Montrer patte blanche

Le sentiment d’être légitime, ou de ne pas l’être, tient d’abord à la place que l’on occupe dans un système. Je propose de penser une autre légitimité, que l’on reçoit des personnes avec qui l’on travaille et qu’il faut refaire à chaque nouveau terrain.

27 octobre 2026 Benoît Labourdette  9 min

On lit le sentiment de ne pas être légitime comme un manque de confiance en soi, que l’on soigne par du travail sur soi. Max Weber, Pierre Bourdieu et Pierre Rosanvallon aident à y voir un rapport social, qui renseigne sur la place qu’on occupe plus que sur ce qu’on vaut. Je propose le concept de légitimité à refaire, celle que les personnes concernées accordent, sur chaque terrain, à qui vient travailler avec elles, et que l’on perd dès qu’on se croit établi.

Un nom de psychologie pour une affaire de place

J’entends très souvent, dans les formations que j’anime, des professionnel·les de la culture dire qu’ils ou elles ne se sentent « pas légitimes ». Ce sont parfois des personnes qui débutent. Ce sont aussi, et de plus en plus, des personnes expérimentées, recrutées pour développer des projets, à qui l’on confie surtout de la logistique et qui découvrent que personne, dans leur service, ne leur reconnaît d’expertise. Elles finissent par chercher en elles-mêmes la cause de ce qu’elles vivent, et on les y encourage, puisqu’on leur dit qu’elles souffrent du syndrome de l’imposteur.

En cherchant d’où vient l’expression, je découvre qu’elle a été forgée en 1978 par deux psychologues, Pauline Rose Clance et Suzanne Ies, qui recevaient en psychothérapie des femmes ayant toutes réussi leurs études ou leur carrière, et persuadées pourtant de ne pas le mériter. Elles étaient plus de cent cinquante. Les deux psychologues voyaient bien sûr une part de l’explication dans l’histoire familiale, mais elles parlaient aussi des stéréotypes de l’époque, selon lesquels les femmes auraient eu moins de capacités intellectuelles que les hommes. Dans l’usage courant, on n’a retenu que la famille. Le doute est devenu une affaire intime, à travailler en séance ou en coaching. Or ces femmes n’étaient pas illégitimes en elles-mêmes, elles l’étaient dans une société où on les jugeait d’abord comme des femmes.

Si vous vous êtes déjà senti·e illégitime dans votre travail, je vous propose donc de regarder d’abord où l’on vous avait placé·e. Dans une organisation hiérarchique, on n’est pas légitime par soi-même, on l’est par sa place, et la directrice n’y échappe pas plus que l’agent·e d’accueil.

Max Weber l’a montré dans des textes écrits au début du XXe siècle, réunis après sa mort sous le titre d’Économie et société. Pour lui, aucune domination ne tient longtemps par la seule force : celles et ceux qui dominent ont besoin que les autres croient en leur légitimité, qu’elle vienne de la tradition, du charisme d’une personne ou de la légalité des fonctions. La légitimité d’un chef est donc d’abord dans la tête des autres. Et se sentir légitime, c’est avoir fait sienne la croyance que les autres ont sur sa propre place.

Pierre Bourdieu en donne une image que j’aime beaucoup. Dans Ce que parler veut dire, en 1982, il écrit que « l’autorité advient au langage du dehors, comme le rappelle concrètement le skeptron que l’on tend, chez Homère, à l’orateur qui va prendre la parole ». Dans l’Iliade, quelqu’un se lève dans l’assemblée, on lui tend un bâton, et alors on l’écoute. Je retrouve ce bâton dans mes ateliers. La personne à qui je confie la caméra ou le drone devient celle que le groupe écoute, et je m’en sers, comme je l’ai raconté dans Légitimation artistique, droits culturels et construction de l’individu. Dans un service, c’est l’inverse : une personne recrutée pour inventer, à qui l’on ne confie que la logistique, n’a jamais reçu le bâton, et ses idées, même excellentes, ne sont pas entendues comme des propositions.

Une légitimité donnée une fois pour toutes

Mais d’où vient le bâton, et qui le tend ? Pendant longtemps, en France, la réponse était claire. Pierre Rosanvallon le rappelle dans La Légitimité démocratique, paru en 2008 : on était légitime parce qu’on avait été élu·e, c’est ce qu’il appelle la légitimité d’établissement, ou parce qu’on avait réussi un concours de la fonction publique, et il parle alors de légitimité d’identification à la généralité. Dans les deux cas, on recevait sa légitimité une fois pour toutes, et elle vous suivait tant que vous occupiez le poste.

