Serge Tisseron représente l’empathie comme un bateau : la coque des capacités qui se construisent dans l’enfance, le pont où s’éprouve la réciprocité, la cheminée de l’intersubjectivité. Les professionnel·les de l’adolescence peuvent s’en servir comme d’une carte de développement, sans en faire une grille d’évaluation : comprendre ce qu’un·e jeune a pu construire, et ce que son histoire a abîmé, change le regard porté sur des conduites qui déroutent. Cette compréhension a aussi des conséquences de méthode très concrètes : avec Serge Tisseron, nous faisons travailler les processus de l’empathie dans la forme même des déroulés d’ateliers de création. J’expose ici le modèle, dans sa version de 2025 que j’ai redessinée, puis la méthode.
« Il n’a aucune empathie »
La phrase revient dans les réunions d’équipe, à propos d’un·e jeune qui a frappé, humilié, ou regardé sans réagir la détresse d’un·e autre. Serge Tisseron, psychiatre et psychanalyste, avec qui je travaille depuis plus de quinze ans, répond autrement : l’empathie se construit, strate par strate, dans la relation, depuis la première année de vie, et l’adversité peut l’abîmer ; parler d’un·e jeune qui en serait dépourvu·e par nature n’a donc pas de sens clinique. Encore faut-il la distinguer de ses voisines. La pédopsychiatre Marie-Noëlle Clément, qui dirige l’hôpital de jour pour enfants du CEREP à Paris et travaille avec Serge Tisseron au sein des Petits Laboratoires d’Empathie, en donne une définition en trois dimensions : comprendre ce que vit l’autre, être touché·e par ce qu’iel vit, et engager quelque chose d’aidant à partir de cette compréhension. La sympathie, elle, consiste à être emporté·e par l’émotion de l’autre, jusqu’à en partager les valeurs et les objectifs ; la compassion met l’accent sur la souffrance, suppose une victime à défendre, et s’accompagne parfois d’un sentiment de supériorité qui laisse peu de place à la réciprocité. Muni·e de ces distinctions, on lit autrement les situations : un·e jeune qui semble indifférent·e à la souffrance d’autrui n’est pas nécessairement « sans empathie », iel se protège peut-être d’une surcharge, ou son empathie n’a pas trouvé les conditions pour se construire. Lors d’une formation que nous donnions ensemble à Saint-Denis en 2016, Serge Tisseron rapportait des observations que les équipes de la protection de l’enfance reconnaissent immédiatement : des jeunes qui ont subi des agressions en viennent à simplifier leur lecture des mimiques d’autrui en deux catégories, l’explicitement bienveillant et le douteux, donc menaçant. Cette méfiance, qu’on prend volontiers pour un trait de caractère, est une adaptation à ce qu’iels ont vécu.
La coque, le pont et la cheminée
Serge Tisseron a d’abord décrit l’empathie comme une pyramide à trois étages, dans L’Empathie au cœur du jeu social (Albin Michel, 2010), puis lui a donné en 2014 la forme d’un bateau, plus parlante en formation. Dans sa version actuelle, présentée par Marie-Noëlle Clément en 2025 lors d’une journée commune pour la Protection judiciaire de la jeunesse du Limousin, et que je redessine ici, on distingue la coque, le pont et la cheminée :
- La coque, ce sont les composants de l’empathie, qui se construisent chez tout enfant dans un environnement suffisamment bienveillant :
- l’empathie émotionnelle, vers un an, dès que l’enfant fait la différence entre l’autre et lui et perçoit son émotion ;
- le souci de l’autre, vers deux ans, quand il se préoccupe activement du bien-être d’autrui et tend un jouet à l’adulte qui pleure ;
- l’empathie cognitive, vers quatre ans, quand il comprend que l’autre a une perception du monde différente de la sienne, ce que la psychologie nomme la théorie de l’esprit ;
- le contrôle des émotions enfin, vers neuf ou dix ans, qui s’appuie sur les fonctions exécutives et permet de se mettre intentionnellement à la place d’autrui sans être submergé·e, « à ta place, je serais triste comme toi ».
