Enquêter selon les droits culturels

Diagnostics de territoire, évaluations, mémoires, thèses. Pour que la manière d’étudier une situation culturelle mette en œuvre les droits culturels qu’elle prend pour objet, et pour dire comment s’y prendre.

12 septembre 2026 Benoît Labourdette  15 min

Un diagnostic de territoire, une évaluation, un mémoire portent sur des personnes vivantes, leurs pratiques, leur parole. Quand la démarche se réclame des droits culturels, sa méthode doit les faire vivre, et pas seulement les décrire. Je repars de ce qu’est une enquête chez John Dewey, je la nourris de pratiques d’urbanisme culturel et d’écologie, et j’en tire huit gestes praticables, du concernement de départ jusqu’à la restitution.

L’enquête plutôt que la recherche

Quand John Dewey publie en 1938 son grand livre de logique, il choisit pour concept central le mot « inquiry », l’enquête. Son traducteur français, Gérard Deledalle, qui donne « Logique. La théorie de l’enquête » aux Presses universitaires de France en 1967, explique avoir écarté le mot « recherche » parce qu’il évoque trop la technique expérimentale des laboratoires, qui constitue à ses yeux un cas particulier de l’enquête et non son modèle. Ce choix de vocabulaire porte une idée de fond. Pour Dewey, l’enquête commence quand une personne se trouve dans une situation indéterminée, troublée, qui fait obstacle, et elle consiste à transformer cette situation en une situation déterminée, où l’on peut à nouveau agir. Celui ou celle qui enquête ne surplombe pas la situation, il en fait partie. Et l’enquête n’appartient pas aux savants : le jardinier devant une plante qui dépérit, l’équipe devant un projet qui patine, enquêtent au sens plein du terme. J’ai présenté dans l’article John Dewey : un inspirateur des droits culturels ? la parenté entre cette philosophie et la démocratie culturelle.

Dewey avait donné à l’enquête sa dimension politique onze ans plus tôt, dans « Le public et ses problèmes » (1927, traduit par Joëlle Zask, Gallimard, 2010). Un public, y écrit-il, n’existe pas d’avance ; il se forme quand des personnes s’aperçoivent qu’une action dont elles ne sont pas les auteurs a des conséquences sur leur vie, et qu’elles se mettent à en parler, à chercher ensemble d’où vient le trouble et comment y répondre. Contre Walter Lippmann, qui voulait confier les affaires communes à des experts, Dewey soutient, dans son chapitre sur la méthode, que celui qui porte la chaussure sait mieux que personne qu’elle blesse et où elle blesse, même si le cordonnier reste le meilleur juge de la manière d’y remédier. Joëlle Zask résume cette position en parlant du public comme d’une communauté d’enquêteurs. J’en retiens trois choses :

  • une enquête commence par un trouble ressenti, et non par une question posée depuis un bureau ;
  • les personnes que la situation atteint la conduisent, avec l’aide éventuelle de spécialistes, et non l’inverse ;
  • on rapporte à la situation ce qu’on y a appris, pour la transformer, sans quoi il s’agissait d’une description, pas d’une enquête.

J’ajoute à Dewey une distinction qui m’est propre, entre l’expert et l’intellectuel. L’expert a un commanditaire, et il ne peut pas le remettre en question : l’objet lui est donné, ses conclusions doivent tenir dans ce que le commanditaire peut entendre, et le biais est structurel, quelle que soit l’honnêteté de la personne. L’intellectuel, lui, choisit son objet et répond de ses conclusions devant quiconque veut les discuter. Celles et ceux qui enquêtent pour eux-mêmes, un jardinier, une habitante, une équipe, enquêtent dans un sens qui compte pour eux, ce qui leur donne d’autres biais, l’attachement, la colère, la peur, l’espoir. Mais ces biais-là sont bien différents : ils peuvent être nommés, parce que ce sont les leurs, là où l’expert doit taire le sien. J’ai plaidé dans l’article Le simulacre de présence pour une subjectivité assumée plutôt que pour une objectivité de façade ; l’enquête menée par les personnes concernées en est la forme collective.

