La présomption de compétence

Une définition des droits culturels : ils s’adressent aux personnes en place de pouvoir, et leur demandent de présumer la compétence de l’autre.

27 août 2026 Benoît Labourdette  5 min

On présente souvent les droits culturels comme des droits d’accès à la culture, que chacun·e pourrait revendiquer. Je propose ici une définition qui renverse cette lecture. Les droits culturels s’adressent d’abord aux personnes en position de pouvoir, et leur demandent deux choses : présumer la compétence de l’autre, c’est-à-dire le tenir pour capable de nous enrichir, et créer les conditions pour que l’autre puisse se reconnaître des compétences. La dignité cesse alors d’être une déclaration pour devenir un travail.

Des droits qui obligent le pouvoir

La Déclaration de Fribourg (2007) énonce les droits culturels comme des droits de la personne : droit de choisir son identité culturelle, de participer à la vie culturelle, d’accéder aux patrimoines. Cette formulation est juste, et elle a une conséquence pratique sur laquelle on s’arrête peu. Une personne seule, face à une institution, n’a presque jamais les moyens de revendiquer ces droits. L’habitant·e d’un quartier ne dépose pas plainte parce que le théâtre de sa ville programme sans elle ou lui. La personne qui suit une formation n’interrompt pas la personne qui la donne pour réclamer la reconnaissance de sa culture. Si les droits culturels ne vivaient que par la revendication de celles et ceux qu’ils protègent, ils resteraient lettre morte.

C’est pourquoi je propose de les définir par l’autre bout. Les droits culturels s’adressent aux personnes qui sont en position de pouvoir. Dans chaque situation culturelle, éducative ou sociale, il y a une asymétrie : entre la personne qui programme et celle qui assiste, entre la personne qui forme et celles qui sont formées, entre l’agent·e de collectivité et les habitant·es, entre l’enseignant·e et les élèves. Les droits culturels demandent quelque chose à la personne qui, dans cette relation, détient le pouvoir. Ils fonctionnent comme une obligation qui pèse sur elle, avant de fonctionner comme un droit que l’autre réclamerait. Ce déplacement a des conséquences pratiques immédiates. La question n’est plus « comment faire venir les gens à la culture », elle devient « qu’est-ce que ma position me demande de transformer dans mon regard et dans mes actes ».

Participation ou coopération

Ce renversement aide à distinguer deux projets politiques que l’on confond souvent, la démocratisation culturelle et la démocratie culturelle, dont j’ai retracé l’histoire dans Démocratisation ou démocratie culturelle. Deux mots permettent de tenir la distinction : participation et coopération.

La démocratisation culturelle propose de participer. Le cadre est déjà défini, les œuvres qui comptent sont déjà choisies, et l’on invite les personnes à y entrer : fréquenter la salle, suivre l’atelier conçu pour elles, découvrir les chefs-d’œuvre. Cette participation peut être chaleureuse et sincère, elle laisse intacte la définition de ce qui a de la valeur.

La démocratie culturelle demande de coopérer, c’est-à-dire de construire ensemble cette définition même. Et coopérer suppose une condition que l’on énonce rarement : il faut tenir l’autre pour capable de nous apporter quelque chose que nous n’avons pas. Si je pense que la personne en face de moi n’a rien à m’apprendre, je peux la faire participer, mais je ne peux pas coopérer avec elle. C’est ce que j’appelle la présomption de compétence, comme on parle en justice de présomption d’innocence : un préalable, qui rend possible tout ce qui suit. Les droits culturels légitiment ainsi l’expertise de chaque personne et l’enrichissement mutuel, et c’est en cela qu’ils fondent la démocratie culturelle, là où la démocratisation pouvait s’en passer.

