Réguler aussi les régulateurs

Les droits culturels remettent en question ce que nous tenions pour évident, et cette remise en question déstabilise, y compris les personnes qui l’ont demandée. Pourquoi les formations et les accompagnements menés en leur nom ont besoin d’espaces institués où le déroulement lui-même, animation comprise, peut être mis en discussion.

10 septembre 2026 Benoît Labourdette  15 min

Dans une formation ou un accompagnement aux droits culturels, on ne transmet pas seulement des notions. On demande à chaque personne présente de réexaminer des évidences qui font partie de son identité professionnelle, et ce réexamen produit des résistances, des projections sur la personne qui anime, des malaises qui n’ont souvent nulle part où se dire. Je propose ici de comprendre ce processus et pourquoi il est normal, puis d’en tirer, avec la psychothérapie institutionnelle de François Tosquelles et Jean Oury et avec le conseil de la pédagogie institutionnelle, une manière d’instituer la régulation pendant le déroulement, en y incluant les personnes qui animent. Transmettre les droits culturels et la manière de le faire sont une seule et même question.

Une histoire longue pour une petite phrase

Les droits culturels ne datent pas de la Déclaration de Fribourg. En 1948, on lit à l’article 22 de la Déclaration universelle des droits de l’homme que toute personne est fondée à obtenir la satisfaction des droits « économiques, sociaux et culturels indispensables à sa dignité », et à l’article 27 que toute personne a le droit de prendre part librement à la vie culturelle de la communauté. En 1966, ce droit figure à l’article 15 du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, un traité qui a, lui, une valeur contraignante pour les États qui le ratifient. En 1982, la conférence mondiale de l’UNESCO réunie à Mexico adopte une définition large de la culture, comme l’ensemble des traits qui caractérisent une société ou un groupe social, modes de vie et systèmes de valeurs compris, et non plus seulement les arts et les lettres. Avec cette définition, la culture devient d’abord ce que chaque personne porte, avant d’être ce qu’une institution lui apporte.

Le philosophe Patrice Meyer-Bisch organise en 1991 à Fribourg un colloque dont le titre dit le problème : « Les droits culturels, une catégorie sous-développée des droits de l’homme ». Le groupe de travail international qui en naît, le Groupe de Fribourg, travaille seize ans avant de publier en 2007 la Déclaration de Fribourg sur les droits culturels. Entre-temps, l’UNESCO adopte en 2001 la Déclaration universelle sur la diversité culturelle, qui affirme que les droits culturels font partie intégrante des droits de l’homme, puis en 2005 la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles, et le Conseil de l’Europe ouvre à Faro, la même année, une convention qui reconnaît le droit de chacun·e au patrimoine culturel. En 2009, le Comité des droits économiques, sociaux et culturels des Nations unies publie son Observation générale n° 21, qui précise ce que les États doivent au droit de participer à la vie culturelle. En France, la loi NOTRe de 2015 puis la loi LCAP de 2016 inscrivent le respect des droits culturels dans les missions des collectivités et de l’État. Dans un document de travail préparé pour ce Comité en 2008, Meyer-Bisch résume ce que cette longue histoire dit de son objet :

« Mais cela n’est pas encore très explicite ; la cohérence des droits culturels n’est pas suffisante : leur définition est émiettée, ils sont tiraillés entre droits civils et politiques, droits économiques et sociaux, encore souvent réduits aux droits des minorités. La Déclaration de Fribourg rassemble et explicite les droits déjà reconnus de façon dispersée dans de nombreux instruments. »

Patrice Meyer-Bisch, « Le droit de participer à la vie culturelle », document de travail pour le Comité des droits économiques, sociaux et culturels, 2008.

Une catégorie sous-développée pendant soixante ans, émiettée, tiraillée, réduite aux minorités : si ces droits ont eu tant de mal à s’écrire, c’est qu’ils touchent à ce que chaque personne a de plus intime, et aux places que les institutions distribuent. Une déclaration des droits n’aurait pas besoin d’exister s’il n’y avait pas de vrais sujets à traiter. Le travail que demandent les droits culturels consiste à rendre visibles des rapports de domination que le fonctionnement ordinaire du secteur tient pour normaux ; j’ai décrit dans l’article La domination au cœur de la culture comment cette domination s’exerce au nom même de la culture.

