Dans une formation ou un accompagnement aux droits culturels, on demande à chaque personne présente de réexaminer des évidences qui font partie de son identité professionnelle, et ce réexamen produit des résistances, des projections sur la personne qui anime, des malaises que les personnes n’ont souvent nulle part où dire. Je cherche ici à comprendre ce processus et pourquoi il est normal, puis je propose, en m’appuyant sur la psychothérapie institutionnelle de François Tosquelles et Jean Oury et sur le conseil de la pédagogie institutionnelle, une manière d’instituer la régulation pendant le déroulement même d’une formation, en y incluant les personnes qui animent. Transmettre les droits culturels et la manière de le faire sont une seule et même question.
Une histoire longue pour une petite phrase
Les droits culturels ne datent pas de la Déclaration de Fribourg. On lit à l’article 22 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, adoptée en 1948, que toute personne est fondée à obtenir la satisfaction des droits « économiques, sociaux et culturels indispensables à sa dignité », et à l’article 27 que toute personne a le droit de prendre part librement à la vie culturelle de la communauté. En 1966, ce droit figure à l’article 15 du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, un traité qui a, lui, une valeur contraignante pour les États qui le ratifient. En 1982, la conférence mondiale de l’UNESCO réunie à Mexico adopte une définition large de la culture, comme l’ensemble des traits qui caractérisent une société ou un groupe social, modes de vie et systèmes de valeurs compris, et non plus seulement les arts et les lettres. Avec cette définition, chaque personne est reconnue comme porteuse d’une culture, avant d’être le public d’une institution.
L’Institut interdisciplinaire d’éthique et des droits de l’homme de l’université de Fribourg, que coordonne le philosophe Patrice Meyer-Bisch, organise en 1991 un colloque dont le titre dit le problème : « Les droits culturels, une catégorie sous-développée de droits de l’homme ». Le groupe de travail international qui en naît, le Groupe de Fribourg, travaille seize ans avant de publier en 2007 la Déclaration de Fribourg sur les droits culturels. Entre-temps, l’UNESCO adopte en 2001 la Déclaration universelle sur la diversité culturelle, où les droits culturels sont reconnus comme partie intégrante des droits de l’homme, puis en 2005 la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles, et le Conseil de l’Europe ouvre à la signature, à Faro, la même année, une convention où est reconnu le droit de chacun·e au patrimoine culturel. En 2009, le Comité des droits économiques, sociaux et culturels des Nations unies publie son Observation générale n° 21, où il précise les obligations des États pour que chacun·e puisse participer à la vie culturelle. En France, la loi NOTRe de 2015 puis la loi LCAP de 2016 inscrivent le respect des droits culturels dans les missions des collectivités et de l’État. Dans un document de travail préparé pour ce Comité en 2008, Meyer-Bisch s’étonne qu’il y ait « un tel enjeu dans une si petite phrase », celle de l’article 15 du Pacte, et constate que soixante ans de textes n’ont pas suffi :
« […] la cohérence des droits culturels n’est pas suffisante : leur définition est émiettée, ils sont tiraillés entre droits civils et politiques, droits économiques et sociaux, encore souvent réduits aux droits des minorités. La Déclaration de Fribourg rassemble et explicite les droits déjà reconnus de façon dispersée dans de nombreux instruments. »
Patrice Meyer-Bisch, « Le droit de participer à la vie culturelle. Contenu et importance pour la réalisation de tous les droits de l’homme », document de travail pour le Comité des droits économiques, sociaux et culturels, 2008.
S’il a fallu soixante ans pour commencer à écrire ces droits, c’est à mon sens qu’ils touchent à ce que chaque personne a de plus intime, et aux places que les institutions distribuent. On ne proclame des droits que là où ils ne sont pas respectés. Le travail que demandent les droits culturels consiste à rendre visibles des rapports de domination que l’on tient pour normaux dans le fonctionnement ordinaire du secteur ; j’ai décrit dans l’article La domination au cœur de la culture comment cette domination s’exerce au nom même de la culture.