La dignité comme travail

Le mot central de la Déclaration de Fribourg est la dignité. Or il ne suffit pas de déclarer « je respecte votre dignité ». Des décennies de hiérarchie symbolique ont appris aux personnes que leur culture ne compte pas, et ce savoir est intériorisé : « ce n’est pas pour moi », « je n’ai rien d’intéressant à dire », « je ne suis pas créatif·ve ». Cette autocensure exclut plus sûrement que le prix des places ou la distance. La personne qui détient des compétences ne se les reconnaît pas à elle-même, et aucune déclaration de respect ne suffit à l’en convaincre.

Respecter la dignité de l’autre est donc un travail. Ce travail consiste à créer les conditions pour que la personne puisse envisager sa propre dignité, se reconnaître des compétences, et ensuite seulement les partager. Ces conditions se jouent dans les détails : la manière de disposer une salle, l’ordre dans lequel les paroles circulent, ce que l’on fait des contributions une fois qu’elles ont été confiées, le temps qu’on laisse, les formats d’expression que l’on propose. J’ai décrit dans Droits culturels et postures professionnelles des outils pour ce travail, et montré dans La dimension politique des dispositifs d’organisation comment un dispositif peut contredire les intentions affichées.

On comprend ici pourquoi les droits culturels, à mes yeux, disqualifient la démocratisation culturelle au lieu de la compléter. La démocratisation offrait l’accès à des richesses définies ailleurs. Le travail de la dignité permet la reconnaissance de richesses déjà là, chez des personnes à qui tout avait appris à ne pas les voir.

Le cas d’école de la jeunesse

Un exemple contemporain donne chair à cette définition, celui du procès fait à la jeunesse. On déclare les jeunes incapables de se concentrer, abêti·es par les réseaux sociaux, bientôt achevé·es par l’intelligence artificielle. J’ai examiné dans La jeunesse n’a pas perdu la tête ce que les chercheur·ses disent réellement de ces affirmations : huit années de mesures menées en Finlande sur une cohorte d’adolescent·es, les synthèses de recherche récentes et la relecture de Michel Serres convergent vers un même constat, le diagnostic d’abêtissement relève d’un très vieux réflexe de pouvoir bien plus que d’un fait établi. Déclarer une génération incompétente dispense de l’écouter, et laisse aux adultes le dernier mot sur ce qui compte.

Ce cas montre aussi ce que la présomption inverse rend possible. Quand on tient les jeunes pour des interlocuteur·rices capables de comprendre comment une interface a été conçue, on peut travailler avec elles et eux les mécanismes de captation de l’attention, au lieu de les traiter en victimes à protéger. Présumer la compétence ouvre l’accès aux problèmes réels, que le discours de l’incapacité recouvrait.

L’esthétique de la relation

Reste l’objection que l’on m’adresse régulièrement : cette définition reviendrait à renoncer à l’exigence artistique. Tout ce que j’observe depuis des années indique l’inverse. On ne demande un travail réel qu’à une personne qu’on croit capable. Et lorsque l’exigence porte sur la profondeur et la sincérité du lien entre les personnes, des œuvres remarquables sortent des ateliers, quel que soit le contexte, quels que soient les moyens. J’ai développé ce point dans L’endroit de l’exigence. Les projets décevants que l’on rencontre dans l’action culturelle sont presque toujours des projets où le lien lui-même était pauvre, et rarement des projets où les personnes manquaient de talent.

C’est ce que je nomme l’esthétique de la relation : le déplacement des critères vers la qualité du lien, dont la qualité des œuvres est une conséquence. La définition que je propose tient finalement en peu de mots. Les droits culturels demandent à qui détient le pouvoir de présumer la compétence de l’autre, et de créer les conditions pour que l’autre puisse se la reconnaître. Chacun·e peut en faire un instrument de travail quotidien, en se demandant, devant chaque choix d’organisation, de programmation ou d’animation, si cet acte présume la compétence des personnes ou leur incapacité. D’expérience, les personnes concernées perçoivent la réponse bien avant qu’on la leur formule, dans les détails mêmes de ce qu’on leur propose.

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Citer ce texte Benoît Labourdette, « La présomption de compétence », Benoît Labourdette production, 27 août 2026.
https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/les-droits-culturels/la-presomption-de-competence?lang=fr

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