Cette idée a aussi une histoire en France, liée au lieu où s’est tenu le colloque « Transformations des politiques culturelles », à Cerisy, du 18 au 24 juin 2026, dont j’ai tiré le lexique Attention, ça glisse et dont plusieurs interventions nourrissent cet article. Paul Desjardins, le fondateur des Décades de Pontigny dont Cerisy est l’héritier, ouvrait en 1913 l’école de Commune culture, destinée à des adultes déjà au travail, sans condition de diplôme. On y apprenait par le contact du réel et par l’enquête directe, en allant interroger celles et ceux qui exercent un métier, sous la conduite non de professeurs mais de « conducteurs d’études ». La guerre a interrompu l’expérience après une année. Je la rappelle parce que Desjardins posait déjà qu’une culture commune se construit en explorant le monde ensemble, et non en faisant descendre vers le peuple une culture détenue par quelques-uns.

Le mot enquête sert aujourd’hui à désigner trois choses qui, au sens de Dewey, n’en sont pas, ou pas encore :

  • Le diagnostic d’expert. Quelqu’un vient de l’extérieur observer, mesurer et conclure, puis repart. Le trouble n’y est pas celui des personnes mais celui du commanditaire, et la situation reste la même après qu’avant, un document en plus.
  • Le questionnaire et le sondage. J’ai montré dans l’article Les sondages et enquêtes sont-ils objectifs ? combien les questions y sont décidées ailleurs et combien celles et ceux qui les rédigent orientent par là les réponses, et j’ai rappelé dans l’article S’autoriser à créer, à partir de Dewey et de Harold Garfinkel, qu’une donnée n’existe pas en dehors de la démarche par laquelle on la produit.
  • La collecte de bonnes pratiques. Elle rassemble des exemples réputés transposables, alors que la transposition demande un travail de traduction absent de la fiche, on le verra plus loin.

Ces trois formes ont leur utilité, et l’on peut les employer dans une enquête comme des outils parmi d’autres, à condition qu’elles n’en tiennent pas lieu.

Les personnes concernées sont déjà des analystes

Dans la sociologie classique, l’analyse revenait au seul chercheur : on interrogeait les gens, puis on interprétait leurs réponses depuis un savoir qu’ils ne partageaient pas. Harold Garfinkel a construit contre cette posture l’ethnométhodologie, exposée dans « Studies in Ethnomethodology » (1967), traduit en français sous le titre « Recherches en ethnométhodologie » (PUF, 2007). Il y refuse de considérer les membres d’une société comme des exécutants passifs de règles qui leur échapperaient. Les personnes déploient en permanence des méthodes, fines et largement tacites, pour produire leurs situations sociales et les rendre intelligibles, et le travail du chercheur consiste à décrire ces méthodes-là, au lieu de plaquer les siennes sur des vies qu’il connaît moins bien que celles et ceux qui les vivent.

L’anthropologue Tim Ingold prolonge ce mouvement quand il définit sa discipline comme « de la philosophie avec les gens dedans ». Dans « L’anthropologie comme éducation » (Presses universitaires de Rennes, 2018), il oppose à la transmission de contenus une éducation entendue comme attention portée au monde et aux autres, et dans un article de 2014 au titre volontairement abrupt, « That’s enough about ethnography ! », il distingue l’ethnographie, qui décrit des personnes pour rapporter leur monde à d’autres, de l’anthropologie, qui apprend avec elles. Enquêter avec quelqu’un, dans ces termes, revient à se placer à côté de lui, à regarder ce qu’il regarde, et à laisser ce qu’il sait déplacer ce que l’on croyait savoir, plutôt qu’à recueillir sa parole pour l’analyser plus tard sans lui.

Cette position rejoint un constat que je fais souvent : les faits culturels existent avec ou sans politiques culturelles, avec ou sans financements. Des personnes chantent, filment, dansent, se racontent, transmettent, dans des cadres institués ou en dehors de tout cadre. Les personnes qui vivent ces pratiques en sont les premières analystes, au sens de Garfinkel. L’urbaniste Maud Le Floc’h, fondatrice du POLAU, pôle arts et urbanisme, parle d’un tricotage permanent entre savoirs sachants, savoirs sensibles et savoirs situés, ceux des spécialistes, ceux des artistes et ceux des personnes qui habitent un lieu, et elle voit dans la séparation du sensible et de la technique, sur laquelle une bonne part de la politique culturelle française s’est fondée, ce qu’il faut aujourd’hui défaire. Une enquête cohérente avec les droits culturels part donc des situations vécues et des traces que les personnes en gardent ou acceptent d’en produire, et celles et ceux qui la mènent élaborent avec ces personnes, plutôt que sur elles.