Les évidences que les droits culturels remettent en question
Dans le champ culturel, ces évidences sont celles qu’on nous a apprises et avec lesquelles nous nous sommes formé·e·s : qu’il y a des œuvres qui valent plus que d’autres, des personnes qui ont accès à la culture et d’autres qu’il faut y amener, des professionnel·le·s qui savent et des publics qui reçoivent. Le secteur s’est construit sur ces évidences depuis la création du ministère des Affaires culturelles, en 1959, dans ses formations, son vocabulaire et ses institutions, et des personnes sincèrement engagées pour le bien commun les ont portées. Les droits culturels demandent pourtant de les réexaminer une à une, parce qu’une hiérarchie des personnes s’y cache sous une hiérarchie des œuvres.
Jean Oury, psychiatre, fondateur de la clinique de La Borde, décrit dans un texte de 1993 où il expose les concepts de la psychothérapie institutionnelle une forme d’aliénation que je reconnais dans notre champ :
« Quant au « paternalisme », c’est la forme d’aliénation la plus courante de la société contemporaine, qui se présente sous forme de mépris camouflé, de pitié, de fausse charité, de protection abusive […]. »
Jean Oury, « Psychanalyse, psychiatrie et psychothérapie institutionnelles », 1993, repris dans la revue VST, 2007.
Il écrit à propos du soin des personnes psychotiques, mais la description vaut pour une part de l’histoire de la démocratisation culturelle : amener les gens vers ce qui est bon pour eux, avec bienveillance, sans leur demander ce qu’ils savent ni ce qu’ils font déjà. Les droits culturels demandent aux professionnel·le·s de reconnaître ce paternalisme dans leurs propres gestes, et l’on comprend que ce ne soit pas confortable.
Quand le métier fait partie de l’identité
Mes convictions sur mon métier font partie de ce que je suis. Un médiateur qui a passé quinze ans à « amener les publics éloignés vers la culture » ne tient pas cette formule pour une opinion parmi d’autres : elle est le sens de ses journées, la raison pour laquelle il a choisi ce travail, ce qu’il répond quand on lui demande ce qu’il fait dans la vie. Quand, dans une formation aux droits culturels, on lui montre, comme le fait Anne Aubry, du Réseau culture 21, que cette formule sépare, sans qu’il l’ait voulu, celles et ceux qui seraient des êtres de culture de celles et ceux qui ne le seraient pas encore, il reçoit cette idée comme une remise en cause de sa personne. Il commence par ne pas vouloir l’entendre. Il cherche des arguments pour justifier ce qu’il pensait avant, il trouve que la personne qui parle exagère, qu’elle ne connaît pas son terrain, que c’est de la théorie. Cette réaction est normale. Toute personne protège ce qui la constitue quand elle se sent attaquée, et le protège avec d’autant plus de force que l’attaque vient d’où elle ne l’attendait pas. J’ai décrit dans l’article Pour être des professionnels acceptables le vertige de la perte de sens que provoque cette découverte ; il faut du temps, et être accompagné·e, pour en sortir.
J’ai vu cette réaction bien des fois, et pas seulement chez des médiateur·rices. Quand je forme des artistes à intervenir dans le champ social, je leur propose des projets où ils et elles ne transmettent pas leur technique, où il ne s’agit pas d’apprendre la gravure ou la vidéo aux personnes accueillies, mais de créer avec elles à partir de ce qu’elles savent déjà. J’ai raconté dans l’article Travailler avec des artistes dans le champ social combien cette proposition les déstabilise : ces artistes peuvent confondre ce qu’ils et elles sont avec ce qu’ils et elles savent faire, et l’on touche à leur identité en leur demandant de ne pas enseigner. Je n’en suis pas à l’abri. J’ai moi-même créé des festivals avec des palmarès, et j’y ai chaque fois rencontré la souffrance de celles et ceux qui perdent, sans renoncer pour autant au classement. Il a fallu que je voie, comme membre d’un jury, le dernier prix vécu comme une humiliation par les jeunes qui le recevaient, pour que nous proposions à la place des prix thématiques, qui reconnaissent chaque film pour une qualité propre ; je l’ai raconté dans l’article Filme Tout Court : récit d’une première expérience collective à Villetaneuse. Et quand j’ai animé une journée de sensibilisation pour l’équipe d’un bureau de production, que j’ai racontée dans l’article Transmettre les droits culturels : une question de cohérence, les personnes se sont mises, l’après-midi, à parler d’elles-mêmes, loin de mon programme minuté ; j’ai dû renoncer à ce que j’avais préparé, c’est-à-dire à une part de ce qui me rassurait dans ma place de formateur.