Les évidences que les droits culturels remettent en question

Dans le champ culturel, les évidences en question sont celles qu’on nous a apprises et qui nous ont formé·e·s : qu’il y a des œuvres qui valent plus que d’autres, des personnes qui ont accès à la culture et d’autres qu’il faut y amener, des professionnel·le·s qui savent et des publics qui reçoivent. Le secteur s’est construit sur ces évidences depuis soixante ans, dans sa formation, son vocabulaire et ses institutions, et des personnes sincèrement engagées pour le bien commun les ont portées. Les droits culturels demandent pourtant de les réexaminer une à une, parce qu’une hiérarchie des personnes s’y cache sous une hiérarchie des œuvres.

Jean Oury, psychiatre, fondateur de la clinique de La Borde, décrit dans un texte de 1993 où il expose les concepts de la psychothérapie institutionnelle une forme d’aliénation que je reconnais dans notre champ :

« Quant au « paternalisme », c’est la forme d’aliénation la plus courante de la société contemporaine, qui se présente sous forme de mépris camouflé, de pitié, de fausse charité, de protection abusive. »

Jean Oury, « Psychanalyse, psychiatrie et psychothérapie institutionnelles », 1993, repris dans la revue VST, 2007.

Il parle de l’hôpital psychiatrique, mais la description vaut mot pour mot pour une part de l’histoire de la démocratisation culturelle : amener les gens vers ce qui est bon pour eux, avec bienveillance, sans leur demander ce qu’ils savent ni ce qu’ils font déjà. Les droits culturels demandent aux professionnel·le·s de reconnaître ce paternalisme dans leurs propres gestes, et l’on comprend que ce ne soit pas confortable.

Pourquoi l’identité est touchée

Mes convictions sur mon métier font partie de ce que je suis. Un médiateur qui a passé quinze ans à « amener les publics éloignés vers la culture » ne tient pas cette formule pour une opinion parmi d’autres : elle est le sens de ses journées, la raison pour laquelle il a choisi ce travail, ce qu’il répond quand on lui demande ce qu’il fait dans la vie. Quand une formation aux droits culturels lui montre que cette formule sépare, sans qu’il l’ait voulu, celles et ceux qui seraient des êtres de culture de celles et ceux qui ne le seraient pas encore, il reçoit cette idée comme une remise en cause de sa personne. Sa première réaction consiste à ne pas vouloir. Il cherche des arguments pour justifier ce qu’il pensait avant, il trouve que la personne qui parle exagère, qu’elle ne connaît pas son terrain, que c’est de la théorie. Cette réaction est normale. Toute personne protège ce qui la constitue quand elle se sent attaquée, et le protège d’autant plus fort que l’attaque vient d’un endroit où elle ne l’attendait pas. J’ai décrit dans l’article Pour être des professionnels acceptables le vertige de la perte de sens qui accompagne cette découverte ; il faut du temps et de l’accompagnement pour le traverser.

J’ai rencontré ce mouvement de nombreuses fois, et pas seulement chez des médiateur·rices. Quand je forme des artistes à intervenir dans le champ social, je leur propose des projets où ils et elles ne transmettent pas leur technique, où il ne s’agit pas d’apprendre la gravure ou la vidéo aux personnes accueillies, mais de créer avec elles à partir de ce qu’elles savent déjà. J’ai raconté dans l’article Travailler avec des artistes dans le champ social combien cette proposition les déstabilise : ces artistes confondent ce qu’ils et elles sont avec ce qu’ils et elles savent faire, et l’on touche à leur identité en leur demandant de ne pas enseigner. Je ne suis pas à l’abri de ce mouvement. J’ai moi-même créé des festivals avec des palmarès, et j’y ai chaque fois rencontré la souffrance de celles et ceux qui perdent, sans renoncer pour autant au classement : il m’a fallu du temps, et l’expérience d’un jury où le dernier prix avait été vécu comme une humiliation, pour proposer à la place des prix thématiques qui reconnaissent chaque film pour une qualité propre. Et quand j’ai animé une journée de sensibilisation pour l’équipe d’un bureau de production, racontée dans l’article Transmettre les droits culturels : une question de cohérence, le moment où la discussion de l’après-midi a quitté mon programme minuté pour que les personnes parlent d’elles-mêmes m’a demandé de renoncer à ce que j’avais préparé, c’est-à-dire à une part de ce qui me rassurait dans ma place de formateur.