Or le questionnaire reste, de très loin, l’outil le plus répandu. On en fait sans cesse, pour tous les sujets, les pratiques culturelles d’un territoire, la satisfaction après un spectacle, les besoins d’un réseau, un mémoire de master, et l’on appelle cela une enquête. Je propose de se poser trois questions devant chacun d’eux :

  • Est-ce une enquête ? Au sens de Dewey, seulement si un trouble est à l’origine des questions et si les réponses retournent à la situation pour la transformer. Un questionnaire envoyé parce qu’un dispositif l’exige, dépouillé, résumé dans un rapport, ne remplit ni l’une ni l’autre de ces conditions.
  • Quelle place de contributeur donne-t-on aux personnes interrogées ? Dans la plupart des cas, aucune : elles sont des sources. Elles n’ont pas écrit les questions, elles ne verront pas les autres réponses, elles ne participeront pas à ce qu’on en tire. Leur parole est prélevée, puis elle appartient à d’autres.
  • Qu’est-ce que cela produit ensuite pour leur pouvoir d’agir ? Le plus souvent rien, et parfois moins que rien. Répondre à des questionnaires dont on ne voit jamais l’effet apprend que parler ne sert à rien, et c’est un apprentissage que les personnes retiennent.

Je ne conclus pas qu’il faut renoncer au questionnaire. Il permet de voir d’une certaine manière, à grande échelle, et l’on verra plus loin qu’un questionnaire dont personne ne savait quoi faire a tout de même fait apparaître, dans un territoire rural, une pratique dont tout le reste est reparti. Mais cette manière de voir doit être choisie en connaissance de cause, pas par habitude, et si l’on s’en sert dans une enquête, les personnes interrogées doivent pouvoir contribuer à en écrire les questions, en lire les résultats et en discuter l’usage. Sinon il s’agit d’un prélèvement, et le mot enquête lui sert d’habillage.

Le caillou dans la chaussure

Les praticiennes et praticiens de l’écologie et de l’urbanisme culturel m’ont fait reprendre la définition de l’enquête sur un point que Dewey laisse dans l’ombre, celui du point de départ. Bruno Latour proposait dans « Où atterrir ? » (La Découverte, 2017) un exercice que j’ai présenté dans l’article Fabriquer la corésilience, décrire son terrain de vie, c’est-à-dire faire l’inventaire de ce dont on dépend pour subsister et de qui dépend de nous. Latour et celles et ceux qui ont animé avec lui les ateliers « Où atterrir ? » ont ensuite donné à cet exercice la forme d’une boussole, un schéma à deux axes que chacun·e remplit depuis sa propre place, l’héritage d’un côté et l’avenir de l’autre, les alliés d’un côté et les menaces de l’autre, en plaçant les entités d’autant plus près de soi qu’on a prise sur elles.

Élisabeth Taudière, de Territoires pionniers, la Maison de l’architecture de Normandie, s’est formée à cet outil en 2024 et raconte l’enquête qu’elle mène avec lui comme un récit en quatre tableaux. Elle commence par sa facture d’eau, à Caen, où elle lit en gros caractères que l’eau de son robinet est de qualité médiocre, à cause de la présence de métabolites. De cette première entité, sur laquelle elle n’a aucune prise, elle remonte à la question d’où vient l’eau, au syndicat qui la capte dans l’Orne, aux trois schémas de gestion qui se partagent le bassin versant et dont les périodes d’application sont arrivées à leur terme, puis à la géologie qui explique ce découpage, plaine, bocage, plaine, et aux manières d’habiter qui en découlent. Elle explique pourquoi ce récit est le sien :

« Ça part d’un concernement qui est personnel et qui nous invite, parce que c’est le caillou dans la chaussure, c’est quelque chose qui nous taraude de l’intérieur et c’est ça qui va pousser à l’engagement. C’est pour ça que c’est un récit à la première personne. »

Élisabeth Taudière, intervention au colloque « Transformations des politiques culturelles », Cerisy, 20 juin 2026.