Se prendre pour son statut
Cette déstabilisation se produit dans une institution, un théâtre, une médiathèque, un service culturel, un festival, où chaque personne a reçu une place, un statut, une fonction, et a appris à se confondre avec eux. François Tosquelles et Jean Oury parlent de double aliénation pour penser ensemble l’aliénation psychique, celle qui vient de l’histoire de chaque personne, et l’aliénation sociale, celle qui vient du milieu institutionnel. Oury écrit dans le même texte de 1993 :
« Chaque personne responsable doit maintenir la distance entre « statut », « rôle », « fonction »… Que l’infirmier se prenne pour « l’infirmier », le cuisinier pour « le cuisinier », et le médecin pour « le médecin », c’est malheureusement une maladie mondiale ! Chacun a tendance à s’identifier à son « statut ». »
Jean Oury, « Psychanalyse, psychiatrie et psychothérapie institutionnelles », 1993, repris dans la revue VST, 2007.
Oury ne dit pas que les places sont mauvaises. Un collectif tient parce que des personnes y occupent des rôles distincts et complémentaires : quelqu’un programme, quelqu’un accueille, quelqu’un tient la régie, quelqu’un tient les comptes, et c’est cette complémentarité qui permet à un théâtre d’ouvrir ses portes le soir. Ce qu’Oury désigne comme une maladie, c’est l’identification au statut, c’est-à-dire le moment où la place cesse d’être une fonction que j’assure pour le collectif et devient ce que je suis. Et dans une institution ordinaire, on en arrive là parce que la place est donnée d’en haut, avec sa fiche de poste, son périmètre et sa hiérarchie, sans qu’on demande à la personne ce qu’elle désire y faire. Quand la place est imposée, la personne se retient. Elle n’apporte pas au collectif ce qu’elle aurait pu y apporter d’autre, elle vit le moindre pas de côté comme une transgression, et quand elle s’y sent à l’étroit, elle subit une violence que personne n’a décidée, et qui vient de l’organisation elle-même.
C’est à cela que sert la psychothérapie institutionnelle. Quand on recrée l’institution ensemble, comme on le faisait à Saint-Alban puis à La Borde en décidant ensemble des rôles de chacun·e, on ne cherche pas à supprimer les places ; on cherche à ce que chaque personne comprenne à quoi sa place sert pour les autres, et puisse y mettre quelque chose d’elle-même. Quand on invente l’institution au lieu de la recevoir, le désir de chacun·e y a sa part, et le collectif devient riche des individualités qui le composent au lieu de les niveler. Une institution vivante est une institution où les rôles sont solides parce que les personnes les ont choisis, et où ils peuvent bouger parce que les personnes ont bougé. Les droits culturels, en demandant de reconnaître chaque personne comme sujet de culture, le demandent aussi aux personnes qui font vivre les organisations culturelles, et c’est pourquoi, si l’on cherchait seulement, dans un accompagnement, à convaincre des individus, sans toucher à la manière dont les places sont distribuées, on passerait à côté de l’essentiel.
Le transfert sur la personne qui anime
Les personnes qui participent à une formation ou à un accompagnement ont, la plupart du temps, choisi d’y venir. Elles attendent de la personne qui anime qu’elle les enrichisse. Mais si ce qu’elle apporte les déstabilise trop, si cela abîme l’image qu’elles ont d’elles-mêmes, elles se défendent, et il leur faut une cible. La personne qui anime en est la cible naturelle, parce qu’elle occupe de fait une position d’autorité, et parce que c’est elle qui a mis en mouvement ce qui dérange. Les psychanalystes nomment transfert ce dépôt, sur une personne, d’affects et d’attentes qui viennent d’ailleurs, de l’histoire de chacun·e, des figures d’autorité qu’on a connues, des blessures qu’on porte ; et ils nomment contre-transfert les réactions que ce dépôt provoque chez celle ou celui qui le reçoit, l’envie de convaincre, la culpabilité devant un mécontentement, le besoin d’être aimé·e du groupe. J’ai développé ces deux notions, avec la psychanalyste Mireille Cifali, dans le même article « Pour être des professionnels acceptables ». Par contre-transfert, nous avons tendance à interpréter le silence d’un groupe comme un accord ou son irritation comme une injustice. Tout cela est normal. Là où il n’y a aucun transfert, il est probable que rien n’a bougé.
