pour les jeunes, l’offre publique en devient illisible, et la sensation d’incohérence qu’elles et ils éprouvent est tout à fait fondée. Cela ne tient pas aux personnes, chacun·e fait de son mieux ; cela tient à des organisations et à des histoires professionnelles que personne n’a jamais mises en travail ensemble.

Ce constat n’a rien de propre à Fontenay-sous-Bois, on peut le faire dans un grand nombre de villes. C’est cette problématique, très concrète, que Carole Ziem, directrice des affaires culturelles de Fontenay-sous-Bois, m’a soumise en 2024. La formation-action que je raconte ici n’était pas le point de départ, elle a été la réponse, construite sur mesure avec elle et avec Brian Meleiro, responsable du service jeunesse. Une ville qui investit dans un tel travail ne le fait pas pour se faire plaisir : elle traite un frein qui pèse directement sur la qualité du service rendu à ses habitant·e·s.

Deux services qui travaillent pour les mêmes jeunes

À Fontenay-sous-Bois, les deux services avaient analysé mutuellement leurs besoins : plus de liens entre les équipes, un langage commun, une culture commune sur la jeunesse et ses pratiques, notamment numériques. La contrainte budgétaire, de plus en plus forte, rendait par ailleurs la mutualisation des moyens nécessaire, et les élues des deux délégations soutenaient la démarche, qu’elles sont venues ouvrir en personne, avec la direction générale des services, lors de la première séance. Je connaissais déjà ce territoire, pour y avoir mené des projections itinérantes nocturnes avec le cinéma Le Kosmos.

Nous avons qualifié la démarche de « formation-action », parce que les sujets de fond y seraient abordés par des actions communes, dans l’enrichissement mutuel des compétences, et toujours en prise avec la réalité du territoire. Cinq séances d’intelligence collective ont été programmées, cinq jeudis matins, chacune sur un thème et dans un lieu différents :

Se déplacer, dans tous les sens du terme

Ces équipements sont le quotidien professionnel des un·e·s et restent, pour les autres, des bâtiments devant lesquels on passe sans entrer. Y entrer ensemble, y être accueilli·e par des collègues, c’était déjà le sujet de la formation. Et à chaque fois, j’ai installé une scénographie spécifique, pensée pour ce lieu et pour ce qui allait s’y travailler : une grande table couverte de livres sur la culture et la jeunesse à l’arrivée des participant·e·s, bibliothèque mobile que nous avons transportée de séance en séance, ou un grand sol laissé vide pour y dessiner une carte. Les personnes ont ainsi habité de façon singulière des lieux de leur quotidien, et ce pas de côté reste en mémoire. On peut s’y référer ensuite, entre collègues, comme à une expérience commune, qui a eu lieu quelque part, un jour précis.

J’avais posé d’emblée un autre principe, central dans ma méthode : entre chaque séance, nous préparions la suivante avec les deux directions, lors d’une réunion de travail, en fonction de ce qui s’était réellement passé. Nous avions bien sûr un programme préalable, co-construit dès l’été 2024. Mais ce qui se passe dans une séance n’est souvent pas ce qu’on avait prévu, et c’est en général une bonne nouvelle, car si les personnes emmènent le travail là où on ne l’attendait pas, c’est qu’elles se sont approprié le projet. Je me suis aussi adapté en cours de séance. Lors de la deuxième matinée, par exemple, j’ai laissé une séquence prévue pour quinze minutes en durer vingt-cinq, parce que les participant·e·s avaient encore des choses à se dire, et j’ai resserré l’atelier suivant sur deux thématiques au lieu de trois, pour approfondir plutôt que de couvrir.

L’apprentissage exige un environnement sécurisant. Olivier Houdé montre dans « Apprendre à résister » (2014) qu’apprendre demande de lutter contre ses propres automatismes de pensée, et qu’un cerveau qui se sent jugé se met en protection au lieu d’apprendre. Le cadre n’est donc pas une collection d’interdits, c’est un dispositif qui autorise, dont les personnes responsables sont garantes. J’ai consacré un article à cette notion, Le cadre qui autorise.