Le projet Nous sommes Orne est né de là, avec les centres permanents d’initiatives pour l’environnement du bassin. Sa première réalisation a été une carte du bassin versant, qui n’existait pas sous une forme lisible par le public, et que l’on trouve maintenant dans des classes, des bureaux de chercheurs et des bars ; la seconde, un almanach composé par la paysagiste Clémence Mathieu à partir d’ateliers menés dans des écoles, un lycée, un bar PMU de Briouze, où l’on trouve les pratiques du territoire des habitant·es et des fictions écrites depuis les sources, les méandres et l’estuaire. Je retiens de ce récit deux choses pour la méthode :

  • l’enquête part d’un trouble éprouvé par quelqu’un, et ce trouble, mis en mots à la première personne, est déjà un savoir sur la situation ;
  • les personnes chez qui l’on est allé enquêter reçoivent en retour les objets produits, une carte, un almanach, et elles s’en servent sans que celles et ceux qui les ont fabriqués soient là.

J’ai retenu pour cela, dans le lexique, le mot « concernement », venu des travaux sur l’enquête collective et l’urbanisme dans le sillage de Latour. Là où, dans une concertation, on part d’un projet déjà ficelé, on coche une case réglementaire et l’on recueille des avis, il s’agit avec le concernement d’aller chercher les gens dans ce qui les touche déjà, de partir de leurs récits et de leurs usages, et de leur donner prise sur la décision. Maud Le Floc’h le formule depuis l’expérience des opérations d’aménagement, où les professionnels disent que leur problème, ce sont les gens, dont ils craignent surtout les recours :

« L’enquête collective, faire enquête collectivement, c’est un magnifique outil d’urbanisme, c’est un magnifique outil pour concerner, et là encore terme latourien, le plus grand nombre. […] Collective parce que les enjeux de transition, les enjeux de transformation des territoires, s’ils ne sont pas portés par tout le monde, ça ne marchera pas. […] Il s’agit de prendre en charge collectivement ces sujets. Et pour bien les prendre en charge, autant remonter une phase avant, d’enquêter ensemble. »

Maud Le Floc’h, intervention au colloque « Transformations des politiques culturelles », Cerisy, 20 juin 2026.

Un second déplacement concerne les entités que l’enquête prend en compte. Le Parlement de Loire, que le POLAU conduit depuis 2019, part du Parlement des choses de Bruno Latour, où les entités non humaines ont le droit d’être représentées dans les instances qui décident de leur sort. Le premier geste a été un jeu : on dirait qu’on ferait une commission d’enquête parlementaire, et on auditionnerait des juristes, des écologues, des pêcheurs, des artistes, sur ce que demande le fleuve. Maud Le Floc’h précise que la reconnaissance d’une personnalité juridique au fleuve n’est pas ce qui l’intéresse le plus ; elle travaille ce qu’elle appelle l’atterrissage de l’enquête dans la planification territoriale, les schémas d’aménagement, la qualité de l’eau, les solidarités entre l’amont et l’aval, la baignade en ville, des sujets quotidiens qui se traduisent en décisions. J’ai proposé dans le lexique de passer du mot « territoire », qui se découpe et s’approprie, au mot « milieu », ce dont on fait partie. Les droits culturels sont des droits de personnes, et ils ne s’étendent pas au fleuve. Mais la dignité des personnes qui habitent un bassin versant tient à l’eau qu’elles boivent, et l’on ne peut pas, si l’on veut les respecter, laisser l’eau hors du cadre. Enquêter dans un milieu oblige à se demander qui manque autour de la table, y compris parmi ce qui ne parle pas.

Repérer avant de diagnostiquer

Maud Le Floc’h décrit la chaîne classique d’une opération d’aménagement, diagnostic, définition, programmation, conception, réalisation, livraison, étalée sur cinq à dix ans. On y faisait le plus souvent intervenir la démarche culturelle en fin de course, à l’inauguration, ce que Pascal Le Brun-Cordier appelle la cerise sur le gâteau. Elle propose de l’introduire au tout début, à la phase de diagnostic, qu’elle préfère appeler repérage :

« Qu’est-ce que les artistes vont repérer quand ils vont mettre leur propre œuvre dans l’espace public ? Ils vont aller chercher l’invisible, ils vont aller chercher les récits, ils vont aller chercher l’enfoui, ils vont aller chercher le rebut, ils vont aller chercher le sale, ils vont aller chercher l’impropre, ils vont aller chercher des valeurs qui ne sont pas forcément toujours indiquées dans un diagnostic classique. Ensuite, ils vont s’adresser aux gens. »

Maud Le Floc’h, intervention au colloque « Transformations des politiques culturelles », Cerisy, 20 juin 2026.