Reste à savoir quoi faire de ce transfert. On peut s’en remettre à la seule sensibilité de la personne qui anime, qui sentira, ou ne sentira pas, que quelque chose ne va pas. Je défends une autre voie, que j’ai appris à formuler dans la psychothérapie institutionnelle : lui donner un lieu et un temps institués, où le groupe entier, animation comprise, peut regarder ce qui se passe pendant que cela se passe.
Poser un cadre ne suffit pas
J’ai défendu dans l’article Le cadre qui autorise l’idée d’un cadre qui rend possible l’expression au lieu de seulement l’encadrer. Le cadre dont je parle ne consiste pas en interdits et en sanctions. J’ai rappelé dans ce même article, à partir des travaux d’Olivier Houdé sur l’inhibition, que la peur bloque l’apprentissage : quand une personne se sent menacée, même symboliquement, son cerveau désarme les fonctions dont elle aurait besoin pour penser, apprendre et s’exprimer. Un cadre fait de menaces produit donc l’inverse de ce qu’on en attend. Le cadre qui autorise se pose en amont, dans la préparation et dans les premières minutes d’une rencontre, quand on énonce les intentions, les règles et les conditions de participation, et il sert à signaler aux personnes que ce qu’elles vont oser ne sera pas sanctionné par le rejet.
Or une situation collective vivante produit toujours de l’imprévu, et plus encore quand elle touche à l’identité des personnes : une consigne comprise autrement qu’on ne la pensait, un exercice qui met quelqu’un·e en difficulté, un mot qui blesse sans qu’on l’ait voulu, un désaccord de fond qui ne trouve pas sa forme. J’appelle régulation ce qui permet d’ajuster le déroulement pendant qu’il a lieu, à partir de ce que les personnes vivent réellement. Un cadre sans régulation risque de devenir un alibi, puisqu’on peut toujours répondre à une personne en difficulté que les règles avaient été annoncées. Et quand la régulation n’a ni lieu ni temps prévus, elle repose entièrement sur le courage individuel : il faut oser interrompre, lever la main, contredire publiquement la personne qui anime. Ce courage ne coûte pas la même chose à chacun·e, selon sa position et son aisance à prendre la parole en public. Réserver de fait la régulation aux plus assuré·e·s contredit les droits culturels au nom desquels la rencontre a été organisée. D’où ma proposition : la régulation doit être instituée, c’est-à-dire dotée de lieux, de temps et de formes prévus à l’avance, et elle doit pouvoir porter sur tout le monde, y compris sur les personnes qui animent.
Soigner l’institution pour que les personnes y soient respectées
La psychothérapie institutionnelle est née d’un mouvement du même ordre que celui des droits culturels. J’ai raconté dans l’article Celui qui ne fabrique pas l’arrivée de François Tosquelles à l’hôpital de Saint-Alban en 1940, avec dans son bagage le livre de Hermann Simon d’où il tirait qu’il faut soigner l’hôpital avant de soigner les gens, et dans l’article S’instituer de ses droits la manière dont, à La Borde, soignant·e·s et soigné·e·s décident ensemble des rôles de chacun·e. Le point de départ de Tosquelles tient en une phrase, que l’on retrouve en quatrième de couverture des « Dialogues à La Borde » de Jean Oury et Danielle Roulot :
« Sans la reconnaissance de la valeur humaine de la folie, c’est l’homme même qui disparaît. »
François Tosquelles, cité en quatrième de couverture de Jean Oury et Danielle Roulot, « Dialogues à La Borde », 2008.