Rosanvallon constate que cela ne suffit plus depuis les années 1980, et que les citoyen·nes attendent autre chose de celles et ceux qui les gouvernent. Il nomme trois de ces attentes, l’impartialité, la réflexivité et la proximité. Je m’arrête sur la dernière, parce que je la connais bien. Quand j’accompagne une équipe, personne ne me croit sur mon CV : on me fait confiance, ou pas, après m’avoir vu travailler avec elle. Être légitime, dans ce cas, c’est faire attention aux situations particulières, aux personnes une par une, et il faut le montrer encore et encore. Rosanvallon se méfie d’ailleurs de cette proximité, qui peut tourner à ce qu’il appelle une politique de présence : on va serrer des mains après une catastrophe, et rien ne change. Il a raison de s’en méfier. Il reste qu’on peut désormais être légitime sans titre, par la relation, et ce renversement-là, je le vois à l’œuvre bien au-delà de la politique.

Dans la culture, j’ai retrouvé la même histoire, avec une particularité. Pendant des siècles, la légitimité culturelle est venue de la proximité avec le pouvoir. J’ai décrit dans La culture et le pouvoir politique : d’un mariage de raison à un divorce consommé comment, depuis Louis XIV, la culture a servi à représenter et à conforter le pouvoir, jusque dans l’architecture des théâtres à l’italienne, où l’on venait autant pour être vu et traiter ses affaires que pour le spectacle. Dans un tel système, la liberté de programmation n’a jamais existé : on programme toujours pour quelqu’un, et la personne qui programme tient sa légitimité de celles et ceux qui l’ont nommée. La personne qui dirige un grand lieu culturel ressemble beaucoup, de ce point de vue, aux fonctionnaires décrit·es par Rosanvallon, puisque sa nomination vaut garantie. Aujourd’hui, qu’un maire aille au théâtre ou n’y aille pas ne change plus rien à son pouvoir, alors qu’autrefois cela changeait tout.

Jacques Rancière aide à penser l’autre légitimité. Dans La Haine de la démocratie, en 2005, il reprend la liste des titres à gouverner que Platon dresse dans les Lois : les parents sur les enfants, les anciens sur les jeunes, les maîtres sur les esclaves, les savants sur les ignorants, et quelques autres. Le dernier titre est le tirage au sort, et Rancière y voit le titre de celles et ceux qui n’en ont aucun. La démocratie, pour lui, c’est cela, le pouvoir de n’importe qui, qui ne repose sur aucune supériorité. Les droits culturels relèvent de cette pensée, puisqu’ils reconnaissent à chaque personne une légitimité culturelle sans lui demander d’en faire la preuve. J’ai développé dans La participation légitime comme horizon des événements culturels le cas de la Fête de la musique, où toute personne qui joue dans la rue est considérée comme légitime.

Ces deux régimes coexistent aujourd’hui, et beaucoup de professionnel·les en souffrent. Des personnes nommées selon l’ancien régime occupent encore la plupart des postes de direction, et elles y sont tout à fait légitimes au sens de Weber, puisqu’on croit en leur fonction. D’autres travaillent autrement, en partant des personnes et de leurs pratiques, et touchent souvent des personnes beaucoup plus diverses, mais dans un cadre où on ne les reconnaît pas encore. Le ministère de la Culture a créé en 2021 une Délégation générale à la transmission, aux territoires et à la démocratie culturelle, devenue en 2025 la Direction générale de la démocratie culturelle, des enseignements et de la recherche, et la bascule est donc engagée. Mais la création d’une direction ne suffit pas à changer d’un coup les croyances de celles et ceux qui travaillent dans le secteur, et chacun·e, aujourd’hui, est légitime aux yeux des un·es et ne l’est pas aux yeux des autres.

La fable du chevreau

J’observe dans mon travail un autre phénomène, dont il est peu question chez ces auteurs : la légitimité qu’on reçoit d’une relation ne se capitalise pas. Elle se refait à chaque nouveau terrain, et parfois avec des personnes qu’on croyait connaître.