Le premier dispositif qu’elle a conçu, en 2003, s’appelait d’ailleurs Mission Repérage, un élu, un artiste : dans treize villes, un maire ou un adjoint et un artiste passent douze heures ensemble, le matin l’artiste regarde la ville, l’après-midi l’élu la lui montre, ils marchent à deux, sans caméra ni enregistrement. Des règles strictes, pour une rencontre que rien d’autre n’aurait produite. C’est ce que j’ai appelé, dans le lexique, un protocole, un cadre précis qui rend possible ce qu’on ne pourrait pas commander directement.

Le repérage ne suffit pas, parce qu’un problème bien décrit reste souvent un problème posé depuis l’endroit qui l’a produit. Maud Le Floc’h renvoie ici à l’école de Palo Alto et à ce que Paul Watzlawick, John Weakland et Richard Fisch ont nommé le changement 2 dans « Changements. Paradoxes et psychothérapie » (1974, traduction française au Seuil en 1975). Ils y décrivent comment la plupart des solutions tentées consistent en « plus de la même chose », c’est-à-dire en un effort accru à l’intérieur du cadre où le problème s’est formé, et comment, en restant dans ce cadre, on entretient le problème qu’on voulait résoudre. Le changement 2 consiste à sortir du cadre, souvent par un geste paradoxal ou une inversion, ce qu’ils appellent l’art de trouver un nouveau cadre. Le Parlement de Loire relève de ce geste, puisqu’en faisant parler le fleuve dans une enceinte parlementaire fictive, ses enquêteurs ne posent plus la question de l’aménagement des berges depuis l’aménageur mais depuis ce qui est aménagé. J’ai appelé cela, dans le lexique, le pas de côté, et noté qu’il n’est pas toujours bien vécu, parce qu’il touche au pouvoir et à la place d’où l’on parle. Pour une enquête, j’en tire que la fiction, l’inversion des rôles, l’audition de ce qui ne parle pas, sont des outils de reformulation de la question de départ, au même titre que l’entretien ou l’analyse documentaire. J’ai décrit un outil de ce genre, plus modeste, dans l’article Le débat mouvant revisité.

La trace mobilisable

Les personnes qui participent à une enquête ainsi conçue en retirent quelque chose, indépendamment de ses résultats savants. Participer à formuler les questions, à examiner les traces, à écrire les conclusions donne des mots et des outils que chacun·e peut ensuite remobiliser dans sa propre vie professionnelle ou citoyenne. J’en ai fait l’expérience de plusieurs manières. Dans la démarche que j’ai racontée dans l’article Recherche-action « Education aux images 2.1 », les professionnel·les participaient à l’élaboration même de ce qui était étudié. J’ai décrit dans l’article Un plaidoyer écrit à douze en une après-midi un atelier de co-écriture dont les participant·es sont reparti·es avec un texte qu’ils avaient construit ensemble et qu’ils pouvaient remobiliser chacun·e de leur côté. Et pour l’État des lieux concerté de l’éducation aux images en Nouvelle-Aquitaine, mené avec ALCA en 2025-2026, une vingtaine de professionnel·les ont travaillé pendant quatre mois autour d’une plateforme de contribution et ont écrit ensemble une publication en huit chapitres ; le document compte moins que le réseau qui s’est constitué en l’écrivant.