Pour reconnaître le patient comme sujet, il fallait transformer l’institution entière, ses hiérarchies, la place des médecins, la circulation de la parole, parce que l’organisation asilaire tout entière servait à enfermer. Les droits culturels demandent la même chose aux professionnel·le·s de la culture : reconnaître la valeur humaine de la culture de chaque personne, et transformer ce qu’il faut de l’institution pour que cette reconnaissance soit possible. Dans les deux cas, on ne peut pas espérer que l’institution reste intacte, ni demander aux personnes qui la font vivre de changer seules.
Dans son séminaire de Sainte-Anne consacré au collectif, Oury dit :
« Ce qui est le plus important, c’est qu’il y ait là, dans ce lieu, un espace du dire, qu’il y ait une possibilité qu’on puisse s’exprimer, même si on ne dit rien ; qu’il y ait quelque chose là, une façon d’être à l’aise. »
Jean Oury, « Le Collectif. Le séminaire de Sainte-Anne », 1986.
L’espace du dire, tel que je le comprends, c’est savoir, quand on est là, qu’on pourrait dire ce qu’on a à dire, même si l’on ne dit rien. Dans « Dialogues à La Borde », lit-on en quatrième de couverture, Jean Oury et Danielle Roulot plaident pour le maintien de cet espace, contre une logique managériale dont personne ne sait plus qui la dirige. C’est cet espace qui manque, à mon sens, dans la plupart de nos formations et de nos rencontres professionnelles. La forme la plus courante en est la présentation projetée, où tout est prévu d’avance, diapositive après diapositive, et où la personne qui parle avance dans un déroulé que rien de ce que diront les personnes présentes ne pourra infléchir. Tout y est décidé avant que les personnes n’arrivent, et l’on s’interdit ainsi, avant même de commencer, d’être enrichi·e par celles et ceux qui sont présent·e·s. Pour que quelque chose puisse se dire pendant la rencontre, il faut avoir remis le pourquoi avant le comment : savoir ce qu’on cherche ensemble, et construire avec les personnes présentes la manière d’y parvenir.
La Déclaration de Fribourg contient une distinction qui n’y est pas soulignée. Parmi les huit droits qui y sont énoncés, et que j’ai proposé d’utiliser comme grille de lecture dans l’article Analyser son projet à l’aide de la Déclaration de Fribourg, deux se ressemblent et n’ont pas le même sens : le droit de participer à la vie culturelle (article 5) et le droit de participer au développement de coopérations culturelles (article 8). Participer, tel que je l’entends, c’est prendre part à quelque chose qui existe déjà ; coopérer, littéralement œuvrer ensemble, c’est construire la chose elle-même avec d’autres. Dans une formation où l’on participe, on peut poser des questions sur ce qui a été prévu ; dans une formation où l’on coopère, les personnes présentes construisent avec nous le déroulement lui-même, et c’est ainsi que leur culture, leurs savoirs, leurs manières de faire entrent dans ce que l’on fabrique ensemble.
La question fondamentale que chacun·e doit se poser dans une institution, répétait sans cesse Jean Oury, dans ses séminaires de Sainte-Anne comme dans celui qu’il tenait chaque semaine à La Borde, est « Qu’est-ce que je fous là ? ». Pierre Delion, pédopsychiatre, qui fut son ami, en dit ceci :
« C’était vraiment une de ses grandes questions, qui nécessitait, disait-il, une « réduction phénoménologique absolue ». C’est une question qui n’a l’air de rien – beaucoup trouvaient que ça ne faisait pas sérieux –, mais elle déclenche pourtant une avalanche de concepts qu’elle surdétermine… »
Pierre Delion, « Oury, donc », 2022.
Cette question s’adresse aux patient·e·s comme aux participant·e·s, mais d’abord aux soignant·e·s, aux formateur·rices, aux personnes qui tiennent le cadre. Se la poser, c’est refuser de se prendre pour son statut, et accepter que sa propre place puisse être discutée.