Enfin, tout au long de la démarche, les productions des séances (cartes, feuilles d’ateliers, synthèses écrites au feutre, enregistrements audio des restitutions) ont été photographiées et mises en ligne par les participant·e·s, depuis leurs téléphones, sur un espace numérique de contribution très simple d’usage. Ces traces ont fait lien d’une séance à l’autre, et l’on y voyait, en passant, comment le numérique peut servir la coopération, y compris avec les jeunes.

La frontière invisible, dessinée au sol

La première séance, à l’Intergé, a commencé par des exercices rapides de mise en mouvement : un « assis-debout » où chacun·e se lève ou reste assis·e selon ses réponses à des questions légèrement provocatrices (qui a TikTok sur son téléphone, qui pense que les réseaux sociaux sont dangereux), puis des binômes tournants où un·e agent·e de la culture et un·e agent·e de la jeunesse se donnent mutuellement, en deux minutes chacun·e, leur définition de la jeunesse, puis de la culture. Dix minutes de parole individuelle, et déjà chacun·e avait éprouvé la vision de l’autre.

J’ai ensuite proposé un apport de fond. La critique de la jeunesse est aussi vieille que l’écriture, Salomé Saqué en rassemble les traces dans « Sois jeune et tais-toi » (2023), d’Hésiode à Socrate, et l’on en apprend plus, à lire cette continuité, sur les sociétés que sur leurs jeunes. La jeunesse n’est d’ailleurs pas une catégorie homogène : Camille Peugny établit dans « Pour une politique de la jeunesse » (2022) que les goûts culturels tiennent bien plus aux appartenances sociales qu’à l’âge, ce qui rend sociologiquement absurde le réflexe du « ça va plaire aux jeunes ». J’ai aussi retracé l’histoire du ministère de la Culture et distingué la démocratisation culturelle, descendante, de la démocratie culturelle, fondée sur l’échange et l’enrichissement mutuel, en appui sur les droits culturels, formalisés dans la Déclaration de Fribourg de 2007.

Puis est venu le moment le plus concret : la fabrication collective, au sol, d’une carte de Fontenay-sous-Bois. Chacun·e, avec feutres et feuilles de papier, a posé les lieux existants et les lieux rêvés, puis les acteurs, puis les jeunes. En cours d’atelier, une participante a proposé de changer de méthode et de traiter les lieux un par un, en discutant directement des acteurs et des jeunes qui y sont associés, et nous l’avons suivie. Sur cette carte, une frontière s’est dessinée d’elle-même, que tout le monde connaissait sans l’avoir jamais posée ensemble. Un participant l’a formulée simplement : « il y a une frontière invisible », les équipements culturels sont dans le Vieux Fontenay, les équipements sportifs dans le Val de Fontenay. Les participant·e·s ont ensuite passé les lieux en revue : le Kosmos, où les adolescents viennent surtout dans le cadre scolaire, malgré le Pass Culture ; la médiathèque, dont l’image d’espace élitiste, « le fameux chut », persiste malgré les efforts, alors que ses équipes la pensent désormais comme un troisième lieu, ni la maison ni le travail ; le conservatoire, jugé trop loin pour les habitants du Val de Fontenay, malgré les classes à horaires aménagés musique grâce auxquelles des familles du secteur de Joliot-Curie ont pu y entrer alors qu’elles le pensaient hors de portée.

Neuf chaises pour vingt-sept personnes

La deuxième séance, au conservatoire, portait sur l’accueil. Pour le vivre avant d’en parler, j’ai fait disposer neuf chaises dans la salle, pour vingt-sept participant·e·s. Consigne : les personnes assises accueillent, les personnes debout se font accueillir, et l’on tourne, pour que chacun·e éprouve les deux postures. En vingt minutes, des situations très différentes sont apparues : accueillir une personne seule, accueillir un groupe, attendre d’accueillir sans que personne ne vienne ; et symétriquement, être accueilli·e individuellement, être fondu·e dans un groupe, ou attendre en vain qu’on s’intéresse à soi. Certain·e·s ont choisi des accueils volontairement abrupts (« je ne peux pas vous aider »), et de là ont surgi des questions plus profondes sur la relation à l’autre. Une participante a remarqué que la proximité des chaises permettait d’entendre les échanges voisins, et qu’on s’enrichissait ainsi d’une écoute collective.