Des places qui tiennent le collectif, et qui l’écrasent

Cette déstabilisation se produit dans une institution, un théâtre, une médiathèque, un service culturel, un festival, où chaque personne a reçu une place, un statut, une fonction, et a appris à se confondre avec eux. Tosquelles et Oury parlent de double aliénation pour tenir ensemble l’aliénation psychique, celle qui vient de l’histoire de chaque personne, et l’aliénation sociale, celle qui vient du milieu institutionnel. Oury insiste sur ce point dans le même texte de 1993 :

« Chaque personne responsable doit maintenir la distance entre « statut », « rôle », « fonction »… Que l’infirmier se prenne pour « l’infirmier », le cuisinier pour « le cuisinier », et le médecin pour « le médecin », c’est malheureusement une maladie mondiale ! Chacun a tendance à s’identifier à son « statut ». »

Jean Oury, « Psychanalyse, psychiatrie et psychothérapie institutionnelles », 1993, repris dans la revue VST, 2007.

Il faut lire cette phrase avec soin, parce qu’Oury ne dit pas que les places sont mauvaises. Un collectif tient parce que des personnes y occupent des rôles distincts et complémentaires : quelqu’un programme, quelqu’un accueille, quelqu’un tient la régie, quelqu’un tient les comptes, et c’est cette complémentarité qui permet à un théâtre d’ouvrir ses portes le soir. Ce qu’Oury désigne comme une maladie, c’est l’identification au statut, c’est-à-dire le moment où la place cesse d’être une fonction que j’assure pour le collectif et devient ce que je suis. Et dans l’institution habituelle, ce moment arrive par un chemin précis : la place est donnée d’en haut, avec sa fiche de poste, son périmètre et sa hiérarchie, sans qu’on demande à la personne ce qu’elle désire y faire. Quand la place est imposée, la personne se retient. Elle n’apporte pas au collectif ce qu’elle aurait pu y apporter d’autre, elle vit le moindre pas de côté comme une transgression, et quand elle s’y sent à l’étroit, elle subit une violence que personne n’a décidée, mais que l’organisation exerce à sa place.

C’est à cela que sert la psychothérapie institutionnelle, et il faut le dire pour qu’on comprenne pourquoi je la convoque dans un article sur les droits culturels. Quand on recrée l’institution ensemble, comme le faisaient les équipes de Saint-Alban puis de La Borde en décidant collectivement des rôles de chacun·e, on ne cherche pas à supprimer les places ; on cherche à ce que chaque personne trouve la finalité de sa place, c’est-à-dire comprenne à quoi elle sert pour les autres et puisse y mettre quelque chose d’elle-même. Quand on invente l’institution au lieu de la recevoir, le désir de chacun·e y joue, et le collectif devient riche des individualités qui le composent au lieu de les niveler. Une institution vivante est une institution où les rôles tiennent parce que les personnes les ont choisis, et où ils peuvent bouger parce que les personnes ont bougé. Les droits culturels, en demandant de reconnaître chaque personne comme sujet de culture, demandent cela aux organisations culturelles, et c’est pourquoi un accompagnement qui chercherait seulement à convaincre des individus, sans toucher à la manière dont l’organisation distribue les places, manquerait l’objet même du travail.

Le transfert sur la personne qui anime

Les personnes qui participent à une formation ou à un accompagnement ont, la plupart du temps, choisi d’y venir. Elles attendent de la personne qui anime qu’elle les enrichisse. Mais si ce qu’elle apporte déstabilise trop, s’il abîme l’image qu’elles ont d’elles-mêmes, la personne se protège, et cette protection a besoin d’une cible. La personne qui anime en est la cible naturelle, parce qu’elle occupe de fait une position d’autorité, et parce que c’est elle qui a mis en mouvement ce qui dérange. Les psychanalystes nomment transfert ce dépôt, sur une personne, d’affects et d’attentes qui viennent d’ailleurs, de l’histoire de chacun·e, des figures d’autorité qu’on a connues, des blessures qu’on porte ; et ils nomment contre-transfert les réactions que ce dépôt provoque chez celle ou celui qui le reçoit, l’envie de convaincre, la culpabilité devant un mécontentement, le besoin d’être aimé·e du groupe. Par contre-transfert, nous inclinons à interpréter le silence d’un groupe comme un accord ou son irritation comme une injustice. Tout cela est absolument normal. Là où il n’y a aucun transfert, il est probable que rien n’a bougé.

