Un steak de 200 grammes émet autant de gaz à effet de serre que 4 000 requêtes à une intelligence artificielle. Une personne qui fait cinquante prompts par jour pendant un an produit un impact carbone équivalent à la consommation de trois ou quatre steaks. J’ai vérifié ce calcul avec les chiffres publiés en 2025 par l’ADEME, Mistral AI et Google, puis je me suis demandé pourquoi nous culpabilisons devant notre écran et pas au restaurant. L’histoire de l’empreinte carbone individuelle, inventée par la compagnie pétrolière BP, et la robustesse du vivant décrite par Olivier Hamant m’aident à y répondre.
Cinq kilos d’un côté, un gramme de l’autre
Dans Le skill comme œuvre, j’avais comparé un steak et des requêtes par l’eau qu’ils consomment. Pour le carbone, je suis reparti des sources.
Pour le bœuf, j’ai pris la base Agribalyse de l’ADEME, qui sert de référence en France : entre 26 et 28 kilos d’équivalent CO2 par kilo de viande bovine française, en comptant l’élevage, la nourriture des bêtes, l’abattage et le transport, soit environ 5,5 kilos pour un steak de 200 grammes. Joseph Poore et Thomas Nemecek, qui ont publié en 2018 dans Science une étude sur l’alimentation à l’échelle du monde, comptent en plus la forêt qu’on abat pour les pâturages et les cultures fourragères, et ils arrivent à près de 100 kilos par kilo pour le bœuf des troupeaux allaitants, une vingtaine de kilos pour le même steak.
Pour les requêtes, les chiffres bougent beaucoup. En 2023, on parlait d’environ 4 grammes par requête. En juillet 2025, Mistral AI a publié la première analyse de cycle de vie complète d’un grand modèle de langage, faite avec le cabinet Carbone 4 et le soutien de l’ADEME : 1,14 gramme d’équivalent CO2 pour une réponse de 400 tokens de son assistant Le Chat (quelques centaines de mots), en comptant une part de l’entraînement du modèle et de la fabrication des serveurs. Un mois plus tard, Google annonçait 0,03 gramme pour une requête médiane à Gemini. Shaolei Ren, à l’université de Californie à Riverside, et Alex de Vries-Gao, à la Vrije Universiteit Amsterdam, ont fait remarquer dès la publication que Google compte l’électricité renouvelable qu’il achète par contrat, et non celle que ses centres de données consomment réellement. Il faut ajouter qu’une image ou une vidéo générée coûte beaucoup plus qu’une réponse courte, et que la même requête émet plusieurs fois plus là où l’électricité vient du charbon que là où elle vient du nucléaire ou des barrages.
En divisant 5,5 kilos par 1,14 gramme, on trouve un peu moins de 5 000 requêtes pour un steak. J’avais lu ailleurs le chiffre de 3 000, qu’on obtient avec une requête à 2 grammes, comme dans les estimations plus anciennes, et un steak à 6 kilos. Avec le chiffre de Google, plus de cent mille. J’ai gardé 4 000 dans le titre parce que c’est le chiffre qui circule, et qu’il est plutôt défavorable à l’intelligence artificielle.
Une personne qui fait cinquante prompts par jour, ce qui suppose de travailler avec l’intelligence artificielle du matin au soir, en fait un peu plus de 18 000 dans l’année, soit environ 21 kilos d’équivalent CO2 au chiffre de Mistral : un peu moins de quatre steaks français.
Bien sûr, ces chiffres que j’avance ne sont qu’une estimation. Ils pourraient varier d’un facteur dix en fonction du centre de données, de la longueur des requêtes, et de la manière d’évaluer le coût de l’entraînement ramené au nombre d’utilisateur·rices. C’est évidemment beaucoup plus complexe que cela. Mais les ordres de grandeur sont assez robustes pour qu’on en tire une conséquence, et la conséquence principale est celle-ci : le choix que l’on fait au restaurant, qui paraît anodin lorsqu’on est entre ami·es ou en famille, a un impact écologique plusieurs milliers de fois supérieur au choix que l’on fait face à son écran.