Le travail s’est poursuivi en sous-groupes, sur les qualités nécessaires pour accueillir puis sur les conditions opérationnelles d’un bon accueil, avec une restitution enregistrée en podcast. Il en ressort que l’accueil est un métier à part entière, qui suppose des savoir-être exigeants, des compétences techniques et une culture d’équipe solidaire. Un témoignage a marqué le groupe : une agente insultée par un usager raconte avoir gardé son calme pendant qu’« un collègue a pris le relais ». Personne ne devrait affronter seul·e une agression, et cette solidarité-là se construit en se connaissant.

Des guides écrits par les agent·e·s

Pour les troisième et quatrième séances, à la médiathèque puis au théâtre Jean-François Voguet, j’ai déplacé le centre de gravité. Plutôt que de transmettre mes méthodes, j’ai mis les agent·e·s en position d’écrire les leurs, chacun·e depuis les capacités qui sont les siennes, et de les exercer devant leurs collègues. En trios mixtes d’abord, puis en équipes, elles et ils ont rédigé des guides : comment enquêter auprès des jeunes, comment monter des projets avec eux, comment communiquer en leur direction. Ces guides figurent dans le document de synthèse remis à la ville, et ils sont réemployables bien au-delà de la formation.

D’un guide à l’autre, les mêmes principes reviennent : aller vers les jeunes plutôt qu’attendre qu’ils viennent ; tenir le principe de rationalité du locuteur, c’est-à-dire partir de l’idée que tout raisonnement est rationnel pour la personne qui l’exprime, même quand on n’est pas d’accord ; laisser les jeunes fixer les objectifs, les moyens et la finalité des projets, l’intervenant·e devenant personne-ressource et non décideur·euse. Les agent·e·s ont convoqué « Le maître ignorant » de Jacques Rancière (1987) pour décrire cette posture, et ce n’est pas moi qui le leur avais soufflé. Elles et ils ont aussi partagé leurs réussites : deux ans de co-acquisitions de mangas choisies avec les jeunes à la médiathèque, un festival de comédie musicale inter-quartiers dont l’horizon est un voyage à Broadway, des podcasts sur les métiers réalisés pendant les stages de troisième, un ciné-club programmé par neuf lycéen·ne·s au Kosmos, un tremplin musical dont des jeunes constituent le jury.

Nous avons commencé la séance sur la communication par une clarification, entre communication, qui vise la diffusion large d’une information, et médiation, qui a lieu dans l’adresse directe, à l’instant. Le diagnostic partagé était sans complaisance : « on balance quelques flyers et on attend », a résumé un participant, dans une société où les jeunes sont saturés d’informations. Les animateur·rice·s jeunesse maintiennent le lien sur Snapchat et WhatsApp, le théâtre s’appuie sur des ambassadeur·rice·s adultes, et les jeunes relais manquent partout, alors que, je l’ai rappelé ce matin-là, une recommandation entre pairs porte environ dix fois plus qu’une information directe. Les quatre guides produits pendant cette séance portent sur les stratégies, les supports, les projets communs et l’implication des jeunes dans la communication elle-même.

Gratuité ou participation, un débat enfin posé en commun

Pour la dernière séance de travail, à l’espace culturel Gérard Philipe, nous avions choisi un sujet qui fâche : la gratuité. J’ai ouvert par un apport sur la valeur symbolique des pratiques culturelles, qui ne se confond pas avec leur prix : une pratique vaut par ce qu’un jeune y construit de lui-même et par les liens qui s’y tissent, et cela vaut pleinement pour les pratiques numériques, qu’il faut reconnaître comme des pratiques culturelles à part entière.