La question méthodologique devient alors de savoir quoi faire de ce mouvement, et je vois deux réponses possibles. La première consiste à le laisser à la seule sensibilité de la personne qui anime, qui sentira, ou ne sentira pas, que quelque chose ne va pas. La seconde consiste à lui donner un lieu et un temps institués, où le groupe entier, animation comprise, peut regarder ce qui se passe pendant que cela se passe. C’est la seconde que je défends, et c’est dans la psychothérapie institutionnelle que j’ai appris à la formuler.

Poser un cadre ne suffit pas

J’ai défendu dans l’article Le cadre qui autorise l’idée d’un cadre qui rend possible l’expression au lieu de seulement l’encadrer. Le cadre dont je parle ne consiste pas en interdits et en sanctions. J’ai montré dans ce même article, à partir des travaux d’Olivier Houdé sur l’inhibition, que la peur bloque tout apprentissage : quand une personne se sent menacée, même symboliquement, son cerveau désarme les fonctions dont elle aurait besoin pour penser, apprendre et s’exprimer. Un cadre fait de menaces produit donc l’inverse de ce qu’on en attend. Le cadre qui autorise se pose avant, dans la préparation et dans les premières minutes d’une rencontre, quand on énonce les intentions, les règles et les conditions de participation, et il sert à signaler aux personnes que ce qu’elles vont oser ne sera pas sanctionné par le rejet.

Or une situation collective vivante produit toujours de l’imprévu, et plus encore quand elle touche à l’identité des personnes : une consigne comprise autrement qu’on ne la pensait, un exercice qui met quelqu’un·e en difficulté, un mot qui blesse sans qu’on l’ait voulu, un désaccord de fond qui ne trouve pas sa forme. La régulation désigne l’activité qui permet d’ajuster le déroulement pendant qu’il a lieu, à partir de ce que les personnes vivent réellement. Un cadre sans régulation risque de devenir un alibi. On peut toujours répondre à une personne en difficulté que les règles avaient été annoncées. Et quand la régulation n’a ni lieu ni temps prévus, elle repose entièrement sur le courage individuel : il faut oser interrompre, lever la main, contredire publiquement la personne qui anime. Ce courage a un coût très inégal selon la position de chacun·e et son aisance à prendre la parole en public. Réserver de fait la régulation aux plus assuré·e·s contredit les droits culturels au nom desquels la rencontre a été organisée. D’où ma proposition : la régulation doit être instituée, c’est-à-dire dotée de lieux, de temps et de formes prévus à l’avance, et elle doit pouvoir porter sur tout le monde, y compris sur les personnes qui animent.

Soigner l’institution pour qu’elle puisse respecter les personnes

La psychothérapie institutionnelle est née d’un mouvement du même ordre que celui des droits culturels. J’ai raconté dans l’article Celui qui ne fabrique pas l’arrivée de François Tosquelles à l’hôpital de Saint-Alban en 1940, avec dans son bagage le livre de Hermann Simon d’où il tirait qu’il faut soigner l’hôpital avant de soigner les gens, et dans l’article S’instituer de ses droits la manière dont, à La Borde, soignant·e·s et soigné·e·s décident ensemble des rôles de chacun·e. Le point de départ de Tosquelles tient en une phrase, que Jean Oury et Danielle Roulot ont reprise en quatrième de couverture de leurs « Dialogues à La Borde » :

« Sans la reconnaissance de la valeur humaine de la folie, c’est l’homme même qui disparaît. »

François Tosquelles, cité par Jean Oury et Danielle Roulot, « Dialogues à La Borde », 2008.

Pour reconnaître le patient comme sujet, il fallait transformer l’institution entière, ses hiérarchies, la place des médecins, la circulation de la parole, parce que l’organisation asilaire tout entière servait à enfermer. Les droits culturels demandent la même chose au secteur culturel : reconnaître la valeur humaine de la culture de chaque personne, et transformer ce qu’il faut de l’institution pour que cette reconnaissance soit possible. Dans les deux cas, on ne peut pas demander à l’institution de rester intacte, ni aux personnes qui la font vivre de changer seules.