L’expérience inverse existe aussi, et chacun·e l’a vécue : des dispositifs consultatifs où l’on parle beaucoup, en groupes, avec des post-it, et dont il ne reste rien que des synthèses promises, parfois jamais reçues, en tout cas jamais mobilisables par les personnes elles-mêmes. On y produit bien quelque chose, de la discussion, de la réflexion partagée, et ce produit a sa valeur. Mais les personnes n’en emportent rien qu’elles puissent réutiliser, et la parole recueillie sert un document qui vivra sa vie sans elles. Marielle Stinès, de la DRAC Normandie, a raconté le cas d’une communauté de communes du Perche qui, engagée dans un dispositif régional de droits culturels commençant par un diagnostic, avait voulu mener l’enquête elle-même plutôt que de la confier à un cabinet. Elle avait envoyé un questionnaire aux habitant·es et reçu 285 réponses, ce qui est beaucoup pour un envoi de ce genre, puis, l’enquête terminée, elle n’avait pas su quoi en faire, et l’enveloppe régionale prévue pour la suite était restée intacte. Une résidence de huit semaines, où des artistes allaient recueillir et restituer de façon sensible la parole des habitant·es, avait connu un sort voisin, puisque les élus, à l’entendre, avaient retenu la présence des artistes et l’animation qu’ils créaient plus que ce que les habitant·es avaient dit. Ce qui manquait, dans les deux cas, était la construction avec la collectivité de l’usage qu’on ferait de cette parole. Pascale Labout a présenté le projet Des chemins de culture, pour lequel elle et Marielle Stinès sont reparties de la seule chose que tout le monde avait retenue des réponses au questionnaire, la pratique massive de la randonnée, pour en faire le fil d’une démarche à la fois participative et artistique. Marielle Stinès empruntait aux centres culturels de Wallonie, dont le décret du 21 novembre 2013 exige que chaque projet d’action culturelle repose sur une « analyse partagée du territoire », une expression que je trouve juste :

« L’idée c’était de réchauffer les données froides des diagnostics par des données plus incarnées qui viendraient des habitants eux-mêmes. »

Marielle Stinès, intervention au colloque « Transformations des politiques culturelles », Cerisy, 21 juin 2026.

Le critère que je propose tient en une question à se poser dès la conception : à la fin de la démarche, qu’est-ce que les personnes qui y auront participé emporteront, dont elles pourront se servir sans nous ? J’y ajoute deux mots du lexique :

  • le collectage, celui des ethnomusicologues comme Jean-Claude Lemenuel, qui suppose le temps, la confiance, l’acceptation par celles et ceux chez qui l’on vient, et le principe qu’on ne traverse pas un territoire où l’on n’est pas accueilli ;
  • la restitution, qui pour moi porte sur le processus plus que sur le résultat. Restituer le chemin parcouru, avec les traces qu’on en a gardées, permet aux personnes de se reconnaître dans ce qui s’est élaboré et d’évaluer leur propre cheminement, là où, si l’on ne restitue que le résultat, on se sent obligé de l’embellir pour qu’il valorise tout le monde.

Sans restitution, l’enquête redevient extraction.

Huit gestes pour enquêter avec les personnes

Je propose de traduire tout cela en gestes que l’on peut tenir dans un diagnostic commandé par une collectivité comme dans un mémoire de master, avec les moyens qu’on a :

  • Écrire son propre concernement avant d’écrire la question. Une page à la première personne, avant tout choix de terrain ou de méthode, qui dit ce qui me trouble dans cette situation, ce dont je dépends et qui dépend de moi. Une étudiante l’écrit avant de choisir son sujet ; une agence l’écrit avant de répondre à une commande, et demande au commanditaire d’en faire autant. Cette page est la boussole de départ, et l’on y revient à la fin pour mesurer ce qui a bougé.
  • Mettre la question de la commande en discussion avant de la traiter. Le premier temps avec les personnes concernées ne sert pas à leur poser des questions mais à leur soumettre celle qu’on nous a posée : est-ce la bonne, et sinon, où est la vraie ? On accepte qu’elle change. La reformulation de l’objet, documentée, est déjà un résultat de l’enquête, souvent le plus utile.
  • Inventorier les entités, humaines et non humaines. Sur le modèle de la boussole, placer avec le groupe tout ce qui compte dans la situation, les personnes et les institutions, mais aussi la rivière, le bâtiment, la ligne budgétaire, le règlement, en notant sur quoi l’on a prise et sur quoi non. On voit alors qui manque, et l’on va chercher les absents avant d’aller plus loin.
  • Repérer avant de diagnostiquer, en marchant. Avant tout questionnaire, un temps de repérage selon un protocole : deux personnes, une durée fixée, l’une regarde et l’autre montre, sans enregistrement, puis l’on écrit ce qu’on a vu. Un·e artiste, quand on peut en associer, cherche ce que les cases ne prévoient pas. Pour un mémoire, on gagne à remplacer l’entretien en salle par l’entretien mené en marchant, dans les lieux dont on parle.
  • Se donner un pas de côté. Au moins une fois dans la démarche, une fiction ou une inversion par laquelle on déplace le cadre : auditionner ce qui ne parle pas, demander à chacun·e de parler depuis la place d’un autre, tenir un débat mouvant sur la question de départ. On n’en attend pas une réponse, mais un recadrage, au sens de Watzlawick, qui rend visible ce qu’on tenait pour acquis dans le cadre initial.
  • Collecter avec les personnes, et leur laisser les traces. À chaque rencontre, les participant·es fabriquent une trace, une photographie, une phrase enregistrée, une carte annotée, et cette trace leur reste, sur un support qu’elles peuvent consulter et compléter, une plateforme commune ou un simple dossier partagé. Le post-it qui repart dans la sacoche de l’animateur est le contre-modèle. On demande la permission de garder, comme dans le collectage, et l’on dit ce qu’on en fera.
  • Écrire avec, pas après. Les conclusions s’écrivent en séance, en présence des personnes, par des ateliers de co-écriture dont j’ai donné, dans l’article sur le plaidoyer à douze, une forme praticable en une après-midi. Le texte final porte les noms de celles et ceux qui l’ont écrit. Pour un mémoire ou une thèse, un chapitre au moins peut être élaboré ainsi, et la manière dont il l’a été fait partie de la méthode exposée.
  • Inscrire la restitution au calendrier et au budget avant de commencer. La date du retour aux personnes se fixe au moment de la commande, pas à la fin, parce qu’elle est la première chose sacrifiée quand le temps manque. On y restitue le processus, avec ses traces, dans une langue partagée, aux personnes d’abord et au commanditaire ensuite. Et l’on écrit, pour celles et ceux qui voudraient reprendre la démarche ailleurs, ce qui en est transférable comme motif à traduire, non comme modèle à copier.