L’empreinte carbone individuelle, une invention de BP
J’ai raconté dans La goutte d’eau comment la compagnie pétrolière BP a popularisé, au début des années 2000, la notion d’empreinte carbone individuelle, et mis en ligne en 2004 le premier calculateur d’empreinte carbone personnelle. La campagne « Beyond Petroleum » avait été conçue par l’agence de publicité Ogilvy & Mather, et le calculateur a été utilisé par 278 000 personnes la première année. L’expression carbon footprint était alors presque inconnue du public. Geoffrey Supran, qui étudie à l’université de Miami le discours des compagnies pétrolières sur le climat, estime que BP a dépensé plus de cent millions de dollars par an entre 2004 et 2006 pour cette campagne. Selon lui, il s’agissait de faire porter la responsabilité du changement climatique aux consommateurs et aux consommatrices, et de masquer ainsi que les émissions des industriels eux-mêmes sont sans commune mesure avec ce que pourrait changer l’évolution des habitudes des citoyen·nes.
Karl Smerecnik et Valerie Renegar, chercheur et chercheuse en communication, ont analysé en 2010 la campagne suivante de BP, Helios Power, et nomment ce mécanisme « agentivité capitaliste » : BP offre au consommateur ou à la consommatrice, par sa publicité, une capacité d’agir pour l’environnement, mais seulement sous les formes qui produisent du capital, et écarte celles qui nuiraient au profit. Dans Conscience politique et bonne conscience politique, j’ai appelé bonne conscience politique ce sentiment d’être du bon côté qui prend la place de la conscience politique, c’est-à-dire de la capacité à penser un problème au niveau où il se joue.
Pour la France, le cabinet Carbone 4 a chiffré en 2019 ce que peuvent les gestes individuels, dans une étude de César Dugast et Alexia Soyeux intitulée « Faire sa part ? ». Une personne qui ferait absolument tout, ce que les deux auteur·rices appellent un comportement héroïque, réduirait son empreinte d’un quart environ, et de 5 à 10 % de façon réaliste. Or l’Accord de Paris demande de la réduire de 80 %. À l’échelle du monde, la FAO estimait en 2023 que les systèmes d’élevage pèsent environ 12 % des émissions de gaz à effet de serre d’origine humaine, et l’Agence internationale de l’énergie en 2025 que les centres de données, toutes activités confondues, émettent environ 0,5 % du CO2 mondial.
J’ai fait le calcul avec des chiffres publics. Selon le ministère de la Transition écologique, l’empreinte carbone moyenne d’un·e Français·e était de 9,4 tonnes d’équivalent CO2 en 2023, et les gestes réalistes de Carbone 4 lui font donc gagner entre une demi-tonne et une tonne par an. BP publie de son côté ses émissions de 2023 : 32 millions de tonnes de CO2 pour ses propres installations, et 315 millions pour le pétrole et le gaz qu’il a vendus, une fois brûlés. Pour compenser ces 315 millions de tonnes, il faudrait qu’environ trois cents à six cents millions de personnes adoptent ces gestes, de cinq à neuf fois la population de la France. Les gestes individuels ne sont pas complètement inutiles, mais ils ne sont pas à la même échelle.
Le 4 août 2020, BP promettait de réduire sa production de pétrole et de gaz de 40 % d’ici 2030 par rapport à 2019, et de porter ses investissements bas carbone à environ 5 milliards de dollars par an. En 2023, l’objectif de baisse est ramené à 25 %. Le 26 février 2025, BP l’abandonne : ses investissements dans le pétrole et le gaz montent à 10 milliards de dollars par an, ceux de la transition descendent à 1,5 ou 2 milliards, et sa production doit augmenter d’ici 2030.