Dans son séminaire de Sainte-Anne consacré au collectif, Oury dit :

« Ce qui est le plus important, c’est qu’il y ait là, dans ce lieu, un espace du dire, qu’il y ait une possibilité qu’on puisse s’exprimer, même si on ne dit rien ; qu’il y ait quelque chose là, une façon d’être à l’aise. »

Jean Oury, « Le Collectif. Le séminaire de Sainte-Anne », 1986.

L’espace du dire, tel que je le comprends, est la possibilité, installée dans le lieu et dans le temps, que ce qui a besoin d’être dit puisse l’être, y compris par celles et ceux qui ne diront rien. Oury et Danielle Roulot, dans « Dialogues à La Borde », défendent le maintien de cet espace contre ce qu’ils appellent une logique managériale dont personne ne sait plus qui la dirige. Je lis dans cette défense la description de ce qui manque à la plupart de nos formations et de nos rencontres professionnelles. La forme la plus courante en est la présentation projetée, où tout est prévu d’avance, diapositive après diapositive, et où la personne qui parle avance dans un déroulé qu’aucune parole de la salle ne pourra infléchir. Tout y est décidé avant que les personnes n’arrivent, et l’on annule ainsi, avant même de commencer, le possible d’un enrichissement par celles et ceux qui sont présents. Pour que quelque chose puisse se dire pendant, il faut avoir remis le pourquoi avant le comment : savoir ce qu’on cherche ensemble, et laisser la manière de l’atteindre se construire avec les personnes présentes.

Je voudrais préciser ce point avec une distinction que la Déclaration de Fribourg contient sans la souligner. Parmi les huit droits qu’elle énonce, et que j’ai proposé d’utiliser comme grille de lecture dans l’article Analyser son projet à l’aide de la Déclaration de Fribourg, deux se ressemblent et n’ont pas le même sens : le droit de participer à la vie culturelle (article 5) et le droit de participer au développement de coopérations culturelles (article 8). Participer, c’est prendre part à quelque chose qui existe déjà ; coopérer, littéralement opérer ensemble, c’est construire la chose elle-même avec d’autres. Dans une formation où l’on participe, on peut poser des questions sur ce qui a été prévu ; dans une formation où l’on coopère, le déroulement lui-même se construit avec les personnes présentes, et c’est à cette condition seulement que leur culture, leurs savoirs, leurs manières de faire entrent dans ce qui se fabrique.

Oury ajoute une exigence qui concerne directement les personnes qui animent. La question fondamentale que chacun·e doit se poser dans une institution, répétait-il sans cesse, dans ses séminaires de Sainte-Anne comme dans celui qu’il tenait chaque semaine à La Borde, est « Qu’est-ce que je fous là ? ». Pierre Delion, psychiatre qui s’est formé auprès de lui, en dit ceci :

« C’était vraiment une de ses grandes questions, qui nécessitait, disait-il, une « réduction phénoménologique absolue ». C’est une question qui n’a l’air de rien – beaucoup trouvaient que ça ne faisait pas sérieux –, mais elle déclenche pourtant une avalanche de concepts qu’elle surdétermine… »

Pierre Delion, « Oury, donc », 2022.

Elle s’adresse aux patient·e·s comme aux participant·e·s, mais d’abord aux soignant·e·s, aux formateur·rices, aux personnes qui tiennent le cadre. Se la poser, c’est refuser de se prendre pour son statut, et accepter que sa propre place puisse être discutée.

Le conseil de Fernand Oury

L’outil le plus précis de ce travail vient de l’école. Fernand Oury, frère de Jean, instituteur formé aux techniques Freinet, et Aïda Vasquez, psychologue, publient en 1967 « Vers une pédagogie institutionnelle », où ils décrivent la classe comme une micro-société qui fabrique ses règles et peut les modifier. L’institution centrale en est le conseil : une réunion régulière où les élèves et le maître examinent ensemble les règles, les conflits, les décisions et les responsabilités. Le maître y participe comme membre, soumis aux règles communes, et ses propres décisions peuvent y être discutées. Fernand Oury a laissé quelques formules qu’il affichait comme des maximes de métier :

« Ne rien dire que nous n’ayons fait. La parole ne se donne pas, elle se prend. Des lieux, des limites, des lois, c’est la possibilité du langage et de l’éducation. Se taire pour mieux entendre. »

Fernand Oury, maximes de la pédagogie institutionnelle, rapportées par Jacques Pain.