On m’a sollicité récemment pour accompagner une association de salles de cinéma dans une réflexion de politique culturelle. Je connais depuis vingt ans la personne qui m’a appelé, et nous avons déjà travaillé ensemble. Elle m’a dit qu’elle n’avait pas pensé à moi au départ, parce qu’elle avait gardé de moi l’image d’il y a cinq ans, celle d’un intervenant qui anime des ateliers avec des enfants. Elle m’avait entendu dans une formation et s’était dit que je pourrais peut-être les aider. J’ai dû, avec cette personne qui me connaît bien, montrer patte blanche, lui prouver que je savais faire ce qu’elle me demandait. J’aurais imaginé qu’elle savait ce que je fais. Je ne pouvais pas en être vexé, puisque je change souvent de terrain : il y a quinze ans, je n’accompagnais pas de politiques culturelles, je ne faisais que des ateliers. Chaque fois que j’arrive sur un nouveau terrain, je ne peux pas compter sur la légitimité que j’avais ailleurs.

L’expression vient de La Fontaine. Dans Le Loup, la Chèvre et le Chevreau, publié en 1668, la chèvre part brouter et laisse à son petit un mot de passe, à exiger de quiconque frappera à la porte. Le loup, qui a tout entendu, se présente et donne le mot. Le chevreau répond :

« Montrez-moi patte blanche, ou je n’ouvrirai point. »

Jean de La Fontaine, « Le Loup, la Chèvre et le Chevreau », 1668.

Le mot de passe ressemble beaucoup à un titre. Il suffisait, en principe, pour être admis, et quelqu’un qui n’y avait pas droit a pu s’en servir. Le chevreau, qui est dedans, demande une preuve qu’il peut voir de ses yeux. Dans la fable, la porte appartient à celui qui reçoit, et c’est lui qui juge. C’est ainsi qu’on accorde, ou qu’on refuse, la légitimité de proximité.

On me répondra que le chevreau se méfie d’un loup, et que montrer patte blanche, dans la langue courante, a quelque chose d’humiliant, comme si l’on était suspect par principe. Je ne le vis pas ainsi. Quand je siège dans une commission où quelqu’un ne me connaît pas et qu’il est important que cette personne sache à qui elle a affaire, je fais référence à deux ou trois choses que j’ai faites. Je l’ai fait récemment, peut-être en insistant un peu trop, mais les gens ne peuvent pas deviner. Si l’on ne donne rien de soi, les autres ne peuvent rien en recevoir. Je ne cherche pas à séduire, je fournis à l’autre de quoi juger.

La légitimité qui m’intéresse le plus est celle que je ne maîtrise pas. Lors d’une formation à la médiation pour une fédération de cinémas, j’ai fait vivre aux participant·es plusieurs expériences, dont le tournage d’un petit film politique. À la fin, un jeune homme de dix-neuf ans a levé la main pour dire merci, et que c’était ainsi qu’il fallait faire. Lui m’a légitimé. Il ne savait rien de mon parcours, et ce que j’avais fait il y a vingt ans lui était indifférent. Il a jugé sur ce qu’il venait de vivre, et j’ai compris que je n’avais pas fait fausse route, y compris avec des personnes qui n’ont aucune raison d’être bienveillantes avec moi.

C’est ce que j’appelle la légitimité à refaire. Les personnes concernées l’accordent sur un terrain précis, au vu de ce qui s’y passe. Elle ne se transporte pas d’un terrain à l’autre, et elle ne s’accumule pas comme un capital. Elle a l’air plus fragile que la légitimité du titre, et en un sens elle l’est, puisqu’il faut toujours la reconquérir. Mais elle repose sur une relation, alors que la légitimité du titre peut tenir longtemps parce qu’on croit en une fonction, sans que personne ait regardé ce qu’en fait la personne qui l’occupe.

Se sentir légitime, mauvais signe

Je me sens rarement légitime, et je ne crois pas que ce soit un défaut. Bien des personnes me considèrent comme tel, et je sais pourquoi : à cause de choses que j’ai faites il y a vingt ans, que des gens ont gardées en mémoire, au point que l’on me prend parfois pour un sage. C’est là que je dois être prudent. Si je me sentais légitime auprès d’elles, je deviendrais trop sûr de moi, et je cesserais d’écouter. Se sentir pleinement légitime n’est pas forcément bon signe, parce qu’on devient moins ouvert. Douter sans cesse de sa propre place est une manière de rester disponible à ce qui arrive.