Dans le débat qui a suivi, les services ont exposé des positions installées de longue date, mais jamais posées ensemble. La médiathèque pratique la gratuité universelle depuis que la ville l’a votée en 2017 ; le service jeunesse défend la gratuité comme porte d’entrée vers les pratiques ; le conservatoire applique le quotient familial, avec une première tranche à une quarantaine d’euros par an pour un coût réel d’environ trois mille euros par élève ; le théâtre propose des ateliers gratuits liés à la venue aux spectacles. Ces logiques, chacune fondée, conduisent à des incohérences que les agent·e·s vivent au quotidien : des jeunes doivent parfois payer pour accéder au théâtre dans le cadre même d’un projet inter-services. Et derrière la question tarifaire, une autre est apparue, celle de l’éducation culturelle des familles. Un animateur en a témoigné sans détour : « quand je vais au musée, une œuvre ne me fait rien », faute d’y avoir été éduqué.

Ce débat rejoignait un chantier déjà ouvert, celui d’une harmonisation tarifaire entre les secteurs à laquelle travaille la direction générale adjointe, avec l’application systématique du quotient familial, un tarif solidaire et des tarifs très favorables pour les moins de vingt-cinq ans, et les échanges de cette matinée l’ont nourri. C’est le type d’effet que j’attends d’une telle démarche : que la collectivité se donne les moyens de décider en connaissance de cause, au lieu d’attendre du facilitateur qu’il tranche.

Une restitution portée par les agent·e·s

La démarche avait été ouverte par les deux élues et la direction générale des services ; elle a été bouclée devant ces mêmes personnes. Le 26 juin 2025, dans un sixième lieu, le service municipal de la jeunesse, nous avons organisé la restitution, préparée, comme chaque séance, lors d’une réunion de travail avec les deux directions. Pendant la première heure et demie, les agent·e·s, en petits groupes de trois ou quatre, se sont approprié le résumé écrit de la démarche, imprimé pour l’occasion, et ont construit chacun·e une présentation de trois minutes sur l’une des huit thématiques traversées pendant l’année : la jeunesse, la culture, le territoire, l’accueil, le projet, la communication, la valeur, la gratuité. Puis, devant les élues et la direction générale, ce sont elles et eux qui ont restitué le travail, en huit présentations suivies d’un temps d’échanges dont je prenais les notes en direct, projetées à l’écran. Ce dispositif visait une chose simple : que les élues entendent les propositions et les réflexions des agent·e·s, y compris de celles et ceux qui ne prennent jamais la parole en public, et la préparation en petits groupes rend cette prise de parole possible. C’est le cadre qui autorise, mis en acte une dernière fois.

La ville garde deux livrables de cette année de travail. Un document synthétique sur la démarche, celui-là même qui a servi de support à la restitution. Et un document complet de près de cent quatre-vingts pages, où se trouvent les récits des séances, les guides écrits par les agent·e·s, les méthodes d’animation détaillées pour pouvoir les refaire, la bibliographie de la petite bibliothèque mobile, et une grande quantité d’idées directement exploitables. Un premier rendez-vous de bilan a par ailleurs été fixé à l’automne, pour faire le point sur les projets communs engagés.

Des collègues qui osent maintenant passer la porte

Tout n’est pas réglé, évidemment. La frontière invisible existe toujours dans la géographie de la ville, l’harmonisation tarifaire est un chantier en cours, et la mobilisation des jeunes reste un travail de chaque jour. Mais quelque chose s’est embrayé. Des personnes qui travaillaient à quelques centaines de mètres les unes des autres se connaissent maintenant, connaissent leurs prénoms, savent qui fait quoi et où, et osent passer la porte d’un équipement voisin. Cela peut paraître des détails. En fait, c’est important, car aucun projet commun ne tient sans ces liens élémentaires de confiance.

Les méthodes vécues pendant ces matinées, la cartographie sensible, l’assis-debout, les binômes tournants, l’écriture collective de guides, sont par ailleurs réemployables par les agent·e·s avec les jeunes. C’était une intention posée dès le départ : ce que l’on produit est à l’image de la manière dont on le produit. C’est ainsi que je conçois le travail sur la politique culturelle et jeunesse d’une ville : créatif et joyeux, et qui sème dans le temps, parce qu’il s’appuie sur des expériences fortes, vécues en commun par les personnes qui portent le service public. J’ai détaillé cette approche dans l’article « Culture, jeunesse et numérique » : concevoir des nouvelles modalités de projets culturels et éducatifs.

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