Le conseil est le lieu institué où prendre la parole, pour que cette prise ne dépende pas du courage ou du statut de chacun·e ; et les lieux, les limites et les lois sont ce qui rend cette prise possible, parce que la parole a besoin d’un cadre assez solide pour qu’on puisse s’y opposer. Les deux frères ont d’ailleurs travaillé ensemble : à partir de 1980, le séminaire que Jean Oury animait à Sainte-Anne réunissait des soignant·e·s et des enseignant·e·s, dont Fernand et Aïda Vasquez.

Un séminaire, une formation, un atelier de pratique artistique sont des institutions éphémères, et je tiens qu’elles méritent le même soin que les durables. Le conseil s’y transpose sans difficulté de principe ; c’est l’habitude qui manque.

Personne ne régule les personnes qui animent

Dans les formations et les rencontres professionnelles du secteur culturel, on évalue, mais presque toujours après. Les participant·e·s remplissent le questionnaire de satisfaction quand tout est joué, et l’organisateur le lit, pas le groupe qui a vécu la situation. Pendant le déroulement, la personne qui anime détient la parole sur le déroulement, et rien, dans la plupart des dispositifs, ne permet aux participant·e·s de travailler sur le moment le transfert que j’ai décrit plus haut.

Une situation recomposée, à partir de plusieurs que j’ai vécues ou qu’on m’a rapportées, illustre le problème. Au cours d’un stage, une personne intervenante propose un exercice qui engage le corps, sans préciser que chacun·e peut s’en saisir ou non. Plusieurs participant·e·s sont mal à l’aise. Certain·e·s s’exécutent, d’autres s’écartent en silence, et personne n’a prévu dans le déroulé un moment où ce malaise pourrait se dire. Ces personnes le diront des semaines plus tard, ailleurs, et dans leurs récits le stage entier sera devenu suspect, et la personne qui l’animait, la figure de tout ce qui a dérangé. Le problème est structurel bien plus que moral. La personne qui animait était peut-être attentive et bienveillante ; mais personne ne voit tout, et, par contre-transfert, nous avons tendance à prendre le silence d’un groupe pour un accord. La régulation ne peut donc pas rester une faveur que la personne qui anime accorde quand elle sent que c’est nécessaire, précisément parce que c’est sa sensibilité qui est en défaut dans ces moments-là. Elle doit être un droit institué.

Instituer la régulation sans en faire un tribunal

De la psychothérapie institutionnelle, de la pédagogie institutionnelle et de ma propre pratique, je tire quelques repères. Je ne dis pas que c’est ainsi qu’il faut faire ; ce sont des manières de faire que j’ai éprouvées et que je propose :

  • Prévoir des temps courts et réguliers consacrés au déroulement lui-même. Annoncés dès l’ouverture, distincts du tour de clôture, par exemple un quart d’heure à mi-journée où la question posée n’est pas « êtes-vous satisfait·e·s » mais « faut-il ajuster quelque chose ». C’est le conseil d’Oury, ramené à la durée d’une journée.
  • Redire à chaque proposition d’activité que chacun·e peut s’en saisir ou non. Cette permission s’use vite si elle n’a été donnée qu’une fois, et c’est au moment de l’exercice, davantage qu’à l’ouverture, qu’elle compte.
  • Diversifier les canaux de la régulation. Ajouter à la parole en grand groupe des formes écrites ou en petit comité, pour que la régulation ne dépende pas de l’aisance orale. J’ai décrit dans l’article Activer l’intelligence collective avec le numérique la manière dont un support d’écriture partagé permet à celles et ceux qui ne prendraient pas la parole autrement de contribuer.
  • Dire explicitement, en tant que personne qui anime, qu’on se soumet aux règles qu’on propose. Et que les ajustements demandés pourront porter sur sa propre façon de faire. C’est la place du maître dans le conseil d’Oury, et c’est ce qui rend crédible le reste.
  • Nommer, au moment où elle apparaît, la déstabilisation. Quand un groupe résiste, dire que cette résistance est attendue, qu’elle est le signe que quelque chose de réel est en jeu, et qu’elle a le droit de s’exprimer ici, permet souvent qu’elle se transforme en travail au lieu de se transformer en récit hostile après coup.