Le conseil de Fernand Oury
L’outil le plus précis de ce travail vient de l’école. Fernand Oury, frère de Jean, instituteur formé aux techniques Freinet, et Aïda Vasquez, psychologue, publient en 1967 « Vers une pédagogie institutionnelle », où iels décrivent la classe comme une micro-société qui fabrique ses règles et peut les modifier. L’institution centrale en est le conseil : une réunion régulière où les élèves et le maître examinent ensemble les règles, les conflits, les décisions et les responsabilités. Le maître y participe comme membre, soumis aux règles communes, et ses propres décisions peuvent y être discutées. Jacques Pain rapporte quelques-uns des aphorismes par lesquels Fernand Oury résumait son métier :
« Ne rien dire que nous n’ayons fait […]. La parole ne se donne pas, elle se prend. Des Lieux, des Limites, des Lois, c’est la possibilité du Langage et de l’éducation. Se taire pour mieux entendre. »
Fernand Oury, cité par Jacques Pain, « Fernand Oury et la pédagogie institutionnelle ».
Le conseil est le lieu institué où prendre la parole, pour que cela ne dépende pas du courage ou du statut de chacun·e ; et les lieux, les limites et les lois rendent cette prise de parole possible, parce qu’on a besoin, pour parler, d’un cadre assez solide pour pouvoir s’y opposer. Les deux frères ont d’ailleurs travaillé ensemble : c’est Jean qui, au congrès Freinet de 1958, a donné son nom à la pédagogie institutionnelle, par analogie avec la psychothérapie institutionnelle.
Un séminaire, une formation, un atelier de pratique artistique sont des institutions éphémères, et je pense qu’elles méritent le même soin que les institutions durables. Le conseil s’y transpose sans difficulté de principe ; c’est l’habitude qui manque.
Personne ne régule les personnes qui animent
Dans les formations et les rencontres professionnelles du secteur culturel, on évalue, mais presque toujours après. Les participant·e·s remplissent le questionnaire de satisfaction quand tout est joué, et c’est l’organisateur·rice qui le lit, non le groupe qui a vécu la situation. Pendant la rencontre, seule la personne qui anime a la parole sur son déroulement, et rien, dans la plupart des dispositifs, ne permet aux participant·e·s de travailler sur le moment le transfert dont la personne qui anime est l’objet.
Je propose une situation recomposée à partir de plusieurs que j’ai vécues ou qu’on m’a rapportées. Au cours d’un stage, un·e intervenant·e propose un exercice qui engage le corps, sans préciser que chacun·e peut y participer ou non. Plusieurs participant·e·s sont mal à l’aise. Certain·e·s s’exécutent, d’autres s’écartent en silence, et personne n’a prévu dans le déroulé un moment où ce malaise pourrait se dire. Ces personnes le diront des semaines plus tard, ailleurs, et dans leurs récits le stage entier sera devenu suspect, et la personne qui l’animait, la figure de tout ce qui a dérangé. Le problème est structurel bien plus que moral. La personne qui animait était peut-être attentive et bienveillante ; mais personne ne voit tout. La régulation ne peut donc pas rester une faveur que la personne qui anime accorde quand elle sent que c’est nécessaire, parce que c’est sa sensibilité qui est en défaut dans ces moments-là. Elle doit être un droit institué.
Instituer la régulation sans en faire un tribunal
De la psychothérapie institutionnelle, de la pédagogie institutionnelle et de ma propre pratique, je tire quelques repères. Je ne dis pas que c’est ainsi qu’il faut faire ; ce sont des manières de faire que j’ai éprouvées et que je propose :
- Prévoir des temps courts et réguliers consacrés au déroulement lui-même. Je les annonce dès l’ouverture, et je les distingue du tour de clôture : par exemple un quart d’heure à mi-journée où la question posée n’est pas « êtes-vous satisfait·e·s » mais « faut-il ajuster quelque chose ». C’est le conseil de Fernand Oury, ramené à la durée d’une journée.
- Redire à chaque proposition d’activité que chacun·e peut y participer ou non. Cette permission s’use vite si elle n’a été donnée qu’une fois, et c’est au moment de l’exercice, davantage qu’à l’ouverture, qu’elle est utile.
- Diversifier les canaux de la régulation. Ajouter à la parole en grand groupe des formes écrites ou en petit comité, pour que la régulation ne dépende pas de l’aisance à l’oral. J’ai décrit dans l’article Activer l’intelligence collective avec le numérique la manière dont un support d’écriture partagé permet à celles et ceux qui ne prendraient pas la parole autrement de contribuer.