Un bilan carbone pour une résidence de cinéastes
Du point de vue ethnologique, il y a un imaginaire de l’écologie. Je prends le mot au sens de Cornelius Castoriadis dans L’Institution imaginaire de la société (1975) : nous ne nous représentons les choses qu’à travers un imaginaire, des représentations intérieures qui nous permettent de nous les représenter, et cela vaut pour tout ce que nous pensons, pas seulement pour nos erreurs. Dire qu’il y a un imaginaire de l’écologie ne veut donc pas dire que les problèmes écologiques soient imaginaires : l’impact des centres de données est réel, et il est légitime de s’en préoccuper. L’imaginaire de l’écologie, c’est la représentation de ce qui serait une bonne action, celle qui nous donne l’impression d’être engagé·e. Or ce qu’on croit bon à un moment peut se révéler plus compliqué, ou pas bon du tout. Pendant longtemps, on ne communiquait pas sur la dangerosité de la cigarette, et le lait ou la viande rouge étaient associés à la bonne santé ; c’était un imaginaire de bonne santé. Il y a toujours eu des gens pour dire que ces choses-là n’apportaient pas la santé, et puis l’imaginaire a changé. Dans L’éducation aux médias commence par nos imaginaires, où je m’appuie aussi sur Castoriadis, j’ai rapporté notre culpabilité devant un prompt aux images qui ont accompagné l’arrivée de ces outils, les photos de centres de données en particulier, alors qu’aucune image de ce genre n’entoure l’entrecôte.
J’en ai eu une illustration lors d’une réunion de travail avec l’équipe de conception de la résidence que j’animerai en février 2027 pour la NEF Animation, un mois à Nantes avec dix cinéastes d’animation, sur l’intelligence artificielle générative et l’écologie des récits. La question écologique s’est posée d’emblée, et de façon quasi dogmatique : empreinte carbone, responsabilité énergétique, frugalité numérique. Le CNC conditionne depuis le 1er janvier 2024 ses aides à la production à la remise d’un double bilan carbone, prévisionnel puis définitif, établi avec un outil homologué comme le Carbon’Clap de l’association Ecoprod. Les producteurs et productrices se retrouvent face à des formulaires dont ils et elles ne savent pas remplir les cases, tant les paramètres techniques sont complexes et les réponses incertaines.
L’incohérence est complète. Les mêmes personnes qui débattent gravement de la sobriété numérique pendant la journée vont le soir au restaurant commander de la viande. Ce qu’elles auront économisé en faisant quelques requêtes de moins sera multiplié par des milliers dans l’autre sens par un mois de repas carnés. Je suis végétarien, et j’ai présenté ce calcul à l’équipe de conception de la résidence comme un calcul orienté. Ce n’est même pas l’histoire du colibri. C’est un mécanisme par lequel on se fait croire qu’on est engagé·e alors qu’on ne l’est pas, et j’ai décrit dans Le paradoxe de la critique du numérique combien ce genre de contradiction pose moins un problème moral qu’un problème de compréhension des mécanismes en jeu.
Il ne s’agit pas de nier l’impact écologique de l’intelligence artificielle. J’ai écrit en 2025 un article détaillé sur la consommation énergétique des centres de données, Écologie et Intelligence Artificielle, et un autre en 2026, Les data centers, nous les remplissons nous-mêmes, sur les enjeux de souveraineté qu’ils soulèvent. Selon l’Agence internationale de l’énergie, la consommation électrique des centres de données représentait 1,5 % de l’électricité mondiale en 2024 ; elle devrait plus que doubler d’ici 2030 et atteindre 945 térawattheures, un peu plus que ce que consomme aujourd’hui le Japon, surtout à cause de l’intelligence artificielle.
La disparition de l’esprit critique au service du capitalisme
J’ai décrit le même mécanisme pour la période Covid dans Ce que la peur nous a fait et dans Se placer après coup, ou pendant : au nom de la « protection des autres », plus personne n’exerçait d’esprit critique sur les mesures prises ni sur leurs bénéficiaires réels. Oxfam a calculé en janvier 2022 que la fortune des dix hommes les plus riches du monde était passée de 700 à 1 500 milliards de dollars depuis le début de la crise du Covid-19, pendant que les revenus de 99 % de l’humanité baissaient.
