Démocratisation, démocratie culturelle : des définitions situées

Des professionnel·les qui visent le même horizon définissent différemment les mots de leur métier. Je propose de lire cette divergence comme un signe de cohérence entre la place de chacun·e, ses discours et ses actes.

28 août 2026 Benoît Labourdette  6 min

Dans les politiques culturelles, nous débattons des définitions de la démocratisation, de la démocratie culturelle, des droits culturels, comme si une seule devait finir par s’imposer. Je propose une autre lecture. Chacun·e fabrique ses définitions à partir de la place qu’iel occupe, et deux définitions divergentes peuvent être justes l’une et l’autre. C’est ailleurs qu’il faut chercher l’accord, dans l’horizon visé : plus d’égalité, plus de démocratie, plus de respect de la dignité de chacun·e.

Un désaccord qui résiste à la bonne volonté

Il m’arrive régulièrement, dans des échanges avec des collègues engagé·es comme moi dans les droits culturels, de constater que nous ne mettons pas la même chose derrière les mêmes mots. L’un·e situe la participation du côté de la démocratisation culturelle et la coopération du côté de la démocratie culturelle. L’autre inscrit la participation dans la démocratie culturelle elle-même, comme expression et initiative citoyennes, et réserve la coopération à la gouvernance, c’est-à-dire à la définition collective du cadre. On se réécoute, on reformule, et le désaccord demeure, alors même que nous visons manifestement la même chose.

Le réflexe professionnel courant consiste à traiter ce désaccord comme un problème à résoudre. Il faudrait s’entendre sur la bonne définition, celle de la Déclaration de Fribourg, celle de tel rapport, celle de tel·le spécialiste. Ce réflexe se comprend, et les textes de référence sont précieux. Mais à force de dialogues, je fais une autre hypothèse : nous forgeons ces définitions de places différentes, et elles sont justes chacune à sa place.

La place d’où l’on parle

La philosophe des sciences Donna Haraway a défendu, dans un texte de 1988 devenu classique, la notion de « savoirs situés » : tout savoir s’élabore depuis un point de vue partiel et incarné, et c’est cette partialité assumée qui fonde son objectivité, contre l’illusion d’un regard de nulle part qui embrasserait tout. Je crois que les définitions de nos métiers relèvent de cette épistémologie.

Une personne qui agit à l’intérieur d’une institution publique dotée de moyens, inscrite dans un territoire, définit la démocratie culturelle à partir de ce qu’elle peut réellement faire : ouvrir la gouvernance d’un équipement à des habitant·es, faire une place à l’initiative citoyenne dans une programmation, transformer de l’intérieur des formes héritées. Vue de cette place, une bibliothèque relève de la démocratisation culturelle, au sens le plus honorable du terme : elle constitue des collections et les rend accessibles au plus grand nombre, et le travail consiste à y faire une place de plus en plus grande à la participation des habitant·es et à la co-construction. Cette définition est pertinente pour qui occupe cette place, parce qu’elle correspond à ce sur quoi cette personne peut réellement agir.

J’agis, moi, le plus souvent depuis l’extérieur des institutions, dans leurs marges, au gré de projets inscrits dans des cadres à chaque fois différents. Je tiens cette position de mon histoire personnelle : j’ai vu très tôt, dans le milieu du cinéma, à quel point celles et ceux qui décident des « grandes œuvres » à transmettre exercent, souvent à leur insu, une domination, et à quel point chacun·e de nous peut y prendre part sans s’en rendre compte. De cette place-là, je fabrique d’autres définitions.

Profaner la démocratisation

Pour moi, les droits culturels et la démocratie culturelle passent par une mise en cause de la démocratisation culturelle et de son mythe méritocratique. Le mot de déconstruction, souvent employé pour nommer ce geste, me semble moins juste que celui de profanation, au sens que lui donne Giorgio Agamben dans « Éloge de la profanation » (2005) : profaner, c’est restituer à l’usage commun ce qui avait été séparé, sacralisé, mis hors d’atteinte. Walter Benjamin décrivait un mouvement voisin, le déclin de l’aura de l’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique (1939), et contrairement à la nostalgie qu’on lui prête souvent, il appelait ce déclin de ses vœux. Profaner la démocratisation, c’est se réapproprier, dans un rapport d’égalité, les grandes œuvres de l’humanité elles-mêmes : y avoir accès d’une manière qui permette d’intervenir, d’en recevoir réellement quelque chose, parce qu’on est à égalité avec elles et avec celles et ceux qui les transmettent.

Ma définition aussi est située. Elle vient de ce que j’ai vécu et vu, et de la manière dont, dès mes débuts, j’ai cherché à partager les œuvres les plus fragiles sans qu’elles aient un statut social inférieur aux œuvres mieux financées. Une personne qui n’a pas vécu cela, et qui peut agir autrement que moi, n’a aucune raison de définir la démocratisation comme je le fais.

Une objection m’est régulièrement faite, et je la prends au sérieux parce qu’elle vient de cette autre place. Profaner serait un mot trop fort ; désacraliser suffirait. Et l’expérience par le corps et l’émotion que je réclame (j’y reviens plus bas), la démocratisation la donne déjà : entrer dans un musée, prendre un livre sur un rayon de bibliothèque, c’est vivre quelque chose, sans que personne ne vous l’explique. J’en conviens, pour celles et ceux qui entrent. Mais beaucoup de gens n’entreront jamais dans une bibliothèque pour y ouvrir un livre, et encore moins dans un musée, parce qu’ils ne savent même pas s’ils en ont le droit. Il n’est pas nécessaire de plaire à tout le monde, et des formes culturelles très différentes peuvent coexister ; mais ce partage entre celles et ceux qui savent qu’ils ont le droit et celles et ceux qui ne le savent pas est une hiérarchie, et une hiérarchie est un système de domination. C’est pourquoi le mot fort me paraît nécessaire : désacraliser laisse le seuil en place, profaner le fait tomber. Et il revient à celles et ceux qui tiennent ces lieux d’accueillir ces remises en question, même très fortes : ils sont déjà en position de pouvoir, c’est donc à eux d’être ouverts et souples, et c’est notre travail à tous, professionnel·les, de l’être. Cette réponse ne clôt pas le désaccord ; elle le déplace au bon endroit, sur ce que chacun·e voit de sa place : les personnes qui entrent, ou celles qui restent dehors.