- La même coque, tournée vers soi, forme l’auto-empathie : identifier ses propres émotions, se soucier de son propre bien-être, comprendre ses propres états mentaux. Marie-Noëlle Clément y insiste : on ne peut pas être empathique pour l’autre si on ne l’est pas un minimum pour soi-même, et prendre soin de sa vie intérieure est, selon sa formule, « une compétence professionnelle, pas un luxe ».
- Au-dessus de la coque, le pont, qui ne se construit que si l’environnement s’y prête : accepter que l’autre se mette à ma place, ce qui suppose de lui reconnaître trois choses :
- qu’il s’estime comme je m’estime (le narcissisme),
- qu’il puisse aimer et être aimé comme moi (la relation d’objet),
- qu’il ait les mêmes droits que moi (l’appartenance au groupe). C’est l’épreuve de la réciprocité, et c’est là que l’empathie devient une valeur morale.
- Tout en haut, la cheminée : l’empathie intersubjective, accepter que l’autre m’informe sur ce que je suis et me révèle à moi-même. Serge Tisseron a repris et développé l’ensemble dans L’Empathie (PUF, « Que sais-je ? », 2007-2024).
L’emprise et l’évaluation
Le modèle sert aussi à comprendre les empêchements. Le principal ennemi de l’empathie, écrit Serge Tisseron, est l’emprise : l’angoisse d’être manipulé·e et le désir de manipuler se constituent en même temps dans la petite enfance, et plus on craint d’être manipulé·e, plus on prend les devants en manipulant. Un enfant à qui l’on a très tôt reconnu une intimité et des goûts propres développe moins cette angoisse ; un enfant soumis aux tentatives de contrôle de son entourage bascule plus facilement du côté de l’emprise. Tout ce qui accroît l’insécurité pousse par ailleurs à réduire son empathie à ses proches, ou à celles et ceux qui nous ressemblent par l’apparence, la langue ou la religion : un·e jeune qui vit en état d’alerte permanent mobilise ses ressources pour sa survie, et il lui en reste peu pour s’ouvrir à ce que vit l’autre. Serge Tisseron met aussi en garde les institutions : dès qu’on évalue quelqu’un, on se range dans le camp des évaluateur·rices et on range l’autre dans celui des évalué·es, ce qui ruine l’empathie. C’est pour cette raison que je présente le bateau comme une carte, qui sert à situer où en est un·e jeune pour ajuster ce qu’on lui propose, et jamais comme une échelle sur laquelle le ou la noter. Reste la question que posent toutes les équipes : quand des étapes ont manqué dans la petite enfance, est-il possible de les reprendre à quinze ans ? La réponse de Marie-Noëlle Clément, lors de la journée de novembre 2025, était nette : on peut reprendre avec des grand·es des étapes qui auraient dû se faire avec des bébés, par des activités qui s’appuient sur l’imitation motrice, le nommage des émotions, le jeu symbolique ; le cerveau reste plastique, dans une moindre mesure, et les fenêtres favorables du développement ne se referment jamais tout à fait.
« L’empathie ne se prêche pas, elle s’exerce »
De ces travaux, Serge Tisseron tire une conséquence pédagogique que je tiens pour décisive, et qu’il résumait ainsi en formation : l’éducation morale fige les jeunes dans des postures, c’est le jeu qui entraîne réellement la capacité à changer de perspective. Il a créé en 2006 le Jeu des trois figures, pratiqué aujourd’hui de la maternelle au collège : à partir d’une histoire élaborée ensemble, chacun·e joue tour à tour l’agresseur, la victime et le tiers, celui qui peut intervenir, alerter ou soutenir. Marie-Noëlle Clément le disait à Limoges : quand on a joué la victime, on a de la situation une expérience différente de celle qu’on avait en jouant l’agresseur, et cette mise en corps produit quelque chose qu’aucune explication abstraite sur ce que ressent l’autre ne produit. La lecture de romans qui font alterner les points de vue exerce la même capacité, comme le fait de proposer à un·e joueur·se d’essayer un autre jeu vidéo sur le même thème. Le théâtre du vécu, conçu en 2002 par le diabétologue Jean-Philippe Assal et le metteur en scène Marcos Malavia, applique le même principe au monde du soin : des malades écrivent chacun·e une courte scène que des acteur·rices professionnel·les jouent devant les soignant·es, et les soignant·es se découvrent à travers l’image qu’en donnent les soigné·es. Tous ces dispositifs s’appuient sur un même socle biologique, la contagion émotionnelle : un bâilleur fait bâiller la salle, un fou rire se propage, les applaudissements s’entraînent les uns les autres. Cette imitation qui nous traverse joue à plein dans un groupe. Un cadre où quelques personnes se risquent à la bienveillance rend la bienveillance contagieuse, et l’inverse est vrai aussi, ce qui dit l’importance de la tenue du cadre.