Sur la question écologique, le mécanisme est comparable. On construit des règles bureaucratiques, formulaires de calcul carbone, contraintes réglementaires, décrets, qui sont assez contraignantes pour les petits acteurs culturels mais qui n’ont strictement aucun effet mesurable sur l’économie énergétique globale de l’intelligence artificielle. L’intelligence artificielle est intégrée partout, qu’on le veuille ou non. Le moteur de recherche de Google s’en sert pour classer ses résultats depuis 2015, et selon l’enquête que le cabinet McKinsey a publiée en 2025, 88 % des quelque deux mille organisations interrogées l’emploient dans au moins une de leurs fonctions ; j’en ai donné d’autres exemples dans L’intelligence artificielle invisible. Ces usages, sur lesquels nous n’avons aucune prise individuelle, sont incomparablement plus énergivores que les requêtes conversationnelles de quelques personnes investies d’une conscience écologique, et j’ai montré dans Les data centers, nous les remplissons nous-mêmes que la puissance publique elle-même en est cliente, avec nos courriels, nos hôpitaux et nos mairies.
Qui bénéficie de cet état de fait ? Je pose la question sans prétendre y avoir une réponse définitive. Il est certain, en revanche, que les industriels de l’intelligence artificielle ne souffrent en rien de cette posture de bonne conscience écologique et continuent leur développement sans entrave, que l’environnement n’y gagne rien, puisque son effet est négligeable, et que celles et ceux qui la pratiquent y gagnent peut-être surtout le sentiment d’être du bon côté.
La robustesse d’Olivier Hamant contre l’écologie de la performance
Le biologiste Olivier Hamant distingue la performance, où l’on optimise, anticipe et maximise les résultats, de la robustesse, où l’on maintient les fonctions d’un système malgré les fluctuations, au prix d’apparentes inefficacités (La troisième voie du vivant, Odile Jacob, 2022 ; Antidote au culte de la performance, Gallimard, collection « Tracts », 2023). J’ai présenté ce cadre dans Robustesse, antifragilité, résilience.
Si je l’applique à la question écologique, je vois ce qui ne fonctionne pas dans le discours actuel. L’imaginaire écologique dominant est un imaginaire de performance, où l’on voudrait être performant·e dans ses écogestes, où l’on optimise sa consommation et mesure son empreinte. Mais on n’obtient pas ainsi de meilleurs écosystèmes ; on obtient de la bonne conscience, de la bureaucratie, et paradoxalement de l’aveuglement sur les lieux réels où les choses se jouent.
Je propose, à partir de ce regard ethnologique sur ces discours, d’entrer dans la complexité plutôt que de rester dans le simplisme. Dès lors qu’il y a du simplisme, « les prompts polluent, donc soyons frugaux », c’est une dictature de la pensée. La réalité est que l’impact écologique de l’intelligence artificielle dépend de paramètres extrêmement techniques (GPU ou TPU, mix électrique, localisation des centres de données, modèles utilisés, IA générative ou IA agentique), que nos usages individuels y pèsent presque rien à côté des usages intégrés dans tous les systèmes numériques, et que si l’on se sent concerné·e par l’écologie, ce n’est pas du tout en premier lieu face à son ordinateur que ça se joue.
Ça se joue face à des décisions quotidiennes dans d’autres endroits de notre vie : ce qu’on mange, comment on se déplace, ce qu’on achète, les choix politiques qu’on soutient. Et pour le numérique lui-même, ça se joue collectivement, dans les outils qu’une organisation choisit et dans l’endroit où elle héberge ses données, bien plus que dans le nombre de requêtes de chacun·e. L’entrée dans la complexité est essentielle à l’esprit critique. Elle suppose d’accepter qu’on ne maîtrise pas tout, qu’il y a des redondances et des incertitudes, qu’on peut se tromper, et que c’est dans ce jeu avec l’imprévu, comme le dit Hamant, qu’on construit de la robustesse réelle plutôt que de la performance affichée.
L’enjeu n’est donc pas de culpabiliser les gens qui utilisent l’intelligence artificielle, ni d’ailleurs de les déculpabiliser. L’enjeu est d’avoir une conscience plus complète, plus exacte, de la réalité écologique. Cela suppose de regarder les choses d’un peu plus haut, d’aller chercher d’autres informations que celles qu’on nous donne, et surtout de ne pas nous laisser aveugler par la culpabilisation sur nos petites actions individuelles, au point de ne plus voir les responsabilités structurelles et politiques, là où quelque chose pourrait changer.