Les mêmes mots dans des dispositifs différents

Je trouve une confirmation de cette lecture dans la pédagogie. Jacques Rancière montre dans « Le Maître ignorant » (1987) que celui qui explique assigne à l’autre une place d’infériorité, et que cette assignation compte davantage que le contenu de l’explication. Tim Ingold, dans « L’anthropologie comme éducation » (2018), dit une chose voisine : nous apprenons ce que nous vivons, dans notre corps et nos émotions, bien plus que ce qu’on nous dit. Une personne assise dans une salle, à qui quelqu’un explique la participation du haut d’une tribune, se trouve, de fait, en position dominée, quels que soient les mots prononcés. Et une personne qui entend les mêmes mots dans un autre cadre d’échange peut en être transformée. Le sens vécu des mots dépend de leur dispositif d’énonciation, pour reprendre le mot de dispositif, que Giorgio Agamben a repris à Foucault. Sur ce point, la cohérence entre ce que l’on dit et la manière dont on le dit est pour moi ce qui compte le plus dans la transmission des droits culturels.

Je reviens, par ce détour, au désaccord sur les définitions. Si nous vivons différemment les mêmes mots selon les dispositifs où nous les recevons, la cohérence entre discours et actes oblige chacun·e à définir les mots en fonction des dispositifs dans lesquels iel agit réellement. La personne qui travaille dans l’institution et moi qui travaille à ses marges, si nous sommes cohérent·es l’un·e et l’autre avec nos places, nous ne pouvons pas aboutir aux mêmes définitions. Nos définitions divergent précisément parce que nous sommes cohérent·es.

Remettre les règles en question, ensemble

John Dewey, inspirateur des droits culturels, caractérise dans « Le public et ses problèmes » (1927) un système démocratique par sa capacité à remettre collectivement en question ses propres règles. Or, dans la démocratisation, nous ne soumettons pas à cet examen collectif les critères qui désignent les œuvres à transmettre ; en démocratie, nous devons le faire en permanence. Pour un.e élu.e par exemple, refuser de donner des consignes de programmation, au nom de la liberté artistique, ne met pas hors des règles : les codes partagés, que Pierre Bourdieu a décrits dans « La Distinction » (1979), continuent de décider de ce qui se programme, sans que personne ne l’ait discuté. Le travail sur les définitions relève donc de la démocratie elle-même, et non d’un préalable technique qu’il faudrait régler une fois pour toutes avant d’agir. Défaire régulièrement les petits pouvoirs qui se reconstituent toujours, y compris dans nos propres mots et le plus souvent inconsciemment, fait partie du travail démocratique, et nous pouvons mener ce travail en douceur et avec respect, en conscience de nos places respectives.

C’est le sens que je donne, rétrospectivement, à l’abécédaire des mots des politiques culturelles que j’ai fabriqué au colloque de Cerisy en juin 2026 : cent quarante mots, et pour chacun plusieurs définitions selon les points de vue, sans qu’aucune soit présentée comme meilleure. J’ai voulu que la forme même de l’objet donne corps à cette pluralité.

Un outil pour agir là où l’on est

Avec les collègues dont les définitions diffèrent des miennes, je partage un horizon : plus d’égalité, plus de démocratie, plus de respect de la dignité de chacun·e. Pour avancer vers cet horizon, à partir de nos places différentes, nous fabriquons des définitions différentes. Une définition, dans nos métiers, tient moins de la photographie exacte d’une chose que de l’outil que chacun·e se taille pour agir de là où iel est.

Il reste alors à faire de cette divergence des définitions une richesse : partager son regard situé sans chercher à l’imposer, écouter la définition de l’autre pour comprendre la place d’où elle a été forgée, accepter de se déstabiliser mutuellement, dès lors que cela se fait avec respect. Dans les formations et les rencontres professionnelles que j’anime, je cherche cet équilibre : apporter des idées qui bousculent, en veillant à ne pas provoquer d’affrontement. Et j’apprends beaucoup des définitions des autres, précisément parce qu’elles ne sont pas les miennes.

Au fil de ces dialogues, j’ai déplacé ma question. Je cherchais la bonne définition ; je me demande désormais ce qu’est une définition.

Références

  • Donna Haraway, « Savoirs situés : la question de la science dans le féminisme et le privilège de la perspective partielle » (1988), trad. fr. dans « Manifeste cyborg et autres essais », Exils, 2007.
  • Giorgio Agamben, « Éloge de la profanation », dans « Profanations », trad. Martin Rueff, Payot & Rivages, 2005.
  • Walter Benjamin, « L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique » (1939).
  • Jacques Rancière, « Le Maître ignorant », Fayard, 1987.
  • Tim Ingold, « L’anthropologie comme éducation », Presses universitaires de Rennes, 2018.
  • John Dewey, « Le public et ses problèmes » (1927), trad. Joëlle Zask, Gallimard, « Folio essais », 2010.
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Citer ce texte Benoît Labourdette, « Démocratisation, démocratie culturelle : des définitions situées », Benoît Labourdette production, 28 août 2026.
https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/les-droits-culturels/democratisation-democratie-culturelle-des-definitions-situees?lang=fr

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