- Dire explicitement, en tant que personne qui anime, qu’on se soumet aux règles qu’on propose. Dire aussi que les ajustements demandés pourront porter sur sa propre façon de faire. C’est la place du maître dans le conseil de Fernand Oury, et c’est ce qui rend le reste crédible.
- Nommer, au moment où elle apparaît, la déstabilisation. Quand un groupe résiste, je dis que cette résistance est attendue, qu’elle montre que l’on touche à quelque chose d’important, et qu’on a le droit de l’exprimer ici ; souvent, elle devient alors un travail, au lieu de devenir après coup un récit hostile.
Je pratique depuis longtemps une manière de faire que j’appelle tisser. Pendant qu’une journée se déroule, je commente ce qui se passe au moment où cela se passe : je dis que nous venons de changer de sujet, que la salle est devenue silencieuse, que la dernière question a changé le cours de la discussion. Et je dis ce que je pense que les personnes ressentent, en précisant que c’est une hypothèse : que cet exercice a pu paraître intrusif, que la remise en question de tout à l’heure est peut-être encore là, que telle intervention a pu être entendue comme un reproche. Je me trompe souvent sur le détail, et cela n’a pas d’importance : les personnes entendent qu’on tient compte de ce qu’elles vivent, y compris de ce qu’elles n’ont pas dit. À chaque commentaire, je relie un moment au précédent, une parole à une autre, un malaise à ce qui l’a produit, et cela fait un tissage où chacun·e retrouve son fil. Une personne déstabilisée par ce qu’elle vient d’entendre n’est plus seule avec sa déstabilisation ; elle fait partie d’un groupe où cette déstabilisation a été nommée, où d’autres l’ont peut-être reconnue, et cela rassure assez pour que le travail continue. Tisser, c’est faire vivre l’espace du dire dont parle Jean Oury par la voix de la personne qui anime, sans attendre que quelqu’un·e ait le courage de parler.
Une part de la régulation ne peut avoir lieu que plus tard, parce que certaines choses ne se formulent qu’après coup. Les groupes d’analyse de pratiques entre pairs, héritiers des groupes de parole où le psychanalyste Michael Balint réunissait des médecins généralistes à Londres dans les années 1950, jouent ce rôle de régulation différée pour les personnes qui animent. Dans tous les cas, la visée reste la même que celle du conseil de Fernand Oury, qui décide et répare mais ne condamne pas. Par la régulation, on cherche l’ajustement plutôt que le jugement, et l’on protège autant les personnes qui animent que celles qui participent.
Ne pas faire semblant
Jean Oury écrit, dans le même texte de 1993, à propos des activités qui composent la vie d’une institution soignante :
« Toutes ces activités qui composent la vie institutionnelle ne doivent pas être de la catégorie du « faire semblant ». La position éthique des thérapeutes implique donc qu’ils soient responsables de la responsabilité d’autrui, y compris dans les moments de violence. Sinon, on glisse vers une activité de patronage. »
Jean Oury, « Psychanalyse, psychiatrie et psychothérapie institutionnelles », 1993, repris dans la revue VST, 2007.
Quand une formation est menée au nom des droits culturels sans qu’aucun espace y soit prévu pour la discuter, on demande aux personnes de croire sur parole ce qu’on prétend leur garantir, et l’on glisse vers ce patronage dont parle Oury. Instituer la régulation, c’est donner au groupe les moyens de vérifier, en situation, que les principes annoncés valent aussi pour celles et ceux qui les annoncent.
Les projets culturels changent, parce que les personnes auxquelles ils s’adressent ont de nouveaux besoins et de nouvelles manières de faire, dont j’ai parlé, à propos des adolescent·e·s et du numérique, dans l’article La place des adolescent·es dans la vie culturelle. Quand les projets changent, la manière d’organiser le travail change avec eux : les rôles, les places, les manières de décider, l’institution elle-même. Si les personnes qui font vivre une organisation culturelle ne peuvent pas réinventer leurs places, elles ne pourront pas suivre celles pour lesquelles l’organisation existe. Apprendre, dans une formation d’une journée, à mettre en discussion le déroulement et la place de celle ou celui qui le conduit, c’est s’exercer en petit à ce que les droits culturels demandent en grand.