Il y a une manière de faire que je pratique depuis longtemps et que j’appelle tisser. Pendant qu’une journée se déroule, je commente ce qui se passe au moment où cela se passe : je dis que nous venons de changer de sujet, que la salle est devenue silencieuse, que la dernière question a déplacé quelque chose. Et je dis ce que je pense que les personnes ressentent, en assumant que c’est une hypothèse : que cet exercice a pu paraître intrusif, que la remise en question de tout à l’heure est peut-être encore là, que telle intervention a pu être entendue comme un reproche. Je me trompe souvent sur le détail, et cela n’a pas d’importance, parce que l’essentiel est ailleurs : les personnes entendent qu’on tient compte de ce qu’elles vivent, y compris de ce qu’elles n’ont pas dit. Par chaque commentaire, je relie un moment au précédent, une parole à une autre, un malaise à ce qui l’a produit, et cela fait un tissage où chacun·e retrouve son fil. Une personne déstabilisée par ce qu’elle vient d’entendre n’est plus seule avec sa déstabilisation ; elle est dans un commun où cette déstabilisation a été nommée, où d’autres l’ont peut-être reconnue, et ce commun est assez rassurant pour que le travail continue. Tisser, c’est faire vivre l’espace du dire d’Oury avec la voix de la personne qui anime, sans attendre que quelqu’un·e ait le courage de l’ouvrir.

Une part de la régulation ne peut avoir lieu que plus tard, parce que certaines choses ne se formulent qu’après coup. Les groupes d’analyse de pratiques entre pairs, héritiers des groupes de parole que le psychanalyste Michael Balint réunissait avec des médecins généralistes à Londres dans les années 1950, jouent ce rôle de régulation différée pour les personnes qui animent. Dans tous les cas, la visée reste la même que celle du conseil d’Oury, qui décide et répare mais ne condamne pas. Par la régulation, on cherche l’ajustement plutôt que le jugement, et l’on protège autant les personnes qui animent que celles qui participent.

Ne pas faire semblant

Il reste un enjeu de crédibilité. Oury écrivait, à propos des activités qui composent la vie d’une institution soignante :

« Toutes ces activités qui composent la vie institutionnelle ne doivent pas être de la catégorie du « faire semblant ». La position éthique des thérapeutes implique donc qu’ils soient responsables de la responsabilité d’autrui, y compris dans les moments de violence. Sinon, on glisse vers une activité de patronage. »

Jean Oury, « Psychanalyse, psychiatrie et psychothérapie institutionnelles », 1993, repris dans la revue VST, 2007.

Quand une formation est menée au nom des droits culturels sans qu’aucun espace y soit prévu pour la questionner, on demande aux personnes de croire sur parole ce qu’on prétend leur garantir, et l’on glisse vers ce patronage dont parle Oury. Instituer la régulation, c’est donner au groupe les moyens de vérifier, en situation, que les principes annoncés valent aussi pour celles et ceux qui les annoncent.

Il y a une raison plus large de le faire. Les projets culturels changent, parce que les publics ont de nouveaux besoins et de nouvelles manières de faire, dont j’ai souvent parlé sur ce site à propos des adolescent·e·s et du numérique. Quand les projets changent, les modalités d’organisation du travail changent avec eux : les rôles, les places, les manières de décider, l’institution elle-même. Si les personnes qui font vivre une organisation culturelle ne peuvent pas réinventer leurs places, elles ne pourront pas suivre celles pour lesquelles l’organisation existe. Apprendre, dans une formation d’une journée, à mettre en discussion le déroulement et la place de celle ou celui qui le tient, c’est s’exercer en petit à ce que les droits culturels demandent en grand. Transmettre les droits culturels et la manière de le faire forment une mise en abyme, et leur crédibilité se joue là.

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Citer ce texte Benoît Labourdette, « Réguler aussi les régulateurs », Benoît Labourdette production, 10 septembre 2026.
https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/les-droits-culturels/reguler-aussi-les-regulateurs?lang=fr

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