J’ai distingué dans Conscience politique et bonne conscience politique la conscience, par laquelle on accepte de voir la diversité du réel, et la bonne conscience, celle des personnes qui se croient dans le vrai et n’ont plus besoin de regarder. Vivre sa légitimité comme un acquis relève de la bonne conscience. Je le constate souvent dans le secteur culturel, chez des personnes très légitimes selon l’ancien régime, qui pensent faire des choses formidables et attendent que le public vienne les recevoir. Au fond, elles ne s’intéressent pas à l’autre, et cela commence à se voir, parce que ce sont toujours les mêmes qui viennent. Pendant ce temps, les gens regardent Netflix, YouTube, Instagram ou TikTok plusieurs heures par jour. Ce sont des pratiques culturelles massives, et elles se passent presque entièrement hors de nous. Je le dis souvent en formation, à des personnes qui se croient au centre : nous sommes des marginaux de la culture, comme je l’ai écrit dans La marginalité des institutions culturelles. La légitimité des institutions tient encore parce qu’on continue à croire en leur fonction, pas parce que les gens y viennent.

Je me méfie pourtant de ce que je viens d’écrire. Si je peux me permettre de douter, c’est que d’autres me reconnaissent. Une personne à qui sa hiérarchie refuse toute expertise n’a pas choisi son doute. On le lui a imposé, il fait mal, et je ne vais certainement pas lui conseiller d’en faire une ressource. Je lui raconterais plutôt l’histoire du violoniste dans le métro. En janvier 2007, un journaliste du Washington Post, Gene Weingarten, a demandé à Joshua Bell, un violoniste qui remplit les salles de concert du monde entier, de jouer quarante-cinq minutes dans la station L’Enfant Plaza, à Washington, à l’heure où les gens vont au travail. Plus d’un millier de personnes sont passées devant lui, une seule l’a reconnu, et il a gagné 32,17 dollars. La musique était la même que dans une salle de concert, il lui manquait seulement le cadre où l’on aurait su l’écouter. Il y a beaucoup de personnes incapables d’entendre ce qu’on leur apporte, et l’on n’a pas à tout porter sur ses épaules. Mieux vaut alors voir clairement où l’on peut agir sans s’épuiser, et où l’on donne son énergie sans rien recevoir en retour. Ces lieux-là, il faut parfois les quitter.

Quelques manières de s’y prendre

Je ne dis pas que c’est ainsi qu’il faut faire. Ce sont des manières de penser que j’ai éprouvées, et que je propose à qui s’est un jour demandé s’il ou elle était légitime :

  • Distinguer la place et la personne. Quand je ne me sens pas légitime, je me demande à quelle place je me trouve, et qui m’y a mis. J’y apprends souvent plus sur l’organisation que sur moi.
  • Se demander devant qui l’on a besoin d’être légitime. Une hiérarchie, des financeur·ses, des pairs et les personnes avec qui l’on travaille ne donnent pas la même légitimité, et ne la donnent pas pour les mêmes raisons. Je choisis de mettre mon énergie du côté des personnes concernées.
  • Dire ce que l’on a fait. Personne ne peut deviner ce que j’ai fait ailleurs, et j’apprends à le dire en quelques phrases, sans chercher à plaire.
  • Entrer dans des relations sans enjeu immédiat. J’ai rencontré récemment le nouveau directeur d’un théâtre, qui m’a envoyé son rapport d’activité. Je le lui ai relu et commenté du point de vue des droits culturels, sans contrat ni commande. Il en a été touché, et nous allons peut-être travailler ensemble, ou peut-être pas. Je n’ai pas perdu mon temps, puisque ce travail m’a fait réfléchir, et c’est dans ce genre de lien, où personne n’a rien à prouver tout de suite, qu’une légitimité peut naître sans titre.
  • Nommer ce que l’on fait. En inscrivant une pratique dans un cadre reconnu, on lui donne une légitimité de droit. Les droits culturels sont inscrits dans la loi depuis 2015 et 2016, par les lois NOTRe et LCAP, et s’y référer aide à défendre un projet face à l’obligation de résultat qu’on lui impose, comme je l’ai montré dans Pourquoi le pouvoir d’agir est si souvent vécu comme une transgression.
  • Laisser les personnes concernées juger. Dans un atelier, ce sont les autres, par leur regard, qui donnent de la valeur à ce que chacun·e a fait. On peut accepter de la même façon que les personnes avec qui l’on travaille soient juges de sa propre place, comme le chevreau derrière sa porte.
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Citer ce texte Benoît Labourdette, « Montrer patte blanche », Benoît Labourdette production, 27 octobre 2026.
https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/propositions-philosophiques/politique-de-la-verite-et-du-pouvoir/montrer-patte-blanche?lang=fr

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