Rendre des comptes aux personnes autant qu’au commanditaire

Ces gestes valent pour une étudiante qui conçoit son mémoire comme pour une agence qui répond à une commande, et il n’y a pas à y opposer la rigueur à la participation. Une enquête menée avec les personnes demande plus de rigueur, pas moins : il faut documenter les situations, garder les traces, expliciter la manière dont les conclusions s’en dégagent, et dire qui a écrit quoi. Cette rigueur concerne aussi celles et ceux à qui l’on rend des comptes. Jean-Louis Bancel, président des Colloques de Cerisy, a proposé à propos de l’argent public le mot de redevabilité, rendre compte de son mandat à celles et ceux au nom de qui l’on agit, ce qui n’est pas la même chose que produire une étude d’impact. Quand on a mené une enquête avec les personnes, on leur rend des comptes en même temps qu’au commanditaire, et c’est une autre manière de répondre de l’argent public.

Rendre des comptes ne veut pas dire s’effacer, et j’en ai fait l’expérience sur mon film Droit à la parole !, documentaire sur l’organisation démocratique d’une école nouvelle. J’ai conduit le montage de façon itérative avec les commanditaires du film, pendant six mois, en leur montrant chaque état. Ce que je n’osais pas faire au départ, apporter dans le film mon propre point de vue, est devenu possible parce que chaque version était discutée, et j’ai pris ma place bien mieux que je ne l’aurais fait seul. L’expert taille son propos à la mesure de ce que son commanditaire peut entendre ; celui qui rend des comptes en chemin découvre ce que son commanditaire peut entendre, et c’est souvent plus qu’il ne croyait. Puis nous avons montré le film à toutes les personnes qui y apparaissent, enfants et adultes, avant toute diffusion. Nous avions les autorisations de droit à l’image ; ce n’était pas une question de droit mais d’éthique, la même que celle de la restitution dans une enquête, pour que les personnes soient d’accord avec ce qu’on dit d’elles avant que cela ne circule sans elles.

J’ai soutenu dans l’article Transmettre les droits culturels : une question de cohérence que la manière de transmettre fait partie du message. La même exigence vaut pour la manière d’étudier. Quand celles et ceux qui enquêtent mettent en œuvre, dans la fabrique même de leur travail, la dignité, la participation et la reconnaissance des personnes, ils apportent la preuve pratique de ce que leurs conclusions pourront ensuite affirmer.

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Citer ce texte Benoît Labourdette, « Enquêter selon les droits culturels », Benoît Labourdette production, 12 septembre 2026.
https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/les-droits-culturels/enqueter-selon-les-droits-culturels?lang=fr

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