Le déroulé de l’atelier, étage par étage
Cette compréhension de l’empathie a des conséquences directes sur la manière de construire un atelier. Le protocole que je pratique depuis des années, et que j’ai analysé dans l’article Ce que le regard des autres fait à nos images, tient en peu de règles : chacun·e, jeunes et professionnel·les, fait une photographie à partir d’une consigne ouverte ; les images sont projetées en grand ; les autres disent ce qu’iels y voient pendant que l’auteur·rice garde le silence. Chaque règle correspond à un étage du bateau. Le cadre sécurisant, annoncé et tenu, remplit la condition que Serge Tisseron pose pour la coque : les capacités se construisent dans un environnement suffisamment bienveillant. Dire ce qu’on ressent devant une image exerce l’auto-empathie, et cet exercice se révèle moins simple qu’il n’y paraît : à Limoges, des professionnel·les aguerri·es ont peiné à nommer ce que les photographies des autres groupes leur faisaient éprouver, et ont mesuré là, de l’intérieur, la difficulté de consignes qu’on croit simples quand on les donne à des jeunes. Parler de l’image d’un·e autre, c’est se mettre à sa place : l’exercice du pont, la réciprocité. Personne n’évalue, tout le monde fait et parle, animateur·rice comprise : on évite ainsi les deux camps, évaluateur·rices et évalué·es, dont Serge Tisseron a montré qu’ils ruinent l’empathie. Le silence de l’auteur·rice protège la liberté de parole des autres, et l’auteur·rice qui écoute ce que les autres voient dans son image accepte d’être informé·e sur ce qu’iel a fait, parfois sur ce qu’iel est : très exactement l’empathie intersubjective, la cheminée. Signer les images des prénoms de leurs auteur·rices, enfin, c’est reconnaître à chacun·e la même estime et les mêmes droits, les trois hublots du pont. C’est en ce sens que ces dispositifs développent les compétences psychosociales, comme je l’ai argumenté dans l’article Développer les compétences psychosociales par les pratiques artistiques : l’empathie s’y exerce en actes.
Pocketfilms-Empathie
Ce travail entre le modèle et la méthode, Serge Tisseron et moi le menons ensemble depuis 2016, d’abord dans des formations conduites avec le pôle prévention de l’association Charonne, auprès d’éducateur·rices qui accompagnent des jeunes en rupture scolaire, puis dans le projet Pocketfilms-Empathie, formalisé sur un site ouvert en mars 2018, avec la complicité de Sonia Winter, dans la dynamique des Petits Laboratoires d’Empathie. Un film de poche est un récit appuyé sur des images, fait seul·e ou en groupe avec le téléphone qu’on a dans la poche. Nous en avons construit les déroulés pour que chaque étape exerce une composante précise du modèle : écrire et dire ce qu’on veut raconter engage le nommage des émotions et l’auto-empathie ; tourner à plusieurs oblige à négocier, à tenir compte de ce que chacun·e peut et ressent, l’épreuve de la réciprocité ; projeter et commenter ensemble, selon les règles décrites plus haut, ouvre l’intersubjectivité. La boucle se referme sur la formation : nous transmettons ces déroulés aux professionnel·les, qui les vivent d’abord de l’intérieur avant de les conduire avec leurs publics, et ce qu’iels y observent nourrit en retour le modèle.